Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro (Editions Autrement, 2021) | par Mallaury Nadal

Le départ

               J’ai commencé Avant que le monde ne se ferme comme j’ai commencé L’invention de Louvette. C’est-à-dire que je n’en savais presque rien. J’avais à peine lu le résumé : je me suis surtout fiée au titre. Je dois cependant avouer, en toute transparence, que lorsque j’ai su que ce roman, écrit par Alain Mascaro, abordait la Seconde Guerre Mondiale, j’ai pensé à mes cours du lycée, aux films que j’ai visionnés, à toutes les histoires que j’avais déjà lues et je me suis alors un peu inquiétée. J’ai craint de m’ennuyer. Après avoir eu cette pensée, j’ai culpabilisé. Je me suis dit : à quel moment la Seconde Guerre Mondiale était-elle devenue un sujet presque banal dans mon esprit ? Comment en suis-je arrivée à considérer ce pan affreux de l’Histoire comme un thème vu et revu ? Une prise de conscience qui m’a réellement frappée.

Je me suis donc auto-sermonnée et me suis préparée à me lancer dans un récit qui allait parler de choses qui m’étaient déjà familières. J’étais en revanche déterminée à ne pas tomber dans la banalisation de ces événements sous prétexte que j’en avais déjà beaucoup entendu parler ; en effet, on nous parle des Juifs, des camps, des morts, des destins tragiques. Mais ce livre m’a surprise et m’a appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas sur cette période. Tout d’abord parce que nous suivons des personnages tziganes, un point de vue que je n’avais jamais rencontré avant. De plus, la Seconde Guerre Mondiale n’est pas le seul événement barbare dont il est question, mais, comme le dit justement la présentation de l’éditeur, c’est à toute « la première moitié du siècle des génocides » que nous assistons.

Dans ce livre, nous suivons le trajet d’Anton, un jeune garçon dresseur de chevaux tzigane qui parcoure les routes accompagné de sa famille et d’une troupe de cirque qui forment ensemble la tribu Torvath. Grandissant dans des étendus sans barrières, traversant les frontières, Anton est un « fils du vent » : il est libre. C’est bien ce qu’est pour moi l’œuvre d’Alain Mascaro : l’histoire de la liberté, celle qu’on perd, qu’on nous arrache mais qu’on récupère, celle qui nous échappe mais qu’il est peut-être possible de rattraper. L’histoire de la liberté, celle que l’on cherche tous sans vraiment savoir ce qu’elle est.

Quoi qu’il en soit, si tu veux obtenir quelque chose d’un homme, parle au Fils du vent qui est encore en lui ; parle à sa liberté, et non pas à tout ce qui l’entrave. Enlève la selle et le mors à ton cheval ; enlève aux hommes leurs oripeaux sociaux, leurs chaînes et tout ce qui les entrave : considère-les nus et tu sauras qui ils sont…

À mi-chemin

Ce que j’ai vraiment apprécié dans ce roman est le fait que l’on traverse différents lieux. A mi-chemin de ma lecture, les personnages avaient déjà parcouru plusieurs endroits. Après nous avoir décrit la quiétude des étendus sans barrières, Alain Mascaro nous mène jusqu’au ghetto de Łódź : « Anton galopait vers Łódź où il avait entendu dire qu’on regroupait les Tziganes ; son père avait si souvent évoqué cette ville que cela lui semblait évident qu’on avait emmené la kumpania là-bas. »

J’ai alors découvert toute une partie de l’Histoire dont j’ignorais l’existence. J’ai notamment appris qui était Chaim Rukowski, personnage qui a réellement existé et qui était appelé le « dictateur du ghetto ». Désigné par les autorités nazies alors même qu’il était juif, il disposait d’une grande liberté et faisait subir des atrocités à ses pairs.

La première fois qu’Anton avait vu Chaim Rumkowski, c’était dans la rue. Le vent l’avait décoiffé et, avec ses cheveux blancs dressés sur les côtés et ses lunettes cerclées de noir, il lui avait fait penser à Lyuba dans son habit de clown, avec sa perruque blanche et ses grosses lunettes sans verres. Depuis, il ne parvenait pas à effacer cette image de son esprit. « Un clown ? avait dit Simon. Oui, c’est ce qu’il est, tu as parfaitement raison, mais un clown dangereux. » 

Avant que le monde ne se ferme nous emmène également en Inde, pays qui connaît ses propres problèmes au-delà de la Seconde Guerre Mondiale. « L’Inde indolente, celle qui paraissait si calme et douce au voyageur, presque nonchalante et lente comme les buffles des bords du Gange, cette Inde-là soudain s’embrasa. ». Là-bas le protagoniste et le lecteur rencontreront une autre personnalité historique : Gandhi. J’ai aimé que la fiction et la réalité se mêlent de cette manière tout au long de l’œuvre.

Cette impression de voyager, je l’ai également ressenti à travers l’écriture. D’une part car le vocabulaire est spécifique et que plusieurs langues sont employées par exemple « gadjé », « lindra », « Te merav », « nach Zigeunerart Umherziehende Personen » – je vous invite à ne pas tricher et de lire le livre pour en connaître la signification. Le fait que l’auteur inclue dans son texte d’autres langues nous immergent dans les cultures et pays que l’on découvre. D’autre part, Alain Mascaro a beaucoup voyagé, ce que le lecteur ressent, ce que j’ai ressenti.

« Des jours et des jours à suivre les contours des mers intérieures, Noire, d’Aral ou Caspienne, des semaines à regarder pousser les blés l’Ukraine, des mois dans l’infini des steppes kazakhes ou mongoles, des heures à attendre les bacs au bord des fleuves ou des grands lacs, et tant de temps encore à s’imprégner des présences minérales, chaînes de l’Altaï, du Pamir, de l’Oural ou des Alpes qui longtemps restaient lointaines, indistinctes, mais qui peu à peu se mettaient à grandir, comme nourries par l’avancée des regards, jusqu’à ce moment inouï où l’on en percevait vraiment tout le vertige et l’étendue. »

L’arrivée

Au terme de mon voyage livresque, j’ai pu conclure qu’en ces temps où la pandémie règne sur notre quotidien et sur nos frontières, Avant que le monde ne se ferme porte très bien son nom et que lire ce roman dans de telles circonstances est une drôle de coïncidence. Il a ravivé mon envie de voyager, de percevoir « tout le vertige et l’étendue » de différents paysages – j’ai particulièrement aimé cette expression. Bien que je ne le puisse pas comme je le voudrais, j’ai espoir de retrouver ce sentiment de liberté.

Encore une journée divine, Denis Michelis (Notabilia / Noir sur blanc, 2021) | par Amanda Argenty

Encore une journée divine est le quatrième roman de Denis Michelis, paru en Août 2021 aux éditions Noir sur blanc. Ce roman quelque peu déconcertant se passe dans un hôpital psychiatrique aux côtés de Robert, thérapeutre de métier qui va non pas se placer en tant que médecin mais en tant que patient. Une occasion pour lui de revenir sur son passé, sa famille et son frère disparu, son livre qui fait sa fierté et sa vie qui ne semble pas vraiment comme il l’a décrit.

C’est à l’aide d’un monologue que Denis Michelis nous livre le récit de son personnage. Dérangeant au départ à cause de cette forme si peu utilisée qui donne l’impression au lecteur d’écouter une conversation auquel il n’est pas invité, l’œil s’habitue et nous nous installons dans le décor pour connaître la suite de l’histoire de Robert. Nous ne sommes cependant que de passage et la mise en page nous le fait savoir avec des débuts de chapitres (qui sont au nombre de trois en réalité) sans majuscules et qui débutent avec la phrase du personnage qui semble déjà bien entamée. Seul son interlocuteur, le Docteur (à condition que ce dernier existe vraiment), connaît l’entièreté du récit, chose que nous ne serons jamais puisque le point de vue ne change pas. Il est cependant intéressant de relever que l’écriture de l’auteur nous permet malgré tout de deviner les questions et remarques du Docteur, des paroles fantômes et pourtant facilement compréhensible grâce aux réponses et au franc-parler de Robert.

“Et vous, Docteur, quelle est la nature – la nature profonde, comme on a l’habitude de dire – de vos pensées, quand vous rentrez le soir dans votre petite maison bien confortable, après avoir entendu, des heures et des heures durant, le pire comme le pire ?”

Le lecteur est plongé dans le flot de paroles de Robert. Cet homme mystérieux, sans filtre, quelque peu narcissique et qui ne doute en aucun cas de son talent, passe par de multiples sujets et de nombreuses réclamations sous peine de ne pas continuer son récit. Récit qui semble dans un premier temps décousu. Passant d’une discussion à une autre, il est dur de se repérer dans les nombreuses informations de Robert. Le récit va d’autant plus se compliquer quand mensonge et vérité vont se lier. Cependant, l’écriture nous pousse à vouloir continuer. Le ton du personnage, l’écriture presque parler donne l’envie de démêler le vrai du faux et finalement comprendre qui est vraiment l’homme presque en face de nous.

“Ce n’est jamais bon d’être doté d’une intelligence supérieure à la moyenne dans une famille d’idiots, et encore, je mâche mes mots. J’ai payé un lourd tribut pour cela, docteur, longtemps j’ai été rabroué à cause de mes capacités intellectuelles hors norme.”

Le récit, pourtant court, est riche en informations et en rebondissements. Petit à petit le lecteur voit, comprend et devine la vérité. La belle image de Robert s’efface, et la raison de sa présence à l’hôpital s’éclaircit. Ce roman fonctionne quelque peu en crescendo, où le lecteur découvre petit à petit la folie qui touche le personnage, et ses colocataires de chambre qui parlent au Diable semble finalement plus sain d’esprit que lui.

Un roman assez fou conté par un vrai fou, voilà ce que Denis Michelis vous propose dans Encore une journée divine.

« Encore une journée divine » de Denis Michelis (éditions Notabilia/Noir sur blanc, 2021) | par Irina Frydryczak

Dans son livre, “Encore une journée divine”, Denis Michelis installe une atmosphère étouffante de suspense, inconfortable au lecteur, qui assiste au monologue de Robert, seul personnage à parler; sans jamais pouvoir démêler le vrai du faux, ni se défaire du point de vue et de la présence de ce dernier. 

Ancien thérapeute interné dans un hôpital psychiatrique qu’il ressent comme une prison, Robert explique que, las d’écouter ses patients se plaindre et d’essayer de trouver une solution à leurs problèmes, il a trouvé une nouvelle méthode de travail – qu’il défend dans son livre Changer le monde, devenu, selon lui, un best-seller mais dont il n’a aucune preuve de l’existence – et leur conseille tout simplement de se débarrasser des causes et sources de leurs problèmes et angoisses, allant même jusqu’à conseiller le meurtre et le viol.

“ Vous avez peur des araignées ? Évitez les araignées.
Du vide ? Ne vous penchez pas trop en avant.
De l’avion ? Prenez le train.
Du noir ? Dormez la lumière allumée.
Des étrangers ? Restez chez vous.
[…]
Vous ressentez du désir, alors que c’est interdit ? Rien n’est interdit en matière de désir, car le désir est amour et nous sommes amour. […]
Bref : embrassez qui vous voulez.
COUCHEZ avec qui vous voulez.
Insistez s’il le faut. Soyez libre : brisez les chaînes que vous avez vous-même posées autour de vos poignets.
[…]
Accro à l’alcool ? Buvez de l’eau.
Au drogues ? C’est déjà trop tard…
Stressé ? Supprimez la source de stress.
Obèse ? Supprimez la source de nourriture.
En conflit avec l’autre ? Supprimez l’autre.
Avec vous-même ? Vous savez ce qu’il vous reste à faire.”

Robert, rejeté par son père, vivant dans l’ombre de son frère, semble désespéré et esseulé, sans amour. Il est interné pour dépression suite à la mort de son frère en mer, mort inexplicable pour un moniteur de voile expérimenté. On sait qu’il était présent lors de cet accident et qu’il croit en un amour fou entre la veuve de ce dernier – Wendy, et lui-même. Ce fou et paranoïaque, aux idées plus que immorales, allant jusqu’à croire que son père soudoie le médecin pour le placer à l’isolement, aurait-il appliqué sa méthode de travail en éliminant son frère qu’il voyait comme un obstacle  ? 

Au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur s’interroge : peut-il croire Robert, ce personnage de plus en plus détestable auquel il ne peut pourtant s’empêcher de s’attacher ?  Difficile de démêler le vrai du délire dans ce monologue où il semble faire les questions et les réponses.
Au-delà de la volonté de pousser les individus à agir au lieu de se lamenter, il semble un fervent partisan du “populisme” et de la simplification de tout. 

“La simplification, Docteur, est la clé de tous nos malheurs”

Avec humour et profondeur, l’auteur aborde dans son livre, ces dérives populistes avec vérité. À travers cet anti-héros, il dénonce notre époque qui vire souvent à la folie et met en garde contre la sursimplification des idées et du langage. Le lecteur peut y voir un parallèle avec la vie politique actuelle, où comme les paroles de Robert, plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, et surtout, où toutes les idéologies sont simplifiées au maximum pour que personne ne puisse prendre le temps de réfléchir.

“Des années et des années où le langage n’a fait que me mentir en pleine figure, me détourner de la réalité. […]
A mort les symboles, à mort les images, à mort les métaphores à la mords-moi-le-nœud, les sens cachés, l’ironie, le second, le troisième, le quatrième degré, vous comprenez, maintenant, pourquoi vous devez m’arrêter quand je me lance dans de pathétiques élans de poésie, à quoi cela nous a-t-il servi ?
À rien.
Ce que nous réclamons, Docteur, avec ardeur, et un certain courage, il faut bien le dire, dans cette société sans cesse interrompue qui va plus vite que la musique, c’est encore et toujours plus de littéralité.” 

Infiniment incisif et politique, parfois drôle et insoutenable, ce long monologue, bien que souvent répétitif, vaut le détour et permet de découvrir l’univers fou de l’hôpital psychiatrique.

Blizzard de Marie Vingtras (Editions de l’Olivier, 2021) | par Vom Hoevel Inès

Note de lecture : Blizzard, Marie Vingtras, Editions de l’Olivier, 2021.

« Isolé dans nos terres, je n’aurais jamais imaginé à quel point la famille avait un sens. » Ces mots sont ceux de Marie Vingtras, auteure du roman Blizzard, paru le 26 août 2021 aux éditions de l’Olivier, dans le cadre de la rentrée littéraire. L’histoire de ce roman se situe en huit clos dans la nature dévorante : le coeur de l’Alaska. Une femme, Bess, accompagné d’un petit garçon tenter de traverser le blizzard qui parcourt cet état, mais, malheureusement, ils vont se perdre. Aidée des rares voisins qui vivent aux alentours de chez elle, Bess et ces hommes, Benedict, Cole et Freeman, vont partir à la recherche de Thomas malgré la tempête qui fait rage.

« J’ai toujours aimé les tempêtes, et surtout le moment juste avant, quand il faut tout protéger, boucher les interstices, rentrer assez de bois pour tenir quelques jours et se faire un espace clos, le plus hermétique possible. Et puis, quand la tempête est là, se claquemurer avec la cibi qui grésille, une tasse de café brûlant pour se réchauffer les mains et le feu dans la cheminée qui se rebelle à cause de la neige qui tombe dans le conduit et du vent qui s’y engouffre. »

Tout d’abord, je peux commencer par dire que, si j’avais vu le roman Blizzard, en librairie, je ne suis pas sûre que je m’y serais intéressée. En effet, la couverture, blanche avec seulement une photo d’un coucher de soleil en Alaska ne m’aurait pas plus attirée que ça, à tort car j’ai franchement aimé ma lecture. Ce que j’ai surtout apprécie, c’est l’écriture en canon du roman. Chaque chapitre correspond au point de vue d’un personnage, ce qui rend la lecture fluide et dynamique, car chacun d’eux fait en moyenne deux voire trois pages. Le suspense de ce huit clos est, selon moi, particulièrement bien géré car on apprends au fur et à mesure des pages les secrets plus ou moins sombre de chaque personnage, étant donné que nous entrons dans l’intériorité de tous. Le lecteur devient alors comme un narrateur omniscient de la conscience de tout les personnages, ce qui rends le tout bien mené car on sait des informations que les autres personnages n’ont pas, ce qui nous permets de mieux comprendre certaines situations, certains agissements, notamment lorsque Bess passe pour une folle auprès des hommes de son village. Le roman est finalement assez court, car il ne fait que 182 pages, mais cela suffit à comprendre l’enquête, jusqu’à sa scène d’action finale, sans traîner en longueur et qu’il devienne pénible à lire.

J’ai également beaucoup aimé la plume de Marie Vingtras. Ses phrases sont courtes et tranchantes, ce qui détonne avec le paysage du roman qui est infini à cause du blizzard. Malgré cet aspect qui pourrait sembler froid, de prime abord, elle réussit à décrire les pensées et les sentiments de chacun de ses personnages avec justesse et humanité, malgré leurs lourds secrets. Les thèmes abordés dans ce roman sont également très intéressants, notamment le rapport à la parentalité, qu’elle soit de sang ou non, qui est beaucoup abordé. Pour certains personnage, vivre en Alaska est aussi dans un but plus identitaire, afin de se retrouver soi-même, à force de s’être perdu dans des secrets inavouables et la culpabilité qui va avec. Ce roman parle également de la guerre et la dualité entre bien et mal qu’elle entraîne, car, est-ce que tuer pour le bien est-il vraiment une bonne chose, car, tout de même, un homicide a été commis. On y parle également de racisme, symbolisé par le personnage de Freeman qui est un homme noir.

« La guerre reste la guerre. Elle terrifie et galvanise en même temps. Elle banalise le fait que vous puissiez tuer d’autres êtres humains, juste parce qu’on vous a dit que vous aviez une bonne raison de le faire, que vous étiez le tenant du bien contre le mal. Il y a toujours une bonne raison pour justifier que nos enfants se fassent sauter sur des mines, pour qu’ils revienne écharpés, silencieux comme des ombres, incapables de mettre des mots sur ce qu’ils ont vu. » 

Il est difficile de parler de ce roman sans en dévoiler la fin, que j’ai trouvée inattendue et poignante. Je dois bien avouer qu’au début de ma lecture, je ne comprenais pas trop les liens entre les personnages, et vers où partait l’histoire, mélangeant enquête, due à la disparition de Thomas dans le blizzard, et secrets de famille, mais j’ai tout de même continué ma lecture avec plaisir, l’écriture de l’auteure m’ayant captivée. Au final, je n’ai pas regretté mon choix car j’ai trouvé la fin à la hauteur du reste du roman, intrigante et marquante. J’ai d’autant apprécié ma lecture car je ne lis que très peu de romans policiers, n’appréciant pas ce genre habituellement, mais ayant dévoré Blizzard. Je suis donc plutôt d’accord avec les critiques littéraires ayant apprécié cette lecture, il s’agit ici d’un roman dont on ne peut plus s’arrêter de lire dès le moment où il a été commencé, les personnages sont justes et bien écrits et l’enquête est bien ficelée car on ne s’attends pas au dénouement final. 

La page concernant le roman sur le site des Editions de l’Olivier : http://www.editionsdelolivier.fr/catalogue/9782823617054-blizzard

Cours de médiation littéraire (td) – Master Limès année 1, session 2021-22

#La sélection du master limès à Poitiers

18 titres, dont 3 des éditions P.O.L (auxquelles une attention particulières sera accordée dans ce cours de master), dont les étudiant.e.s devront s’emparer pour blogger des notes de lecture, et élire un ou une autrice, qui après Thierry Illouz (2019), Alexandre Seurat (2020), et Laurine Roux (2021), sera invité, accueilli et interviewé par elles et eux lors du festival Bruits de Langue (février 2020)…

Décembre a rendu son verdict : c’est Philippe Gerin, pour La mélancolie des Baleines, qui sera invité aux Bruits de Langues en mars 2022.

(Les textes des étudiants seront à lire à suivre, entrée par la rubrique – cliquez)

Chaque année au master Limès de Poitiers, je fais produire aux premières années de Master une note de lecture, publiée sur ce blog, pour inciter ces étudiant.e.s en médiation à se positionner en tant qu’auteur – non pas écrivain.e, mais auteur.e étant intransitif, rappelons-en, il s’applique à tout ce qu’on publie, du premier statut en réseau social à la fan fiction de fantasy.
Et que celle ou celui qui s’attelle à faire de la médiation soit auteur.ice de ses propos et avis me semble essentiel – comme de s’énoncer et positionner clairement est fondamental à toute action collective comme à tout mouvement décidé.

De publier,  doit inciter à dire quelque chose de soi tout en le tenant à juste distance, de s’énoncer lisant en somme.

Guénaël Boutouillet, présentation :

Présentation sommaire de mon activité de médiateur littéraire ; et du principe de médiations littéraires que constituent ces “rentrez”, faites par moi – voir ici : https://rentrez.wordpress.com/

Une sélection de livres parmi lesquels choisir, et inviter.

Les 18 titres

BONNERAVE Jocelyn Zone blanche (Le Rouergue) // CHENNEVIERE Louise Mausolée (P.O.L) // DAUBREBY Sophie S’en aller (Inculte) // GARIN Fanny La porte de la chapelle (Publie.net) // GERIN Philippe La Mélancolie des baleines (Gaïa) // GISLER Rebecca, D’Oncle (Verdier) // HARCHI Kaoutar Comme nous existons (Actes sud) // KINER Salome, Grande-Couronne(Bourgois) // MANGEZ Marie Le parfum des cendres (Finitude) // MASCARO Alain Avant que le monde ne se ferme (Autrement) // MICHELIS Denis Encore une journée divine (Notabilia/ Noir sur blanc) // MONTALBETTI Christine Ce que c’est qu’une existence (P.O.L) // PIGANI Paola Et ils dansaient le dimanche (Liana Levi) // SALASC Emmanuelle, Hors gel(P.O.L) // STANCULESCU Timothée L’éblouissement des petites filles (Flammarion) // TRUJILO Gabriella, L’Invention de Louvette, (Verticales) // VAZQUEZ Laura La Semaine perpétuelle (éditions du Sous-sol) // VINGTRAS Marie Blizzard (L’Olivier)




Plan du cours, déroulé

Déroulé d’ensemble

Séance 1

(lundi 13 septembre 2021)

Introduction

1/ Médiation littéraire

Elle est inscrite dans le champ de la médiation culturelle issue de la décentralisation culturelle (comme Yann Dissez l’expliquera plus tard), croisée avec l’éducation populaire et avec la création et la vie littéraires.

C’est aussi une « simple » mise en relation, un triangle qu’on peut schématiser mais riche d’infinies complexités.

VOUS ← LE LIVRE → AUTRUI

2/ La rentrée littéraire

  • un phénomène global qui affecte le monde du livre et ses différents acteurs : auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs. 2021 : 530 romans entre fin aout et début octobre, phénomène typiquement français lié à l’histoire littéraire du pays et à l’organisation du commerce et de la»vie » du livre.
  • Phénomène massif médiatiquement et économiquement

3/ « Parler d’un livre » (à l’oral comme à l’écrit – implications)

  • Exemple 2 –
  • « Que voit-on quand on lit? What  we see when we read, 2014 / Une phénoménologie avec illustrations, de Peter Mendelsund (Robert laffont, 2015, Traduit par Odile Demange) »
  • https://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2015/11/que-voit-on-quand-on-lit.html
  • Nous allons donc, partant de cet énoncé si simple, évident, a priori :
  • « Quand je lis un livre, il y a moi, et il y a le livre »,
  • nous intéresser au processus de lecture, pour tenir autant le récit de cette expérience que la description analytique de l’objet (le livre) et, jouant entre ces différentes postures de discours et angles de vue, élaborer un discours qui prenne en compte mon goût, mon expérience propre de lecture, sans perdre de vue l’objet considéré. De façon à pouvoir moduler ce discours pour l’adresser efficacement, dans des contextes variés.
  • d/ AUTRUI
  • La triangulation

MOI & Le livre & AUTRUI (individu ou foule) : dès lors que je peux parler d’un livre, que différentes variantes et possibilités, que plusieurs ressources de discours s’y sont trouvées, je dispose des ressources pour varier ce discours et l’adresser.


4/ Étude rapide de cas : Guénaël Boutouillet / médiateur littéraire, c’est quoi ?

Statut : travailleur indépendant (après un parcours salarié).

Inscription dans le temps (nous développerons ces parcours avec Yann Dissez).

Inscription dans une action quotidienne – quels savoir-faire, quelles actions :


lire

écrire

écouter, questionner

présenter

élire

programmer

inviter

accueillir

Interactions avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème du livre :
auteurs

éditeurs

libraires

bibliothécaires

institutions du livres

lecteurs.ices

5/ Le Bruits de langues – champ d’expérimentation

Ce festival est un terrain d’expérimentation rare de tous ces savoir-faire. Durant le bruit de langues, les étudiant.e.s ont l’occasion de :

lire

écrire

écouter, questionner

présenter

élire

programmer

inviter

accueillir

6/ une sélection pour lire, écrire, et élire

18 titres selon plusieurs modalités : auteurs accessibles (français, vivants, pas encore trop célébres : 8 premiers romans sur 18), diversité éditoriale, majorité de femmes (13 sur 18), une place particulière allouée aux éditions P.O.L (3 titres sur 18).

Cette sélection sera lue (au minimum 4 livres entiers, et un certain nombre de pages de chacun des livres) par toutes et tous.

Elle sera analysée et commentée dans des notes de lecture publiées sur le blog https://formationslirecrire.wordpress.com/

Fin novembre chacun.e élira un trio d’auteurs.ices par ordre de préférence, et selon le dépouillement du total, l’auteur.ice lauréat.e sera invité par un courriel élaboré collectivement.

7/ Exercice collectif – le butinage


1 -Présentation sommaire du principe de médiations littéraires que constituent ces “rentrez”, faites par GB – voir ici : https://rentrez.wordpress.com/

2 -Vers le choix – étape de butinage – chacune a 8 minutes avec un livre (et ce quatre fois, donc avec au total quatre livres), à lire « dans l’ordre » depuis l’incipit pendant 4 minutes, et à compulser au choix pendant les 4 minutes restant.

Intérêt d’une telle contrainte, c’est l’exagération volontaire d’une situation – 4 minutes c’est peu mais c’est déjà plusieurs pages du texte, une manière de l’éprouver réellement, même pendant peu de temps – d’éprouver le texte et non les paratextes

3-Relever titre, auteur, éditeur – en attente d’un relevé de sensations plus élaboré via une question de GB

8/ Consignes pour les séances suivantes

-avoir lu deux livres en entier 

-avoir choisi un livre à chroniquer / nous travaillerons la note de lecture lors de la séance 3, lundi 18 octobre 13h30.

SEANCE 2 – AVEC YANN DISSEZ

SEANCE 3 – lundi 18 octobre et mardi 19 octobre

Déroulement de l’atelier

Il ne s’agit pas d’une méthode ou d’un cours de journalisme, d’un guide de «  bien-écrire  », d’un manuel d’usage de communication (tout ceci se trouve aisément sur le web, chartes éditoriales de site et  : il s’agit, se penchant sur un livre qu’on a lu,  de traverser cette expérience fondamentale et nécessairement productrice, de la relecture, attentive, scrutative, réflexive. Et de passer, pour ce faire, par l’écriture.

Tout est en vous, tout est dans le livre.

 
A —

« Attaquer le livre par son dehors : sans l’ouvrir, noter tout ce qui s’en dégage, toutes les informations données par sa couverture (première, quatrième, tranche…), titre-auteur-éditeur, résumés, exergues, design… »

Le faire dans le blog (ce qui ’empêche pas d’utiliser d’autres medieums en parallèle)

B —

«  Isolez-vous et posez vous des questions durant 10 minutes:Faire le récit de votre lecture, du dehors (circonstances, etc) vers le dedans (sensation,s images, idées, ressenties le plus subjectivement)é « ?

C —

«  Tout ce qu´il y a à dire du livre est d’abord, déjà, là. Posez des questions au livre, dépliez l’objet, questionnez-le :
qu’est-ce qu’il y a dedans ? Structurellement : organisation, titre, sous-titres, exergue, dédicaces, parties sous-parties, quelle mode d’énonciation, quelle structure ? Quelles phrases, quelles accroches, quels incipits, quels excipits ? Quelles phrases vous ont marqué ? Quelles phrases sous restent, quelles phrases vous semblent déterminantes ? Notez, recopier. Une phrase, deux, trois.  »

D — LE « MAIS ENCORE » – TRAVAIL DE NOTES

1/ Muni de trois feuilles, attribuer trois qualificatifs (adjectifs, ou formule brève : « un livre
qui nous emporte », « un livre passionnant », « bien écrit », « une saga familiale »…)
Inscrire chaque qualificatif au centre d’une des feuilles
Questionner ce qualificatif ainsi : « En quoi ? » (En quoi le livre est-il « bien
écrit », En quoi le livre « nous emporte-t-il » ? En quoi le livre est-il
passionnant ?En quoi le livre est-il bien écrit?, etc.)
Répondre en étoiles autour du qualificatif.
« Nous donner les trois qualificatifs-base, et sans lire toute la feuille, nous
dire en quoi ils ont produits d’autres qualificatifs et de nouvelles
possibilités »
Commentaire : nous pouvons toujours « en dire plus », du moins nous pouvons toujours
préciser. Toute question générale peut se découper en questions plus précises, plus
« petites », non moins utiles dans ce qu’elles peuvent produire d’éléments en réponse.

E — LES DEDANS (DE SOI, DU LIVRE)
-Faire le lien entre le souvenir évoqué en b et le moment du livre auquel vous
pouvez le relier.
-Tenter de trouver / noter 2 passages
– 1 qui vous a « fait » quelque chose (sans nous dire quoi) cf. B.
– 1 qui résume quelque chose du livre, cf. A et C
– En lire à haute voix (tour de table) sans dire s’il s’agit de B ou de A/C

F — LES QUESTIONS

depuis les textes brouillons, étapes de tri/épaississement/tri

1/je ne sais pas, reprise organisée en gardant le principe d’anaphore,

au moins 5 je ne sais pas, tel quel brut / et autant de “je me demande”

-je me demande si/quoi/comment/où/quand…

G — COMPACTER

Pour écrire une note de lecture de 6000 signes + 2000 de citations, il va falloir trier :

  • garder ces deux passages et organiser leur dialogue : que se disent-ils ? Qu’ai-je à dire de ce que ces deux passages se disent ? Me disent ? Disent à autrui ?
  • De cela faire angle
  • plan heuristique de ce que l’article pourrait être

H — FORMATER

Faire avec les contraintes : celles de wordpress. Il faudra bien utiliser les liens hypertexte, de façon informative mais pourquoi pas, plus libre et ouverte également.

La question de l’image

Grande Couronne de Salomé Kiner aux éditions Christian Bourgeois, par Rachel Vergnaud

crédit photo : Rachel Vergnaud

« Explique-moi comment tu t’appelles si t’es encore ma fille et si tu veux dormir sous mon toit. La honte me labourait. J’ai dit qu’il s’agissait d’un jeu. J’ai dit Mais regarde Tina fait pareil, et ma mère a hurlé, Tina fait ce qu’elle veut ce n’est pas mon problème ! […] elle était sensible aux symboles, il ne fallait pas plaisanter sur le respect de son travail de mère, or les prénoms faisaient partie de son œuvre. »

Ce roman est raconté à la première personne, guidé par une voix : celle de la narratrice, une jeune ado de 14 ans à la toute fin des années 90. Elle vit dans la Grande Couronne, autrement dit la périphérie de Paris, avec ses parents, sa sœur, ses deux petits frères. On sait que ses grands-parents sont originaires de Gogolinek, un petit village de Pologne. Les noms de marques d’habits et d’aliments, les noms et surnoms de tous les personnages, les noms de rues, de quartiers, de gares, d’écoles, de villes ponctuent le récit sans que jamais le prénom de la narratrice ne soit mentionné. Elle est parfois désignée sous le nom de Tennessy, nom de scène, de passe, qui la rend encore plus anonyme.

Anonyme pourtant elle ne l’est pas. Sans nom mais pas sans caractère, la narratrice décrit sa vie au rythme de ses habitudes : les passes du mercredi, la pizza quatre saisons du jeudi, les soirées à la pizzeria auprès de Renaud et la masturbation avant d’aller dormir. Elle décrit les vies de ses amies, si différentes de la sienne : la mère de Kat Linh dort sur le canapé et achète des maxi paquets de bonbons à Auchan, la mère de sa voisine insiste pour qu’on l’appelle Tina et pas Christine, même ses enfants ne l’appellent pas maman. Ses parents à elle n’ont pas de télé, achètent des produits sans marques, portent des vêtements usés et cuisinent du tofu soyeux.

C’est son regard détaché et ses commentaires ironiques sur la vie qu’elle mène et les gens qui l’entourent qui m’ont beaucoup touché. Quand vient la rupture, la narratrice est là, prête sans même le savoir, on la croirait insensible et pourtant… Elle prend la vie comme elle vient, elle la raconte comme on raconte une histoire à quelqu’un.e, en y allant de son avis, associant à ses pensées des remarques récoltées au fil de ses interactions.

Les parallèles sont nombreux au court de l’histoire, encore une fois teintés d’une certaine ironie. La narratrice décide un peu malgré elle de prendre en charge la gestion de sa famille alors que tous les repères s’écroulent, tandis que sa grande sœur fuit la détresse insupportable de leur mère. La narratrice effectue un stage d’observation avec le juge des enfants du tribunal de Bobigny peu après avoir quitté un réseau de prostitution de mineures.

« Depuis que ma mère est bloquée dans le canapé du salon, que les volets restent fermés en plein été, que les garçons ne mangent plus que des raviolis, et encore, quand je les prépare, depuis que Ludwig va au centre aéré prévu pour les pauvres qui ne partent pas en vacances, depuis que Simon tourne en rond sur la pelouse en friche du jardin, depuis que Rachel a changé de famille parce que la sienne lui faisait honte, depuis que je fais les lessives, le lave-vaisselle, les courses et les inscriptions de rentrée […]. »

Le récit est construit à la fois comme une sorte de retour sur un présent déjà passé dans lequel la narratrice notifie qu’elle sait déjà ce qui va arriver et comme une éternelle surprise. En tant que lectrice, je n’ai pas su deviner en amont les avancées de l’histoire. Chaque nouvel élément perturbateur est un étonnement, relativisé par la narratrice qui intègre ses remarques au fur et à mesure. En tant que lectrice, je me suis souvent retrouvée en décalage par rapport à la narratrice, mes ressentis ne résonnaient pas avec le pragmatisme du texte. Cet ensemble donne aux propos un certain détachement, une étrange maturité.

Maturité à l’origine provoquée par son désir de se fondre dans l’idéal d’une société de consommation dont ses parents, semble-t-il, cherchent à la protéger ; finalement ce sont eux qui vont la pousser en eaux troubles en brisant ses derniers repères. Heureusement, la narratrice sait très bien nager, ça fait huit ans qu’elle fait de la natation au club des Nymphéas.

Vous pouvez retrouver le livre ainsi que les vidéos de présentation de l’autrice sur le site des éditions Christian Bourgeois.

Vous pouvez acheter ce livre via le site des Librairies Indépendantes.

Comme nous existons, de Kaoutar Harchi (Actes Sud, 2021) | par Timothé Vasseur

Kaoutar Harchi, écrivaine et sociologue, publie son cinquième livre aux éditions Actes Sud. Ce dernier s’intitule Comme nous existons. Au-delà de sa couverture abstraite nous découvrons l’autobiographie de Kaoutar Harchi sur 144 pages et 13 chapitres. Son histoire se déroule de ses 8 à 20 ans. Au début dans la ville de Strasbourg qu’elle nommera « S. » tout au long du roman, puis à Paris à la fin. Dans cette autobiographie, elle revient sur son « expérience enfantine et primordiale de la race » de fille de migrants « d’un pays post-colonial ». Elle mêle dans son récit une écriture intime et personnelle qu’elle entre-coupe d’évènements politiques. Elle veut raconter à travers ces pages comment ils ont fait face à la violence plus que comment ils ont souffert de celle-ci. L’entremêlement de ses écritures est aussi l’occasion d’entremêler les personnes. De la première du singulier, le « je », à la première du pluriel, le « nous » qui désigne les enfants de parents immigrés.

Son récit s’ouvre sur le visionnage du mariage de ses parents, Mohamed et Hania, enregistré sur une cassette avec l’inscription « mariage 1984 – Casa » et qu’elle visionne régulièrement. Ses parents occupent une place importante et sont très souvent cités tout au long du récit. Ce premier chapitre nous plonge au cœur de sa famille et de l’amour présent entre son père et sa mère. Les chapitres suivants se concentrent aussi sur sa famille. Dans le deuxième chapitre « J’ignore », elle aborde ce qu’elle ne sait pas sur sa famille; le prénom de ses grand-parents et de nombreux détails de leur vie. En revanche, elle sait qu’il s’agit de Ba, son grand-père, qui a fait venir en France Ma, sa grand-mère et sa mère alors âgée de 7 ans dans un contexte de rapprochement familial. À l’inverse, son père a immigré à l’âge de 17 ans et a quitté sa famille. Kaoutar Harchi exprime implicitement ici la différence de parcours entre ses parents, tous les deux immigrés mais aux parcours différents. Dans le troisième chapitre « Notre présence », elle aborde leur vie dans la ville de S., la façon dont ses parents s’intègrent.

« À l’entrée de l’immeuble aux murs recouverts du graffiti El Zoo, en récupérant notre courrier dans la boîte aux lettres ou en attendant l’ascenseur, il arrivait que nous croisions des voisins. Ces derniers s’empressaient alors de nous dire qu’ils nous avaient vus, par la fenêtre, marcher le long de l’Ill, non loin des résidences pavillonnaires, et échanger avec un propriétaire. À cet instant où semblait poindre quelque remarque intrusive, Hania, toujours elle et elle seule, s’avançait, vaillante, opiniâtre, et répondait de manière à faire taire la personne : vous êtes qui ? La police ? Puis, sans attendre, Hania repartait à pas rapides. Hâtivement, Mohamed et moi la suivions. ».


À partir du quatrième chapitre, « Leur haine », c’est le thème de l’école qui est traité. L’école où Hania et Mohamed souhaitent « placer » leur fille, c’est une question importante dans ce récit, ils souhaitent trouver le meilleur endroit.

« Hania commença alors à se demander vers où me déplacer. Une fois, je dis : et le collège près de la maison ? Là où vont tous les autres enfants, le collège Victor-Hugo ? Hania me répondit que c’était bien trop dangereux. Les voyous, ajouta-t-elle, ils rentrent du collège, et il faut voir comme ils se comportent sur le chemin, ils poussent des cris, ils se jettent les uns sur les autres ! Et ce qu’ils font aux filles, ces garçons, ils les embêtent, ils les influencent. Et les filles, après, c’est fini, elles cessent d’être des filles bien. Le garçon arabe qui aurait pu faire du mal à sa fille arabe hantait ma mère. »


Les chapitres qui suivent sont l’occasion de parler de thèmes plus intimes sur l’acceptation de soi dû aux normes de beauté que Kaoutar Harchi ne rempli pas, de la peur de décevoir ses parents et de ne pas être la fille qu’ils voudraient qu’elle soit lorsqu’elle sèche les cours. L’attente des premières menstrues et de devenir une femme. Il y a aussi la découverte de l’amitié auprès de Khadija, qui se sont trouvées face à la méchanceté des autres filles. Mais ces chapitres permettent aussi d’aborder des sujets plus vastes, plus collectifs, tel que le harcèlement scolaire, la misogynie, le racisme de la part des professeurs ou de la société avec comme exemple le port du voile ou bien encore les violences policières dues aux bavures ou aux contrôles au faciès. 

« l’école, en aucun de ses aspects, ne s’était révélée être cette seconde famille dont ils avaient tant rêvé. Cette promesse n’était qu’un mensonge. Les professeurs n’avaient jamais été des parents et les élèves, des frères et sœurs. Cette école était un espace mortifère où les riches se moquaient des pauvres, où les garçons harcelaient les filles, où les élèves valides frappaient les élèves handicapés, où le racisme sévissait chaque jour. Je souffrais de cette institution, de ses règles, de son autorité, des petites violences qui s’y exerçaient, des misères, et des humiliations que les élèves se faisaient subir, que les professeurs faisaient parfois subir aux élèves. »


« Et Ahmed de hurler – beaucoup s’en souviennent : arrêtez, ne me touchez pas là, arrêtez ! Retirez vos mains ! Et la police de continuer de l’insulter, de le traiter de sale arabe, de salope. […] Les policiers se saisirent alors d’Ahmed, le conduisirent jusqu’à leur voiture, puis ils repartirent.

Ce qui advint précisément par la suite, nous l’ignorons.

Quelques semaines plus tard, la mère d’Ahmed fut informée que son fils – dont le corps et les génitales en particulier attestaient de blessures récentes – s’était donné la mort, en cellule d’isolement.»


Comme nous existons bien qu’étant une autobiographie permet d’aborder de nombreux sujets, parfois même de dénoncer. Si tous les sujets ne nous concernent pas, ils sont cependant tous importants. Surprise est de voir que nombre d’entre eux sont toujours d’actualité et fait de ce récit, écrit par Kaoutar Harchi, une nécessité.

S’en aller de Sophie D’AUBREBY aux éditions Inculte, par Clara Turlure

Photographie de Clara TURLURE

Carmen. C’est le prénom qu’a choisi Sophie d’Aubreby pour le personnage principal de son premier roman, S’en aller. Nous y est narrée l’histoire d’une femme au XXème siècle qui refuse les normes que la société impose à son sexe « […] qu’on dit beau. Qu’on dit faible. » (p.63). Ce n’est cependant pas toute sa vie qui nous est retracée mais quatre périodes seulement, qui constituent d’ailleurs les quatre parties de ce roman. Quatre périodes qui vont être essentielles dans la vie de Carmen. Ce sont les moments où elle choisit de s’affranchir des carcans de son époque et des limites imposées aux femmes, où elle prend des décisions sur sa façon de vivre, d’exister. Et entre ces quatre périodes, des ellipses. Le lecteur, la lectrice, ne saura finalement pas tout de sa vie, de l’entre-temps de ces moments, mais en saura tout de même assez.

En ouvrant ce livre, on découvre Carmen dans un corps d’homme. Celui d’un marin. A peine sortie de son adolescence dans un environnement bourgeois, elle embarque sur un bateau de pêche pour y travailler, en 1924. Elle apprend à se fondre parmi les hommes, à adopter leur gestuelle et leurs comportements, pour ne pas être démasquée. Son corps se retrouve transformé et meurtri par le travail éreintant.

« L’identité est liquide, elle se coule sans effort dans de nouvelles rigoles, creuse de nouveaux recoins. Au rythme de l’eau, elle oublie la jeune fille qu’elle était et devient le garçon qu’elle incarne. Elle l’incorpore. Elle s’habitue au il que sa personne arrache aux bouches de l’équipage. A son reflet dans leurs regards. » (p.79)

Cette partie du roman mêle deux chronologies. En effet, les chapitres alternent aussi avec la vie de la jeune femme avant sa décision de partir. Ils retracent sa prise de conscience après un événement décisif ainsi que sa volonté de ne pas rentrer dans le cadre vers lequel son père et la société la poussent. En montant sur ce bateau, Carmen refuse de se soumettre à ce qu’on attend d’elle en tant que femme et gagne sa propre liberté.

La partie suivante décrit sa rencontre avec Hélène, qui deviendra sa compagne de vie, celle avec qui elle créera une relation unique et tellement importante pour Carmen.

« Hélène fait partie des personnes qui captent l’attention. On ne les connaît pas. On ne les trouve ni jolies, ni particulièrement sympathiques. Mais les têtes se tournent et les yeux regardent. On les remarque presque malgré soi. Un appel à voir qui commence avant la vue, quelque part près de l’instinct. Sa singularité disperse les foules et, la dispersant ce jour-là, elle s’impose à elle. A son visage elle revient sans cesse, incapable de s’expliquer pourquoi. » (p.96)

Les deux femmes décident de partir ensemble, dans les années 30. Carmen remonte alors sur un bateau en direction de Java, une colonie, où Hélène et elle apprendront à connaître une autre culture et même un art différent. Les découvertes qu’elles y feront ne correspondront toutefois pas toujours à celles qu’elles avaient imaginées.

« En retrouvant la terre ferme, elle s’était sentie libérée de l’injonction d’être une femme comme une femme devait être, à ce moment-là de l’histoire et à cet endroit-là du monde. » (p.108)

La vie de Carmen est aussi marquée par la Seconde Guerre mondiale, guerre durant laquelle elle fera certains choix qui auront de lourdes répercussions pour elle. Et pour son corps également. Les deux dernières années de cette guerre constituent ainsi le troisième instant d’importance de la vie du personnage. Cette troisième partie raconte une nouvelle insoumission du personnage, sa façon de ne pas rentrer dans les rangs et d’agir comme elle l’entend.

Finalement, dans une dernière partie, l’autrice nous raconte la vieillesse de Carmen. De ses dernières décisions jusqu’à sa volonté de se battre pour ce qui compte pour elle, et ce, jusqu’à la fin. Sophie d’Aubreby explique comment son personnage a décidé de vivre la dernière étape de sa vie à sa manière, comme une parfaite conclusion de la vie qu’elle a menée et que nous suivons, nous lecteurs et lectrices, jusqu’au bout.

L’autrice raconte donc la vie de Carmen dans des contextes historique et géographique précis, qui servent de repères aux lecteurs et lectrices et appuient le réalisme de son récit et de son personnage. Les différents lieux et la chronologie étalée au cours du XXème siècle permettent d’évoquer un grand nombre de sujets. Les corps occupent notamment une place importante dans l’histoire, comme un fil conducteur entre les instants de vie. Les ambiances et les situations varient vraiment d’une partie à l’autre. Ainsi, il n’y a aucune redondance malgré les idées directrices d’insoumission, de liberté, d’indépendance, d’affranchissement, car ces dernières prennent différentes formes à chaque décision prise par le personnage.

Carmen est attachante, déterminée et courageuse. Mais on referme le livre sans pour autant tout savoir d’elle, que ce soit tous les détails de sa vie ou de sa propre personne. Cela a créé cet effet paradoxal chez moi : j’aurais voulu en savoir plus sur cette femme et pourtant, Sophie d’Aubreby révèle juste ce qu’il faut, ce qui est nécessaire, et cela m’a finalement suffi. La façon que l’autrice a de présenter son personnage le rendait presque réel au fil des pages. Carmen fuit ce que la société lui impose. Ses pensées sont construites, ses actions réfléchies mais aussi parfois spontanées, ce qui la rend très agréable à suivre, à apprendre à connaître durant les quatre moments de son existence. Chacune de ses décisions, chacune de ses actions – petite ou grande – est un pas vers la vie qu’elle veut mener et non celle que le cadre sociétal souhaite pour elle. Et s’il est très plaisant de suivre les étapes décisives, importantes, de la vie de ce personnage, il l’est encore plus de le suivre jusqu’à sa fin et de ne pas s’arrêter au cours du chemin.

La plume de Sophie d’Aubreby m’a vraiment conquise pendant ma lecture. Chaque mot est choisi, chaque mot est juste. Les phrases sont rythmées et mélodieuses, les chapitres sont courts. Les très rares dialogues de ce roman ne viennent pas couper la narration et n’ajoutent pas de superflu à l’histoire de Carmen. A peine fermé, j’ai de nouveau ouvert ce livre pour en relire certaines phrases.

« Elle ne s’était pas posé la question de la vie des autres. S’enfuir avait été l’unique moteur, le seul projet. » (p.17)

S’en aller.

  • Editions Inculte
  • Date de parution : 18 août 2021
  • 288 pages
  • ISBN : 9782360841189
  • Prix Millepages 2021

Alain MASCARO, Avant que le monde ne se ferme (Autrement, 2021) par Isis Molinier

Premier roman du professeur de lettres Alain Mascaro, Avant que le monde ne se ferme est un véritable hymne à la liberté. Au travers d’un jeune tzigane nommé Anton Torvath, l’auteur montre comment la Seconde Guerre Mondiale a privé tout un peuple de sa liberté avant de les réduire au silence pour toujours. (Mal)heureux survivant du génocide qui a décimé sa famille, le voyage de ce « fils du vent » souligne l’horreur de la guerre mais offre également le récit d’une résilience hors du commun.

Le début du récit est empreint de cette liberté pure et sans frontières qui caractérise la famille nomade des Torvath. De ville en ville, de pays en pays, ils implantent leur cirque pour ravir les spectateurs. Outre le fait que Avant le monde ne se ferme ajoute une pierre à l’édifice du devoir de mémoire de la Seconde Guerre Mondiale, ce roman rend également hommage aux cultures et traditions tziganes. Le lecteur est emporté aux rythmes des galops des chevaux, des numéros circassiens de la kumpania, de la mélodie du violon de Jag et de ses sages paroles, au rythme du vent de liberté qui souffle sur les steppes. L’ensemble du roman est parsemé de mots d’origines tziganes qui ajoutent une couleur particulière au récit et immerge le lecteur dans un monde inconnu et extraordinaire.

Ainsi l’enfance ne fut qu’errance et mouvement, à la lenteur d’une paire de chevaux tirant une roulotte, la parfaite vitesse pour prendre la mesure du monde. Des jours et des jours à suivre les contours des mers intérieures, Noire, d’Aral ou Caspienne, des semaines à regarder pousser les blés l’Ukraine, des mois dans l’infini des steppes kazakhes ou mongols, des heures à attendre les bacs au bord des fleuves ou des grands lacs, et tant de temps encore à s’imprégner des présences minérales, chaînes de l’Altaï, du Pamir, de l’Oural ou des Alpes qui longtemps restaient lointaines, indistinctes, mais qui peu à peu se mettaient à grandir, comme nourries par l’avancée des regards, jusqu’à ce moment inouï où l’on en percevait vraiment tout le vertige et l’étendue. 

Avant que le monde ne se ferme, Alain Mascaro (page 36)

Tout bascule lorsque la guerre rattrape le clan Torvath en Pologne durant l’automne 1941. La rumeur court que les Allemands arrêtent les tziganes et, quelques fois, tuent les kumpanji. Les sentiments légers et doux qui guidaient les protagonistes jusqu’alors sont remplacés par une peur muette tandis que chacun feint de ne pas croire à la violence qui plane désormais sur une grande partie de l’Europe. L’écriture change aussi et laisse transparaître cette sensation de danger permanent. Au cœur de cette obscurité, la lumière de l’espoir continue de briller grâce à Anton qui lutte corps et âme pour retrouver sa famille après que celle-ci ait disparu. L’histoire prend un nouveau tournant lorsque Anton atteint la ville de Lodz où les populations tziganes et juives sont réunies dans des ghettos. Alors innocent et désireux de retrouver ses proches, le jeune homme se dénonce lui-même à un poste de sécurité et se retrouve enfermé dans le ghetto. Sans qu’il n’en ait encore conscience, cet évènement marque le début d’un long voyage semé de morts, de douleur et de désespoir. Les membres du clan Torvath perdent la vie les uns après les autres pour ne laisser en vie qu’Anton qui devient alors le porte parole de tous ces morts, le témoin vivant de ces douloureux souvenirs. Dans l’horreur, le garçon rencontre un vieux médecin juif, Simon Wertheimer, qui le prend sous son aile, lui enseigne ce qu’il peut et lui sauve la vie en le conduisant dans le ghetto juif. Ensemble, ils iront de Lodz à Auschwitz puis, avec le sage Katok, à Mauthausen. Une fois de plus, la seule personne qui sort vivante de ces marches macabres est Anton, alors brisé et éteint mais heureusement recueilli par un colonel américain, Saül Aaron Wittgenstein, qui lui offre un refuge, des soins et de l’amour.

Un jour, un officier SS se mit en tête d’éliminer les plus faibles et les malades. Il en fit d’abord pendre une dizaine, fit creuser à d’autres leur propre tombe avant de les abattre personnellement d’une balle dans la nuque, puis il entreprit de faire une sorte d’inspection, sans doute par souci d’efficacité. On aligna les prisonniers, au bord d’un fossé et il passa, indifférent et glacé, désignant du menton ceux qui devaient mourir.

Avant que le monde ne se ferme, Alain Mascaro (page 118)

Avant que le monde ne se ferme c’est aussi une histoire de résilience, un moyen de montrer comment, après avoir vécu l’horreur, un homme tente de soigner ses maux et d’aller de l’avant. La guerre aura fait voyager Anton dans l’horreur mais son parcours de guérison n’en sera pas moins douloureux. Comment continuer à vivre après des années de sévices ? Comment arriver à rendre hommage à tous ces noms de défunts qui le hantent, ces « mille trois cent quatre morts qui ne veulent pas qu’on oublie leur nom » ? Tant de questions et si peu de réponses. Anton cherche la paix, en vain, pendant des années. D’abord, il retrouve Jag et Katia, les deux derniers membres en vie de sa kumpania et, avec eux et leur nouvelle amie Yadia, il ressuscite le cirque Torvath. De cette façon, il rend hommage à sa famille. Ensuite, il achète des chevaux, en sauve d’autres, les soigne et les dresse jusqu’à acquérir une osmose parfaite avec eux. En cela, il rend hommage à son cheval, Cimarron, et à son nom secret Moriny Akh, le Frère des chevaux. Sous les conseils de Gandhi, Anton écrit les noms de toutes les victimes de la guerre dont il est le porteur dans les eaux du Gange. Ainsi, il rend hommage aux victimes de la barbarie des hommes.

C’est là que Gandhi lui avait conseillé d’aller pour déposer son fardeau. Il gardait en lui la moindre intonation du petit homme en dothî blanc : ‘‘Nul endroit sur terre n’est plus à même d’accueillir tes morts que les eaux sacrées du Gange à Vârânasî. On dit que cette ville est une des plus anciennement peuplées du monde : depuis des millénaires, les hindouistes viennent y déposer leurs morts. Les eaux du Gange sont pures et sacrées, elles accepteront les tiens, elles libèreront ta mémoire et te laveront. Baigne-toi là-bas sans crainte…’’

Avant que le monde ne se ferme, Alain Mascaro (page 170)

Poétique et précis, le style d’écriture de l’auteur s’allie aussi bien avec la tonalité légère et agréable de la première partie du récit qu’avec l’ambiance oppressante et violente de la guerre. Avant que le monde ne se ferme ne se contente pas de raconter l’histoire du peuple tzigane pendant la guerre mais prend également le parti de rendre hommage à la culture de ce peuple au travers d’Anton. Alain Mascaro propose un angle de lecture original à l’histoire des génocides du vingtième siècle en brillant d’espoir et de liberté au milieu d’une sombre nuit d’intolérance et de violence.

Vous pouvez vous procurer ce roman sur le site des Librairies Indépendantes ou dans les librairies près de chez vous.

Une journée divine, de Denis MICHELIS, (Notabilia / Noir sur Blanc, 2021) | par Marie MÉTOIS

C’est avec une écriture uniquement dialogique que Denis Michelis nous présente le récit de Robert, le personnage principal d’Une journée divine. Sans jamais entendre les autres personnages, le lecteur se voit forcé d’imaginer les répliques aux tirades de Robert, seul personnage de l’histoire à parler. On entre dans l’histoire comme si on avait une porte sur une discussion déjà en cours, nous immisçant dans une conversation privée. Ces arrivées soudaines du lecteur dans le texte sont marquées par une minuscule en début de phrase, comme si l’auteur nous ouvrait la porte sur un événement déjà en cours. Nul besoin de tiret dans ce récit, puisque Robert est la seule personne à parler, à part dans les souvenirs qu’il évoque, et qu’il n’y a aucun texte descriptif, uniquement des paroles. Ainsi, le lecteur n’a qu’un seul point de vue : celui de Robert, et ne peut pas s’échapper de la présence de ce dernier. Il se voit comme cloitré dans l’esprit de Robert, n’entendant que lui, et ne voyant que ce qui est décrit à vive voix. De plus, le lecteur n’assiste aux scènes que lorsque le médecin est dans la salle, comme si Robert n’existait pas en dehors de ses discussions avec celui-ci.

Avant d’être interné à l’institut psychiatrique de Sainte-Marthe, dans une chambre semblable, selon ses dires, à une prison, Robert était thérapeute et écrivait des articles et des livres. Il explique qu’un jour, un jeune homme a surgi dans son bureau, et que ce dernier a changé la façon dont il voyait sa profession. Il décide donc de changer totalement ses méthodes avec ses patients. Au lieu de chercher la cause de leurs problèmes, il leur conseille vivement de se débarrasser de leurs sources, parfois en insinuant devoir recourir à des crimes. Il avance avoir publié un livre apparemment révolutionnaire sur la manière de traiter et conseiller ses patients, qui, selon-lui, est devenu un best-seller, et va même jusqu’à affirmer que les lecteurs se battent dans les librairies pour pouvoir l’acheter. Pourtant, aucune preuve de l’existence réelle du livre à part ses paroles : il ne l’a pas en sa possession et son médecin, soit ne le trouve nulle part, soit ne compte pas l’acheter.

Au fond, ce n’est pas très compliqué avec les burn-out. Soit on change radicalement de vie, soit on choisit de mourir. Tous ces discours du genre il faut prendre du recul, se recentrer sur soi, accepter l’échec, c’est de la gnognote. Ou de la nuance, si vous voulez, mais là nuance n’a jamais sauvé personne”. p.20.

On apprend au fur et à mesure qu’il a été interné suite à une dépression et il aurait entre autres harcelé une femme (l’épouse de son frère Honoré, décédé juste avant l’internement de Robert dans des circonstances mystérieuses) qu’il considère comme l’amour de sa vie et pense que ses sentiments sont réciproques, malgré la gêne qu’il lui cause très clairement. Mais est-ce là la seule raison de son internement ? A-t-il un lien avec le décès de son frère moniteur de voile, puisque Robert était présent lors de sa chute en mer ? Ses propos ne le révèleront jamais, et on ne peut que supposer le déroulement des événements qu’il nous cache. Rejeté par son père, vivant dans l’ombre de son frère à qui tout semble réussir, il a pourtant de quoi être jaloux, et on ressent le désespoir de son existence et de son manque d’amour à travers ses paroles.

Mon père, oui, ce fervent opposant à mes études qui aurait préféré que je devienne comme lui instituteur, ou avocat, ou chef d’entreprise. Il n’a jamais compris qu’on pouvait trouver un sens à sa vie en écoutant celle des autres sans pour autant chercher à les éduquer, les défendre ou les dominer”. p.50.

Allant jusqu’à croire que son père soudoie l’institut psychiatrique pour le mettre en isolement, Robert semble plonger de plus en plus dans sa folie et sa paranoïa, assommant le lecteur de ses élucubrations sans fin et ayant de plus en plus souvent des accès de colère envers le médecin qui le suit – si tant est que le médecin existe réellement. Sans avoir la preuve que les autres personnages existent et qu’ils ne sont pas tirés de son imagination, il est de plus en plus difficile au fil des pages de croire Robert, tant il s’emporte dans des souvenirs aléatoires. Son dernier colocataire dans la chambre de l’institut semble être un reflet des pensées du lecteur.

 “J’ai peur, Docteur, peur de cet individu et des idées qu’il tente avec une volonté ardente, terrible, de nous incruster dans le cerveau. D’abord, les mensonges à propos de la nourriture de la cantine. Puis ceux qu’il a proférés à propos de mon frère, et maintenant le voilà qui remet en doute jusqu’à l’existence de mon livre. Aidez-moi, Docteur. Je vous en supplie” – p.186.

Le lecteur progresse dans l’histoire en se posant beaucoup de questions sur ce qui vérité et ce qui est mensonge. Doucement, il se détache de la version des faits affirmée par Robert pour imaginer ce que la réalité pourrait être. Il faut faire un grand tri dans les affirmations de l’homme enfermé sous contrainte, mais il reste difficile de démêler la réalité de la folie.

La fin de ce roman m’a laissée, comme tout lecteur parcourant ses pages, sur de nombreux questionnements. Robert a-t-il tué son frère ? Son livre existe-t-il réellement et est-il vrai comme il l’affirme que Windy et son éditeur le contactent régulièrement sur son téléphone portable ? Et enfin : Robert a-t-il réellement discuté avec le médecin et l’infirmière depuis le début du roman, ou était-il en train de se parler tout seul ? Encore une journée divine me laisse donc sur des questionnements et le sentiment d’être perdue, et c’est justement ce qui m’a plu dans ce livre. Sans fin nette et précise, et abandonnant le lecteur sans lui fournir toutes les réponses aux questions qu’il a pu soulever depuis le début de sa lecture, ce roman est un monologue écrit avec justesse, et emportant tous ses secrets avec lui.

Encore une journée divine est un roman en huit clos écrit par Denis Michelis, paru en 2021 aux éditions Noir sur Blanc.

Blizzard de Marie Vingtras (Éditions de l’olivier, 2021) | par Camille GUIGNET

Blizzard de Marie Vingtras est un petit thriller de presque 200 pages qui a réussi à me faire passer une très bonne soirée. Étant grande amatrice de thriller, il faut dire qu’il partait déjà avec un avantage certain. Pour moi cette réussite est due principalement à deux choses; la polyphonie qui nous met dans la tête des personnages, et le lieu où se déroule l’action, à savoir un petit village isolé dans la nature en Alaska.

Les personnages sont tous très différents les uns des autres, et mon seul regret est que cela ne se ressent que dans leur histoire. Ils semblent tous s’exprimer approximativement de la même façon, dans le même style. La différence se fera davantage grâce à des petites marques qui peuvent influer sur le registre de langue. Par exemple Cole, un vieil homme bourru et détestable, s’exprime dans un registre familier.

À moins que ce soit la fin de cette foutue tempête. La dernière de l’hiver d’après moi, mais je peux encore me tromper. j’ai sorti mes meilleures jumelles, celles que j’ai achetées à un soldat qui ne tenait pas l’alcool. Enfin achetées, c’est pas vraiment le bon terme. J’ai laissé quatre canettes de bière près de sa tête en partant, il ronflait comme un sonneur, trop d’alcool pour un petit gars.

On peut néanmoins saluer le talent de l’autrice, qui a réussi à inventer des personnages complets et profonds en peu de pages. Le fait que chaque chapitre soit assez bref, environ 2 à 3 pages, et qu’il soit raconté par un personnage différent, évite de se lasser et renforce l’intérêt pour l’histoire. Si l’on sait d’emblée que tous les personnages se trouvent dans le village au moment du blizzard, on ne sait pas vraiment ce qui les a amenés ici, dans ce petit village perdu dans l’Alaska. On comprend très vite qu’ils sont tous liés par un nœud indicible, et on aura sans cesse envie d’enchaîner les points de vue jusqu’à démêler ce nœud. j’ai également trouvé fantastique la présence ambivalente de Thomas dans le récit. Ces deux personnages sont au centre de tout, preuve en est puisque l’histoire s’ouvre sur la disparition de l’enfant. Malgré tout, que ce soit l’adulte ou l’enfant, nous n’aurons jamais leurs points de vue, seulement une image d’eux qui va se construire peu à peu par la manière dont ils seront perçus par les autres personnages. Le plus jeune se fera constamment appeler « le petit », et si au début il semble représenter un poids lourd pour les autres, le fil des pages égrène des révélations qui font grandir l’émotion que l’on peut avoir pour ce petit garçon.

Elle m’avait fait jurer de ne jamais dire la vérité à qui que ce soit, pas avant que le petit ne soit majeur. Faute de savoir quoi faire avec un enfant, j’ai décidé de refaire le chemin qui m’avait conduit jusqu’à sa mère, en sens inverse.

Marie Vingtras choisit les parcours vraisemblables de personnes brisées par la vie, d’une manière ou d’une autre. La vraie force de cette polyphonie réside dans cette façon qu’ont les histoires de s’imbriquer jusqu’à n’en former plus qu’une. Les personnages comblent leurs besoins en s’entraidant les uns les autres (à part une exception), et cela donne l’impression terriblement satisfaisante d’un puzzle qui se résout peu à peu.

Mais les passifs des personnages n’étant pas particulièrement joyeux, il faut bien un élément déclencheur pour les pousser dans leurs retranchements, et cet élément est le blizzard. Cette manifestation météorologique est omniprésente, même si elle sert de prétexte au cheminement intérieur des personnages, le cadre de l’histoire ne s’oublie jamais. J’ai eu beau lire ce livre emmitouflée dans un plaid, j’ai eu les mains glacées durant toute ma lecture, comme si le souffle glacé du blizzard s’insinuait jusque chez moi.

Il a sursauté et il s’est retourné avec un regard de dément. Il a dû croire qu’il y avait une bête. Pourtant, il n’y a probablement pas d’animal aussi dingue que nous pour sortir en pleine tempête. Je lui ai fait signe qu’il fallait arrêter, qu’il valait mieux rentrer avant que ça empire, mais il est resté immobile, enfin autant qu’on peut l’être quand on vacille au gré du vent.

Ces aspects font de Blizzard un livre très touchant, fresque de personnages tous usés par la vie comme usés par le vent durant le blizzard. Je dois aussi dire que ce livre m’a laissé une excellente impression grâce à la fin, qui enfin déroge à la mode des fins ouvertes en proposant une véritable conclusion à l’histoire, car après la neige, vient le beau temps.

~> http://www.editionsdelolivier.fr/catalogue/9782823617054-blizzard

Mausolée de Louise Chennevière (P.O.L., 2021) | par Noëlie Guéguen

Retrouvées, toutes ces choses dont été faite, dont est faite ton étrange beauté, que j’avais, en vain, essayé de saisir. Qui m’avait toujours échappé, et je croyais que c’était par manque de précision, par défaut de mémoire, parce que tes traits étaient devenus trop vite, flous, imprécis. J’avais regretté parfois, alors que j’accumulais les notes, les brouillons pour te dire, de n’avoir pas de photo de toi, de ne pas t’avoir regardé, ce soir là, une dernière fois, comme l’on regarde les choses que l’on perd pour toujours, les choses déjà mortes, consignant dans une description nécrophile les moindres détails mais. Cela n’aurait rien changé. Je t’ai beaucoup regardé, hier. Ce soir encore, j’ignore la couleur de tes yeux, ils ils sont noirs, aussi noir que je les vois, je ne sais que la précision, l’insistance avec laquelle ils se sont posés sur moi.

« J’ai voulu faire de mon cœur le mausolée de mon amour »1 et tu as voulu faire de ce livre un tombeau qui ne pourra pas se refermer. Un livre est une piètre sépulture : il est témoin, et s’ouvre tant qu’il y a des personnes pour l’ouvrir. Il renferme pourtant toute cette peine amoureuse, douloureuse.

« J’ai gardé la forme et l’essence divine / De mes amours décomposés! » 2. Un amour toxique qui t’a décomposé, qu’il faut détruire, déconstruire, dont il faut se séparer, que tu l’ai voulu ou non, et tu ne l’as pas voulu. Tu dois faire ton deuil, avec toute la douleur que cela engendre : tout faire pour oublier, ne pas y réussir car le souvenir est plus fort que tout. Un souvenir que l’on garde, qui garde son influence, et toi laissée avec ce souvenir seulement.

Tu te noies et te fais dévorer : la dévoration, c’est une adoration qui te détruit et cet amour là a fait de toi son repas. Ne pas savoir qui je suis, qui tu es, quand tu es : tu te bats pour reprendre ce qu’il t’a pris, l’amour que tu lui donne en te soumettant, contre lequel tu tente de te rebeller, finalement impuissante à son joug. Eros et Thanatos unis en un être, lui ou toi. Peut-être les deux à la fois.

Lui, ça peut-être n’importe qui. C’est peut-être le type au supermarché que je croise sans vraiment voir, et pour toi c’est Lui. Fatal, enivrant, navrant, tout à la fois.

« [Il] avait toutes les filles les unes après les autres, mais c’était trop simple, un peu écœurant. » 3 et lui aussi laisse un goût amer, qui reste en bouche et s’immisce dans les entrailles.

Morning Sun, Edward Hopper, 1952
  1. Musset, Confession d’un enfant du siècle, 1836, p.103
  2. Charles Baudelaire, « Une charogne », Spleen et idéal, 1857
  3. Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes, 1946

Mausolée de Louise Chennevière

Le Parfum des cendres de Marie Mangez aux édition Finitude | par Annelyse Gélin

« Sylvain ne s’entendait pas avec les vivants. Il ne pouvait établir avec eux la même complicité, ressentir à leur égard la même affection qu’envers ces dépouilles vaguement nauséabondes étalées sur la table de préparation. Un fossé le séparait d’eux : le fossé entre la mort et la vie. Ce que ressentaient les macchabées, il le comprenait, et eux semblaient le comprendre aussi, bien mieux qu’aucun vivant. »

Le Parfum des cendres de Marie Mangez (publié aux éditions Finitude) est un roman qui se concentre autour de thématiques comme la mort, le deuil et les évocations sensorielles. Le deuil prend une part importante de l’œuvre. En effet, le personnage de Sylvain, le thanatopracteur, passe la totalité du livre à essayer de faire son deuil. Un deuil qui concerne à la fois de son amie Ju’ et de la perte de deux de ses sens (son odorat et d’une partie de son gout). Lui qui se destinait à une carrière de parfumeur et qui aimait la cuisine se retrouve dans l’incapacité de réaliser ces activités.

« Il y avait encore du boulot, ouais, un sacré boulot pour faire de Sylvain Bragonard un mort serein et présentable, quinze ans qu’il planchait sur le truc mais il manquait toujours des détails, encore un peu de maquillage, là, encore un peu, c’est pas encore tout à fait ça, non, il ressemblait encore trop à une charogne qui se débat avec elle-même et qui hurle Pas moi ! Pas moi ! Fallait apaiser un peu tout ça, lui redonner de la vie à ce foutu cadavre pour mieux le faire entrer dans la mort… »

Il se considère comme un des morts qu’il doit rendre présentable, à qui il doit rendre un semblant de vie, même si ce n’est qu’artificiel. Ce roman se concentre donc sur cette opération : lui redonner de la vie. Ce retour à la vie long et laborieux qui est mis en scène dans la totalité du roman m’a attendri. Il montre les efforts d’un homme pour reprendre goût à sa vie.

Ce roman ne développe pas de grandes actions mais plutôt se concentre plutôt sur la description des odeurs qui composent le monde du personnage de Sylvain Bragonard. Ce qui donne lieu à une écriture d’une grande douceur lors des moments de présentation de celle-ci, comme par exemple dès le premier chapitre du roman avec la description du corps de Bernadette, la première personne décédée qui est présentée au lecteur. Le Parfum des cendres parvient parfaitement à mettre en mots des odeurs.

« Ça lui allait bien, cette couleur au parfum de groseille. Sylvain écarquilla les narines, son regard glissa le long de la petite bouche ronde et encore charnue, séductrice, encadrée de plis amers que venaient contrebalancer, un peu plus loin, les deux fossettes rieuses. Et puis, au bout de ses doigts déformés par l’arthrose, ultime coquetterie, une dentelle de vernis écaillé… Groseille, oui. C’était bien ça. Cette fragrance piquante et fruitée. Une bille écarlate qui éclate en jus acide, très acide sous ses dehors pimpants, pas du genre à enrober le palais de douceur sucrée, la groseille, plutôt du genre à le picoter délicieusement – avec, de temps à autre, l’éclair d’amertume des minuscules grains qui cèdent sous la dent… »

En dehors de ces moments, le choix de l’auteur quant au style est plus ordinaire. Il comporte une touche d’humour afin de donner une forme de légèreté à un roman qui porte un thème lourd et délicat à traiter.

Le Parfum des cendres convoque deux mondes opposés : le monde des vivants et celui des morts en la personne d’Alice et Sylvain. Le personnage de Sylvain se considère comme faisant partie des morts et n’a que très peu d’interaction avec les vivants, alors quand arrive le personnage d’Alice, une personne joviale et ouverte, on peut s’attendre à ce que cela donne lieu à une romance clichée. Même si la romance existe dans une certaine mesure, l’accent est mis sur la découverte du secret du thanatopracteur.

« Le meilleur dans un voyage, c’est l’inconnu, non ? Et qu’est-ce qu’il y a de plus inconnu que la mort ? Disons que ça me donne l’impression d’y toucher un tout petit peu, à ce monde étranger. Et puis surtout… » Elle se tut un bref instant, pensive. « Vous, les thanatopracteurs… vous êtes un peu des médiateurs, pas vrai ? Vous faites le lien entre ces deux mondes… celui des morts et celui des vivants… comme si… comme si les corps, vous les traduisiez en langage vivant, ou un truc comme ça ? Je sais pas si vous voyez ce que je veux dire… »

Tout deux sont des personnages de l’entre-deux. Il est vivant mais vit dans le monde des morts depuis un accident qui date de quinze ans, depuis il se mure dans un mutisme, entouré de corps. Tandis qu’elle se considère dans l’entre deux entre les études et le monde professionnel. Le fait de se reconnaitre dans aucun des mondes qui les entoure est ce qui les rapproche d’une certaine manière.

Les différents mondes sont convoqués et se mélangent parfaitement : le monde de la mort avec la mise en lumière du métier de thanatopracteur, le monde des vivants avec l’arrivée de la jeune thésarde, le monde des odeurs qui enveloppe le personnage de Sylvain, avec la description des différentes odeurs qui caractérisent la personnalité des corps qui sont apportés à la morgue.

« Oui, c’est dans cet univers des plus triviaux, l’univers de la mort, que surgissait soudain tout un monde de parfums, sensuel et vibrant, créé par une voix dont les accents s’adoucissaient au contact de ces particules olfactives jaillies du néant. À leur contact la voix bourrue et sèche de l’embaumeur devenait enveloppante comme celle d’un conteur et Alice se laissait bercer, transporter par ce son grâce auquel, sous leurs yeux, les chairs figées reprenaient couleur et vie. »

Dans ce roman, tous les sens sont convoqués, mais plus particulièrement l’ouïe et l’odorat, chacun incarné par l’un des deux protagonistes : respectivement Alice et Sylvain. On remarque que lors des descriptions qu’il fait, le personnage de Sylvain utilise des termes semblables à ceux utilisés en musique, ce qui vient rapprocher ces deux sens. Ils sont également semblables par le fait qu’ils est extrêmement compliqué à transmettre, à expliquer et à décrire à une autre personne. Pourtant ces deux sens emplissent la totalité de la narration. L’ouïe et l’odorat ont par ailleurs le même pouvoir, celui de faire remonter les souvenirs plus facilement que les autres sens, il est aisé de se laisser porter par une odeur ou un son.

« — Roudnitska. Le maître parfumeur. Il disait qu’un parfumeur, c’est avant tout un compositeur, on crée un parfum comme on crée une symphonie. »

La Mélancolie des baleines, de Philippe Gerin (éditions Gaïa/Actes sud) | par Inès Etié

Image de la couverture du livre provenant du site des éditions Gaïa

Je ne vais pas être originale en commençant cette chronique en disant que j’ai choisi de lire La Mélancolie des Baleines de Philipe Gerin grâce à sa couverture. Elle représente bord de mer bordé de falaises. Sur le sable noir on peut apercevoir une silhouette de petite taille, surement celle d’un enfant, observant le lointain sous une pluie de flocons de neige. Cette couverture mouchetée de blanc et de jaune annonce avec brio la poésie du livre qui met comme le monde en suspens.  

L’histoire se déroule en Islande, en grande partie Akureyri une ville de la péninsule de Reykjavik. On retrouve alors le personnage d’Ayden, déjà présent dans Les Voyages de Cosme K parus en 2019, avec sa femme Sasha et son fils Eldfell. Ils sont venus sur cette terre où tout a commencé, pour un dernier voyage ensemble. En effet, le petit garçon souffre d’une maladie qui ne sera jamais nommée mais qui l’affaiblit énormément.  Comme un jeune sage, lucide sur sa situation, il s’est donné pour mission d’enregistrer les bruits qui l’entourent comme pour capturer la vie et en faire une essence. Passionné par les baleines, il espère en voir une en vraie.

Au fil de leurs pérégrinations sur le territoire Islandais, ils vont croiser le chemin d’Arna et Guðmundur, deux êtres solitaires qui ont des blessures bien ouvertes. Arna n’a jamais réussi à faire le deuil de son mari disparu dans des circonstances mystérieuses un soir, tandis que Guðmundur souffre de sa différence, inuit aux yeux vairons, il est en quête de ses origines et d’un sens à sa vie. Leur rencontre à tous va être l’occasion pour eux d’avancer. L’auteur va traiter en profondeur ces personnages et leur complexité. Touchants et sensibles, avec eux nous auront la preuve que l’on peut trouver de la beauté même dans la mort. En effet, en toile de fond, un contexte inquiétant : des baleines viennent s’échouer mystérieusement le long des plages de plus en plus souvent et une jeune fille a disparu provoquant l’émoi de toute la ville

« Aujourd’hui, plus besoin de policier, la curiosité a laissé place à une inquiétude diffuse. Les femmes et les hommes du pays ainsi que les étrangers se tiennent à distance des monstres marins comme s’ils étaient annonciateurs d’une malédiction imminente. Et le ruban rouge et blanc, devenu inutile, atteste de cette transformation que tous semblent ignorer. Arna se déleste un instant de ses jumelles. Le rapport au monde des êtres qui l’habitent a dérivé, pense-t-elle. Une métamorphose est en marche. C’est un pressentiment, une vague intuition qu’elle ne peut expliquer et qui s’évapore sans parvenir à s’ancrer dans une pensée construite. Alors, pour éloigner les tourbillons noirs et s’affranchir du malaise qu’ils traînent derrière eux, elle se dirige vers l’entrée, laissant au passage le plaid glisser sur le sol. »

Ce contexte anxiogène rythme le récit en faisant émerger une masse de questions auxquelles nous n’aurons aucune réponse et c’est aussi ce qui me plait dans ce roman, le fait que ce mystère ne se décante pas. Il présente un monde qui se décompose, avec des personnages qui tentent d’échapper à cette déchéance. Il aborde des thèmes variés telle que la solitude, la maladie, le deuil, le suicide mais aussi le harcèlement dans un décor dépaysant et presque onirique. Lire La Mélancolie des Baleines, c’est voyager toute en poésie en Islande mais aussi dans le cœur des personnages.

« Au sommet de la colline, le panorama se dévoilait à trois cent soixante degrés sur la plaine gorgée d’eau au et sur les différents cônes pelés du volcan. Ils s’égarèrent quelques instants dans l’immensité démesurés des lieux dont la puissance semblait démesurée des lieux dont la puissance semblait imprégner le sol jusque sous leurs pieds.  Mais un héron pourpré survola la colline et plana plusieurs secondes au-dessus de leurs têtes, mettant fin au recueillement. »

A la beauté des paysages s’opposent la cruauté des hommes et de la vie. A différents moments le roman va nous révéler toute la violence dont peut faire preuve l’homme notamment lors de la scène où Guðmundur va se faire rouer de coup car ses collègues auront besoin d’un défouloir pour extérioriser leur haine. Brut, dans sa description ce moment criant d’injustice est émouvant et difficile à lire.  

« Son mutisme fut considéré par tous comme un aveu de culpabilité ou un affront méritant comparution immédiate devant le tribunal populaire. Ainsi les chauffeurs trouvèrent là une occasion de déchainer lâchement toute la rancœur accumulée vis-à-vis de celui qu’ils avaient toujours jugé indigne de leur camaraderie. Ils l’avaient toléré jusque- là mais les circonstances aujourd’hui les autorisaient à laisser s’exprimer leurs pulsions les plus sadiques et à le rejeter définitivement. Plusieurs d’entre eux d’entre eux l’insultèrent et le bousculèrent. Guðmundur ne se défendit pas, il espéra seulement que la déferlante passe le plus rapidement possible. »

Si l’homme est cruel, la vie ne fait pas de cadeaux à certains habitant de la petite ville. Et sur elle, plane un vent de solitude qui peut se révéler mortelle. C’est ce que nous verrons avec le voisin de Guðmundur, qui ne supportant pas d’être seul après son départ se donnera la mort. Le plus terrible, c’est que dans la mort, ce dernier trouva surement la paix et une forme de délivrance qu’il n’aurait jamais su trouver en la vie tant sa situation était précaire et la société si désintéressée de son sort.

« Et puis pour finir, la voix de la journaliste annonça sans émotion une brève anecdotique dans l’actualité pesante. « Drame de la ruralité : Dans la région du Hverfjall, un berger d’est donné la mort. Il a été retrouvé pendu à son domicile, son chien sans vie allongé près de lui. Une enquête est en cours. Les vagues poursuivaient impassibles leurs va- et-perpétuels.
Le poing de Guðmundur se fracassa sur la laque en verre du cadre devant lu et son visage se décomposa en mille fragments irréconciliables. Une souillure écarlate coula le long de ses doigts. Son désarroi muet était le même que celui de l’enfance dans les tourbières Combien de trahisons seront nécessaires ? – ce qu’il faut de peu pour mettre un homme à terre, ce qu’il faut d’éternité pour le relever. »

Les mêmes éléments peuvent se retrouver dans la mort annoncée d’Eldfell,  qui se raccroche à la vie. Sa maladie a permis de rapprocher trois personnages qui s’apporteront du soutient et du réconfort, puisant de la force des moments puissants qu’ils vont vivre comme notamment une éclipse totale du Soleil qui marquera le début de la fin, le renouveau mais aussi la sérénité. Cet évènement sera le signe de renouveau qui permettra à tous ses personnages vivants dans le passé ou dans la douleur du présent, de se projeter et d’imaginer un futur.

« Une légère modification de l’atmosphère, presque rien. Un signal dans les embruns qui se déposaient sur chaque pore de leur peau. Et alors qu’ils désespéraient de revoir le jour, subitement la mer calma ses rouleaux tourmenteurs et ce fut le silence. (…)Et le soleil enfin repoussa l’assaut de la lune. La lune abdiqua. Une brise délicate se leva alors et s’engouffra en caresses dans les chevelures. L’air circula à nouveau dans les poumons comprimés qui se gonflèrent d’une énergie nouvelle. Tous en ressentirent un réconfort sur la permanence de leurs vies abîmées. Et sur leurs visages se composèrent des sourires discrets et timides. »

Ce livre m’a beaucoup plu car il fait voyager au cœur de l’Islande mais aussi au cœur de l’humain qui malgré l’adversité fait toujours preuve de résilience. C’est une lecture parfois lourde par les thèmes qu’il aborde mais qui est profondément emplit de poésie et de beauté

D’oncle, de Rebecca Gisler (Ed. Verdier, 2021) | par Amandine Devezin

“Une nuit, je me suis réveillée avec la certitude que l’oncle s’était enfui par le trou des toilettes, et alors, poussant la porte des cabinets, j’ai constaté que l’oncle, en effet, s’était échappé par le trou des toilettes, et sur le carrelage, il y avait un tas de confettis de papier hygiénique et des plumes blanches par centaines, comme si quelqu’un y avait fait une bataille de polochon, et la cuvette des toilettes ainsi que les murs étaient badigeonnés de poils et de toutes sortes de fientes, et regardant le petit trou de faïence, je me suis dit que ça n’avait pas dû être facile pour l’oncle […]”

D’oncle, Rebecca Gisler, Ed. Verdier, 2021

Bienvenue dans le monde de l’Oncle et de sa nièce, narratrice-spectatrice d’une histoire plutôt étrange. Dire que ce livre ne fait pas réagir serait mentir : l’histoire semble sans trame, une simple observation (par la nièce) d’un sujet (l’Oncle), une observation qui se lit très rapidement, en une heure à peine, mais une observation qui ne laisse pas de marbre…

Alors que le récit est écrit en continu, toujours relié par la conjonction “et”, le lecteur se trouve rapidement happé par ce qui semble être un texte parlé, très spontané. Les événements racontés ne sont que des observations, rien d’extraordinaire, et pourtant, l’Oncle est montré comme un personnage extraordinaire. Tout est exagéré (son poids, ses éternuements…). Mais il est avant tout montré comme un homme sale, dégoûtant qui ne prend pas soin de lui. Au fil du roman, le lecteur se pose, légitimement, la question : l’Oncle est-il vraiment humain ? N’est-il pas un animal, tel que sa manière de vivre incite à penser ?

Le lecteur est plongé dans un monde qui n’est pas le sien. Le but de la littérature est de faire réagir, oui, Rebecca Gisler veut faire réagir. Et elle y arrive, créant trouble et questionnement chez un lecteur qui découvre une plume fluide mais énigmatique. Des réactions physiques, même, peuvent apparaître : les frissons de dégoût face aux descriptions peu ragoûtantes que la nièce fait de son oncle prennent cependant rapidement une autre tournure. L’Oncle devient touchant, malgré son comportement bestial, il y a quelque chose de déchirant en cet homme dont le train de vie paraît presque pathétique. Ce pathos est transmis par les observations d’une nièce aux propos parfois enfantins, qui semble regretter l’Oncle du passé. Quelque chose s’est passé dans la vie de l’Oncle, mais quoi ? Qu’est ce qui fait basculer un Oncle heureux de jouer avec ses neveux à un Oncle sale et répugnant ?

« Ma grand-mère, qui n’avait pas de voiture et refusait de faire du vélo, était entièrement dépendante de mon grand-père, et elle l’envoyait faire les courses au village, et mon grand-père, l’artiste peintre de femmes nues sur fond de plage, le doux rêveur fumeur de pipe et porteur de djellabas blanches, devait s’y reprendre à plusieurs fois avant de ramener la totalité des articles nécessaires au ménage, un coup c’était le liquide vaisselle qui manquait, un autre le rosbif du midi, et un autre les médicaments, et puis mon grand-père râlait, que c’était pénible à la fin ces allers-retours, mais il finissait toujours par se plier aux exigences de son épouse, à condition qu’elle laissât venir le petit, l’oncle, donc.”

Et alors que la nièce observatrice racontait la vie de l’Oncle, elle se laisse parfois aller à des divagations, racontant celle de sa grand-mère, de son grand-père ou même des collègues de l’Oncle. Mais ces parenthèses dans le récit n’en sont pas vraiment, elles servent toujours à reprendre sur la vie de l’Oncle, pour mieux comprendre la raison de son état actuel, par une plume pleine de discours rapportés, telle une enfant raconterait son histoire sans jamais s’arrêter.

D’oncle de Rebecca Gisler est donc un livre à manier avec précaution. Les souvenirs d’une enfance disparue amènent à une réflexion sur l’Oncle et son humanité auxquels on s’attache sans vraiment comprendre pourquoi, et on se pose des questions sur son existence réelle, et on se demande : l’Oncle est-il vraiment un oncle ?

Pour regarder le booktrailer et se plonger dans l’univers du roman : https://www.youtube.com/watch?v=21Nt5c1HLw8

D’oncle, Rebecca Gisler, Ed. Verdier, 2021

Grande Couronne, de Salomé Kiner (Christian Bourgois Éditeur) | par Camille Leloup

Première de couverture, Grande Couronne, Salomé Kiner

Paris est rayonnante. Paris est une fête. Paris est amoureuse. Paris est magique. Oui mais que se passe-t-il quand on s’éloigne des paillettes et de la foule des beaux quartiers ? Il y a « l’à côté », la périphérie, les échos du rayonnement de la Belle. Cette lumière scintillante s’estompe et finit par disparaitre, elle perd sa précieuse couleur jaune or pour virer au gris terne des usines et des pavillons mal entretenus. La grande couronne née. Comment évoluent les gens dans un milieu où tout est second ? Proche de capitale mais pas réellement, assez d’argent pour manger mais pas assez pour jouir de loisirs ?

C’est ce que Salomé Kiner dépeint dans ce premier roman publié chez Christian Bourgois Éditeur. Nous suivons une jeune collégienne de la fin des années 1990 qui vit dans ce que l’on appelle la grande couronne. Observatrice et intelligente, cette jeune fille dont on ne connait pas le prénom, va nous embarquer dans les déboires d’une adolescente de son époque et surtout de son milieu social. En effet, à travers un discours cru et brut, l’autrice nous narre comment ce personnage va chercher un moyen de sortir de sa condition sociale. Pleine de rêve et d’aspiration, notre jeune héroïne à des projets. Le plus gros étant de partir de ce quartier qu’elle méprise à l’inverse de la capitale qu’elle admire. Mais ce n’est pas seulement l’image d’une grande ville où tous les rêves sont vendus comme réalisables qui la séduit, c’est l’argent. Notamment, ce que ce petit bout de papier permet de faire. En manque de reconnaissance envers les autres, sa famille qui se déchire, ses amies, elle cherche à « entrer dans le moule », ce qui est matérialisé par des vêtements de marque.  

« J’admirais Amanda parce qu’elle avait des vêtements de marques, des produits de beauté de marque et des goûters de marque. Des Prince, des Pepito, des Mikado, de l’Oasis. Elle avait même une chaîne hi-fi et un lit double avec des parures assorties. Moi ma mère me donnait des compotes de pommes, mais pas des Andros : des berlingots discount que la voisine ramenait par palette de Picardie pour les revendre aux familles nombreuses du quartier. » 

En effet, Salomé Kiner dénonce à travers cette épopée ce que la société de consommation inculque aux jeunes. Avoir plus et plus cher que les autres, se distinguer par ce que l’on porte ou ce que l’on mange, qui l’on fréquente en fonction de quoi. Tant d’interrogation qui pèse lourd sur les épaules d’une jeune fille de banlieue vivant dans un pavillon sans extravagance avec des parents en plein divorce. Mais un échappatoire va s’offrir à notre héroïne : Magritte. Très loin de la peinture le groupe Magritte est en réalité un réseau de prostitution. Les jeunes filles communiquent grâce à des mots dans leur casier et réalisent des passes dans différents lieux. L’histoire prend une tournure malsaine et dérangeante pour le lecteur au premier abord, une jeune fille qui se prostitue n’est jamais une lecture facile. Mais le talent d’écriture de Salomé Kiner transforme ce drame en aventure. Avec des mots simples, crus et parfois vulgaires, l’auteure nous transporte dans les mésaventures de cette jeune fille. Le lecteur devient esclave de sa lecture et banalise tous les actes qui y sont décrits.  

« J’aurais voulu lui dire Écoute, je ne suis pas sûre mais ça a dérapé, Migel a voulu m’enculer sur la parking des Orangers, j’aimerais savoir si c’était prévu au programme ou si quelque chose a foiré, est-ce qu’Assia et Steph s’habillent bien parce qu’elles se font prendre par-derrière ? »

Le sujet de la prostitution occupe une place importante dans le roman présenté, mais ce n’est pas seulement la question de l’argent qui est soulevée. En outre, notre jeune narratrice se créer des relations. Elle se fait une nouvelle amie qu’elle admire et avec qui elle se sent pas inférieure, elle rencontre un homme avec lequel elle vivra ce qui ressemble à une première relation. Nous assistons au cours du roman au développement d’une jeune fille qui petit à petit se dirige vers l’âge adulte. En contradiction avec l’éducation que sa mère apporte à ses frères et sœurs, ou encore à la réaction de celle-ci lorsqu’elle apprend que son mari veut divorcer, notre héroïne exprime avec des mots durs ce qu’elle attend de la vie. 

« Le bilan était positif, j’ai pensé au futur. Je voulais faire hôtesse de l’air. Je récupérais mes enfants à l’école dans mon costume Air France. J’entendais le bruit mat de mes talons carrés dans les couloirs de la garderie. Je me penchais pour embrasser leur crâne, mon chignon fluide caressait mes oreilles : j’avais les cheveux lisses, couleur graine d’amande, et pas noirs et frisés comme ceux de mes parents. » 

Salomé Kiner nous offre avec ce texte une réflexion sur notre société. En effet, nous sommes plongés au cœur d’une classe moyenne moins qui lutte pour se trouver une place dans la société et suivre les codes que celle-ci impose. Nous observons une jeunesse en devenir qui sanctifie la capital car on y voit la promesse d’un avenir plus rayonnant. La dureté de la vie et le sacrifice de son corps deviennent banals. Ce n’est qu’une étape parmi d’autre pour accéder à son but ultime et pouvoir orner sa tête d’une plus petite mais plus prestigieuse couronne.  

« La couronne était trop grande et lui tombait sur les yeux. Elle la réajusta.  

Si vous souhaitez vous procurer Grande Couronne de Salomé Kiner (ISBN : 978-2-267-04452-2, 18,50€), rendez-vous en librairie ou sur https://www.librairiesindependantes.com/product/9782267044522/

Louise Chennevière, Mausolée (P.O.L, 2021) par Karl Forterre

Je ne peux pas dire si j’ai aimé. Plus précisément, je ne peux pas dire si j’ai aimé Mausolée pour ce qu’il dit de l’amour. Si on étend la remarque, je peux vous rassurer, à titre personnel, j’ai aimé et j’ai même la chance d’aimer actuellement — mais justement.

« Là, il m’avait presque semblé t’entendre les dire, parfois, dans un soupir, ces mots que j’avais été, moi, si souvent sur le point d’abandonner mais qui toujours s’arrêtaient sur le bord de mes lèvres, terrifiée par ce qui viendrait après, une fois qu’ils auraient été dits, ces mots que l’on ne pouvait reprendre, peut-être le silence. Que je n’aurais jamais pu supporter. Comme j’avais été soulagée de ne te les avoir jamais dits, après quand tu étais parti. Ce soir je regrette. Ce soir regarde, je les écris noir sur blanc, et ce n’est pas seulement parce que je suis ivre, déjà, de cette mauvaise vodka, qui me brûle la gorge, me noue le fond du ventre, et parce que je suis seule, que tu m’as à nouveau abandonnée, ces mots dont tu n’aurais pas voulu, dont encore tu ne voudrais pas, ces mots trop lourds, trop graves, qui encombrent et qui pèsent, qui lient et obligent, tandis qu’il nous faut toujours, avancer seuls, vite, légers, ces mots qui ne veulent plus rien dire, ces mots fatigués d’avoir été trop donnés et trop repris, d’avoir trop promis et trop déçu, des mots qui sonnent faux, des mots en toc, plaqués or sur de minables colliers, des mots avec lesquels on avait trop justifié, de coups, de blessures et d’abandons, des mots effondrés, tombés de leur tragique piédestal pour échouer dans de mauvaises romances hollywoodiennes, des mots qui font rire, des mots auxquels depuis longtemps déjà on ne croyait plus, que l’on avait, perdus, égarés, dans le brouhaha des villes, dans les lits de nos idylles sans lendemains, des mots dont on a honte, des mots obscènes, un peu sales. Je t’aime. »

Photo de Karl Forterre

Dans ces lignes, on retrouve cette poignante humanité et sa viscérale universalité. Il nous est offert en pâture sous notre œil indiscret des personnes et non des personnages. Drapée dans leurs défauts et approximations toutes humaines qu’elles soient, on souffre avec cette femme qui se voit être le jouet de ses émotions et d’un Roméo qui n’a pas conscience de la violence de ses gestes.

Mausolée chamboule la rentrée littéraire de par sa sincérité. Son authenticité fait trembler nos cœurs qui trouvent ici l’écho de douleurs tassées par le passage du temps. Louise Chennevière met en valeur son témoignage de par son style très oralisé. Sa syntaxe amplifie la proximité que l’on ressent, comme si une amie nous partageait ses déboires et qu’on se devait de l’écouter pour adoucir sa peine. Sa poésie nous emporte et nous pousse à tourner les pages et suivre l’évolution des émois de la protagoniste.

Le fond et la forme font de cette œuvre une réalisation des plus subversive en chassant bien loin les histoires heureuses auxquelles Hollywood nous a habitués. 

« Pourtant, tous les choix que j’avais faits, toutes les décisions que j’avais prises, n’avaient jamais été qu’en vertu de toi, lecteur absolu, idéal, toi, unique mais secret destinataire de ces mots, que je m’étais à moi-même dissimulé. Et pourtant ça me frappait parfois, l’idée de toi, découvrant un jour ce livre, et je me demandais alors si tu aurais été fier, humilié, si tu aurais pitié de moi, si tu aurais mal, peut-être… »

On nous livre sans filtre la percutante et cinglante vulnérabilité de l’être délaissé qui se confierait à son journal. Un journal qui serait destiné à être lu, sans savoir à quel moment il sera exposé au regard du destinataire après qu’il ait été exposé à celui de bien d’autre curieux.

Derrière la si familière couverture de P.O.L on trouve avec justesse un nouvel esclandre de l’éditeur qui nous trouble dans nos habitudes de lecture et notre confort. La si particulière prosodie de l’œuvre et le fait qu’elle soit si crue donne une réelle singularité à celle-ci.

Après un premier roman résolument engagé : Comme la chienne. L’autrice réitère la performance en faisant une nouvelle fois réagir, elle met en exergue la violence de la rupture à distance de sa consommation et c’est là qu’elle surprend. La vie, l’agonie, la douleur que cachent les espoirs font face à la colère et aux étreintes manquées. Cette kyrielle nous tient en haleine tout au long du récit, là où d’autres œuvres auraient expédié la chose en une gifle ou une lamentation sans relief. 

C’est 155 pages de ruptures — pas une de moins. Je ne les ai pas vu passer. Ruminer n’a jamais eu autant de saveur que sous les mots de Louise Chennevière. Nos plaies sont réveillées par le sel du réalisme des réflexions qui tourmentent l’héroïne.

Avec elle nous partageons son exutoire et le faisons nôtre. C’est entre nos mains qu’il réside — ce n’est que par la lecture que nous nous en détachons. Nous vivons et mettons à distance l’expérience. Cette histoire, c’est celle de tout le monde : elle s’adresse à nous.

Retrouvez la peine d’amour comme vous l’avez laissé, dans son jus, dans toutes les librairies à proximité de chez vous et en ligne.

Karl Forterre

Hors Gel, de Emmanuelle Salasc (P.O.L., 2021) | par Marie MÉTOIS

En ouvrant pour la première fois Hors Gel, je ne m’attendais pas à ce que sa lecture me perturbe à ce point, ni même avais-je prévu d’être prise à ce point dans un tourbillon de pensées contradictoires. Écrit dans une langueur inquiétante et oppressante, ce roman d’Emmanuelle Salasc a eu le don de me faire me questionner sur ce que je pensais déjà acquis : la politique écologique dans son extrême rendrait-elle réellement la vie meilleure ? Est-il si simple de se détacher de ses relations familiales, et de ne pas ressasser un passé qu’on ressent comme une douleur ? Le temps est-il linéaire, ou n’est-il qu’un ressassement constant d’événements passés ? Voilà quelques-unes des multiples questions qui se sont posées à moi lors de ma lecture, et qui continuent de se présenter dès que je pense à ce roman. 

La peur du glacier

Inspiré d’une catastrophe de 1892 survenue à Saint-Gervais-Les-Bains et appuyé sur des inquiétudes écologiques actuelles, notamment sur le danger que représentent les glaciers, l’histoire nous présente les impacts de décennies de politique écologique extrême sur la campagne et la ville, mais aussi sur le mode de vie quotidien des français. Se déroulant à l’été 2056, un futur relativement proche, les événements nous plongent dans une inquiétude constante, d’abord face à la rupture d’une poche d’eau accumulée sous le glacier, qui engloutirait toute la vallée, mais aussi une inquiétude pour et à cause de Clémence, la sœur jumelle du personnage principal sur qui le point de vue est basé tout au long du récit.

Le roman nous partage donc entre la peur collective de la catastrophe naturelle, et la peur intime de Lucie face à sa sœur jumelle, Clémence, qui la terrorise et l’obsède depuis toujours.

L’avenir qui nous est conté dans ce roman semble, du début jusqu’à la fin, tout à fait plausible, car il se base sur des données scientifiques réelles et des préoccupations qui sont, en 2021, déjà d’actualité. L’autrice a donc mis un point d’honneur à envisager le monde de demain de la manière la plus cartésienne qu’il soit, et en mettant en avant des propos fondés, qui nous donnent un aperçu du futur de la planète et de notre séjour sur celle-ci.

Avec beaucoup de neige, le glacier restait calme. Depuis presque un siècle, la neige fond, retirant au glacier son manteau protecteur, et le laissant à la merci du froid. C’est un des paradoxes du réchauffement climatique, plus les températures augmentent, et plus le glacier reste en glace, plus il se refroidit. L’eau descend, se tasse dans son ventre, formant une poche où elle bat continuellement contre les parois, sous pression, dans une attente de plusieurs dizaines d’années.

Le glacier, tout en terrifiant Lucie, nous prend, nous lecteurs, par la gorge, nous oppresse, nous fait ressentir le froid et le rapprochement menaçant de la mort. Si le danger est un élément évident dans le récit, l’oppression en est un point imposant qu’on réalise à travers la narration, non pas à travers les mots choisis par l’autrice, mais à travers sa manière d’écrire. Blocs, phrases à rallonge, accumulations, retours brusques sur des phrases précédentes et enchaînements des pensées intrusives de Lucie, tout est mis en place pour rendre la lecture haletante, si ce n’est épuisante vers sa fin. Au fil de la lecture, on entend presque Lucie nous parler, s’exprimer d’elle-même, nous écraser avec son flot de pensées et de souvenirs, d’inquiétudes et de peurs.

La peur de la soeur

Pendant longtemps, j’ai souhaité que Clémence meure. Pour qu’elle ne souffre plus, et nous délivre, tous, nos parents, elle et moi, de la peur, de la colère, de la violence, du contrôle.”

Dès le début du livre, le nom de Clémence est répété en boucle, à chaque phrase, l’autrice nous indique déjà la place abondante que ce personnage ambigu va prendre dans l’histoire. En effet, au cours du récit, le prénom de la sœur de Lucie sera répété 544 fois, c’est un des mots les plus répétés du livre avec “peur” qui apparaît presque 250 fois.

Le résumé est d’ailleurs assez ironique car il se termine par la phrase “oubliez votre sœur”, hors, c’est ce que la protagoniste a tenté en vain de faire toute sa vie, mais même après les trente longues années durant lesquelles sa sœur Clémence avait disparu, elle n’arrive pas à l’oublier, et son image gâche littéralement son quotidien. Ses journées sont ponctuées par des pensées intrusives de sa sœur, ses choix en sont imprégnés, et ses questionnements sont teintés autant de la peur qu’elle revienne que du besoin de la voir. Ce mélange d’amour et de haine, relation toxique et indélébile, la condamne à vivre non pas en tant qu’elle-même, mais en tant qu’éternelle jumelle. Comme si son existence n’était pas possible sans être liée par un fil invisible à celle de sa sœur.

“ L’enfant que je portais alors, l’enfant que je porte à vie, c’est la peur, c’est ma sœur. “

Il semble même impossible pour Lucie d’avoir un enfant. Après avoir aidé Clémence à sortir de son addiction à la drogue, et à se remettre de la perte d’un supposé bébé (que personne n’a jamais vu à par Clémence), cette dernière disparaît pendant trente ans, torturant l’esprit de Lucie de questionnements et d’inquiétudes. Dans une relation bancale avec Léo depuis plusieurs années à cause de son obsession pour sa sœur, Lucie parvient à tomber enceinte, mais perd l’enfant avant sa naissance. Simple coïncidence ou effet de son lien avec sa Clémence, la fausse couche a brisé sa relation avec Léo et a totalement changé sa manière de vivre et d’envisager sa famille.

“ Elle ferait la morte, encore, pour justifier ma vie. Ma vie à l’attendre, ma séparation d’avec Léo, l’enfant que je n’ai pas pu avoir, mort avant d’être né, à cause d’elle. Il fallait que ma sœur revienne, pour justifier le gâchis. ”

On doute sans cesse de la vérité. Lucie a-t-elle raison de penser que sa sœur est folle et lui veut du mal, ou est-elle celle qui est atteinte d’une folie maladive ? Clémence est-elle réellement droguée, a-t-elle réellement été abhorrée par sa famille depuis son enfance, a-t-elle réellement accouché d’un bébé qui est mort des mains de son partenaire ? Il est difficile, voire même impossible, de déterminer laquelle des deux est saine d’esprit, et jusqu’à la fin du roman, nous rencontrons une remise en question constante de tout ce que l’on a appris depuis le début du récit. La sensation d’enfermement, tant physique que psychologique, que ressent Lucie tout au long du livre, le lecteur la ressent aussi, se retrouve perdu dans un flot de phrases rythmées, parfois sans savoir s’il s’agit d’un monologue de Lucie, d’un souvenir, du présent ou d’un dialogue, puisque l’autrice n’utilise aucun guillemets ni tirets pour les conversations, et déverse les flots de paroles et de pensées de la même manière, mêlant réalité et imaginaire de la protagoniste.

Je ne sais plus si elle me protège, me séquestre, peut-être que je consens à cette séquestration. Je ne sais plus ce que je fais là, à attendre la pluie, la lave, la colère de ma sœur. J’espère encore un miracle, le glacier restera calme, ça ne coulera pas, ma sœur n’explosera pas.

La fin de ce roman m’a laissé un sentiment d’amertume, je suis restée sur ma faim. Puisque j’ai ressenti ce récit avec beaucoup d’émotions, j’avais besoin d’une conclusion claire afin de pouvoir comprendre et accepter l’histoire telle qu’elle a été racontée. Après avoir passé les trois quarts du récit sur un rythme lent et des ressassements, cette dernière partie est arrivée avec une rapidité fulgurante, enchaînant les événements et les révélations de manière affolante, pour se terminer abruptement, comme si j’avais couru pendant très longtemps pour m’arrêter brusquement au bord d’une falaise, avec la peur de tomber : en refermant Hors Gel, j’ai eu l’impression d’être essoufflée.

Hors Gel est un roman d’anticipation écrit par Emmanuelle Salasc (qui écrivait auparavant sous le nom d’Emmanuelle Pagano), paru en 2021 aux éditions P.O.L, avec l’appui du CNL.

La Mélancolie des Baleines de Philippe Gérin (éditions Gaïa/Actes sud, 2021) | par Annelyse Gélin

« À son tour Guðmundur a quitté l’entrepôt. Il file à présent déposer sa mélancolie à l’abri des murs de sa maison, dans l’isolement des champs de lave. La lande lumineuse de jaune et de vert sous le soleil fait escorte à sa tristesse ancienne qui, à l’aune de détails insignifiants, se relève toujours sans jamais perdre de son intensité. Et les paysages changeants défilent en vagues sous son regard qui n’est plus que le reflet de la morosité de son âme. »

La Mélancolie des Baleines de Philippe Gérin (publié aux éditions Gaïa) est un livre qui porte très bien son titre, on constate dès la première de couverture la place centrale de la mélancolie. l’illustration parvient à retranscrire l’écriture de l’auteur. Le bleu un peu terne et le personnage solitaire au bord de la plage tendent vers la mélancolie omniprésente. Et les petites taches de couleurs (jaunes, blanches, bleues et marrons) viennent, à l’image des descriptions très colorées qui donnent de la couleur à ce monde terne et triste, remonter le moral du lecteur en ajoutant un peu de lumière.

La Mélancolie des Baleines c’est l’histoire de cinq personnes (Guðmundur, Ayden, Sasha, leur fils Eldfell, et Arna) divisées en trois groupes, qui ne se connaissent pas, mais qui sont unis de par la tristesse et la mélancolie omniprésentes dans leur vie. Tous font face à des situations qui les mettent dans un état de tristesse assez important : les parents vont perdre leur enfant, Arna a perdu l’homme qu’elle aimait et peine à faire le deuil, Guðmundur se fait persécuter à cause du fait qu’il est Inuit et ne parvient pas à devenir écrivain.

« Guðmundur n’a pas pu écrire ce soir. Devant lui, sur le petit bureau, le cahier est ouvert, mais aucune ligne, aucun mot n’ont été ajoutés au roman auquel il travaille depuis de longs mois, une année déjà. Ce soir il craint d’avoir atteint une nouvelle impasse. Il a déjà tenté le voyage à de nombreuses reprises sans jamais parvenir au bout. Il a rempli des cahiers durant des soirées entières, mû par une frénésie d’idées qui s’entrechoquaient et qui, sous la mine fine de son crayon, s’accordaient pour tisser une intrigue que des mots choisis transcendaient d’une poésie singulière. Lors des longues nuits polaires, avant de se coucher pour quelques heures, il lui arrivait d’ouvrir la petite fenêtre pour s’enivrer d’air glacial et euphorisant. À voix haute, il relisait les passages qu’il venait de poser sur le papier. Il donnait ses mots à entendre à la nuit et, autour, le monde muet écoutait, médusé. »

J’ai été extrêmement touchée par le personnage de Guðmundur, le conducteur de bus qui rêve d’être romancier et de quitter son île, mais qui ne trouve pas le courage et qui envie la jeune fille disparue qui a osé franchir le pas contrairement à lui. En mettant en exergue la solitude extrême dans laquelle vivent Guðmundur et son voisin, ainsi que les discriminations à l’égard de Guðmundur à cause de ses origines, le récit met en scène la réalité sociologique de la vie dans les zones rurales. Cette mise en scène permet aussi un certain attachement au personnage.

Pour ne rien arranger au moral, la mort est également une composante importante du roman. Le roman s’ouvre sur la mort de baleines qui s’échouent sur les côtes Islandaises sans qu’on sache vraiment pourquoi ; puis le lecteur comprend assez rapidement que l’enfant, Eldfell, est destiné à mourir lui aussi d’une mystérieuse maladie ; il est également question du deuil d’Arna vis-à-vis de la mort de son compagnon (Yngavarr) ; le lecteur apprend aussi le suicide du voisin de Guðmundur.

Il s’agit donc là d’un roman particulièrement sombre (la noirceur de la nuit, la vie des personnages), une idée qui est développée grâce à la métaphore de l’éclipse, qui permet au monde de redevenir lumineux une fois que les personnages sont réunis. Ils sortent de cet évènement naturel changés au plus profond d’eux même.

« Le monde qu’ils connaissent s’est dissous et celui qu’ils vont devoir traverser ne porte pas de nom. Tout est noir comme lors du long hiver et de sa grande solitude. »

L’écriture de Philippe Gérin parvient à créer des images particulièrement lumineuses qui restent imprimées dans la tête du lecteur. Il parvient à rendre une atmosphère à la fois lumineuse, colorée et profondément triste, son écriture est constituée de contrastes. Cette atmosphère qu’il crée est développée grâce au rythme lent et posé qui permet de porter une grande attention à chaque phrase, de prêter attention au choix des mots et aux images utilisées par l’auteur.

En plus du choix des mots, des images, la poésie de ce récit passe par les paroles d’un personnage en particulier : Eldfell, l’enfant malade. Ses paroles sont mises à l’écart des autres et mises en valeur dans la typographie par un retour à la ligne et des italiques. Les interventions d’Eldfell me font penser dans une certaine mesure à des maximes par leur brièveté et leur caractère poétique, elles donnent envie au lecteur d’interrompre sa lecture et de se concentrer sur cette courte phrase pour y réfléchir.

« Si une baleine m’avalait puis me recrachait je redeviendrais un enfant comme Pinocchio »

Ses interventions sont empreintes de l’innocence et de la pureté enfantine d’un jeune garçon qui se voit ne plus être un enfant à cause de la mystérieuse maladie qui le ronge.

J’ai commencé le livre un peu à reculons n’ayant pas spécialement envie de lire un livre triste en ce début d’automne. Mais au fur et à mesure, lire cette écriture posée et lente m’a apaisée même si les sujets qui sont traités sont tristes et parfois angoissants. Ce type d’écriture m’a plongée au plus profond du livre que je n’ai pas vu le temps passer.

Grande Couronne, de Salomé Kiner (Christian Bourgois éditeur, 2021) | par Camille GUIGNET

La Grande Couronne est le nom donné aux plusieurs départements qui font le tour de Paris. Le roman porte bien son nom puisqu’il décrit très bien cette situation de contournement, de départements où la puissance de la capitale rayonne mais qui sont de même bien moins prestigieux. L’héroïne crée par Salomé Kiner est à l’image de ce schéma, voulant sans cesse être ce qu’elle n’est pas, avoir ce qu’elle n’a pas. Cela se ressent aussi bien au niveau matériel qu’au niveau relationnel. Elle veut, par exemple, ne posséder que des objets de marque, selon elle c’est forcément gage de prestige et de qualité, nous en sommes avertis dès le début du roman:

« J’admirais Amanda parce qu’elle avait des vêtements de marque, des produits de beauté de marque et des goûters de marque. Des Prince, des Pépitos, des Mikado, de l’Oasis. Elle avait même une chaîne hi-fi et un lit double avec des parures assorties. Moi, ma mère me donnait des compotes de pommes, mais pas des Andros: des berlingots discount que la voisine ramenait par palette de Picardie pour les revendre aux familles nombreuses du quartier. »

Ce passage montre également un autre aspect important que l’héroïne convoite: une famille qui serait à son image. Elle attends beaucoup de ses parents et de ses frères et soeur, et a du mal à se faire à sa vie telle qu’elle est. Elle ne va, par ailleurs, pas pouvoir influer sur cet entourage familial pour le changer mais elle va très vite trouver un moyen de se procurer de l’argent afin de s’acheter ce qu’elle veut. Ce moyen est d’ailleurs très choquant, mais malheureusement bien trop ancré dans la réalité, elle va participer à un réseau de prostitution de mineures. On touche là un des traits particuliers de ce livre, qui est la manière dont le sujet est traité. La jeune narratrice prend les choses de façon très détachée, et ne semble pas vraiment se rendre compte de tout ce qui est en jeu. Seul compte son pragmatisme, cela donne lieu à des scènes vraiment choquantes à travers un regard qui semble extérieur à la situation, elle décrit très simplement les choses, sans fioritures et cela rend la réalité difficilement soutenable pour le lecteur.
« Je me souviens de mon premier zguègue parce que rien ne s’est passé comme prévu. J’étais tétanisée à l’idée de revivre l’épisode des Orangers, même si Nelly avait juré sur sa mère et que les Portugais ne blaguent pas avec la famille. J’ai stressé toute la matinée et à la dernière heure de cours j’ai levé la main pour descendre à l’infirmerie. »
Même si elle évoque son ressenti, par exemple lors d’une scène où elle se fait agresser sexuellement, on sent tout de même une certaine distance due à la simplicité qu’elle a de décrire les actes. Le véritable ressenti se passe davantage derrière le livre, en nous, lecteurs. On ne peut s’empêcher d’être horrifiés de ce qui arrive à cette jeune fille. Le plus impressionnant est cette volonté de fer qui émane d’elle. Malgré tout ce qui va lui arriver, elle choisit sa situation et ses actes, ses aventures sont le résultat de choix logiques qu’elle a fait dans cette démarche de « devenir quelqu’un d’autre ». Je trouve néanmoins fort dommage que l’exotisme du roman se résume uniquement à une héroïne sans filtre et décidée, et à une abondance de marques dans le récit. Même si cette abondance permet en effet de bien comprendre pourquoi Tennessy (c’est ainsi qu’elle se fait appeler lorsqu’elle voit ses « zguègues ») se met en tête de se prostituer. Les marques représentent le prestige et la capitale, et elle en tant qu’habitante de la Grande Couronne ne souhaite qu’égaler toute cette prestance, être ce qu’elle ne pourra jamais être. En dehors de cela, la fin est tout de même réconfortante, toutes les péripéties de la jeune fille auront réussi à la faire réfléchir et à lui faire accepter le fait que la vie n’est pas toujours rose, et que le malheur doit exister pour laisser la place au bonheur:

« Peut-être qu’enfin je pouvais la comprendre, peut-être que le malheur fédère plus que la joie. Un silence traversa la pièce, il était baigné de tendresse. »

~> https://bourgoisediteur.fr/catalogue/grande-couronne

Zone Blanche de Jocelyn Bonnerave (éditions du Rouergue, 2021) | par Irina Frydryczak

Dans son troisième roman, zone blanche, Jocelyn Bonnerave nous invite à découvrir la vie de Maxime, un célèbre musicien, et l’univers d’une Zone à défendre (ZAD) de l’Est de la France dans laquelle il se retrouve plongé suite à la disparition de son petit frère lors d’une opération des gendarmes mobiles.

Dans cet environnement si différent de sa vie quotidienne, entrecoupée de tournées et de concerts, Maxime se perd dans la contemplation de l’être humain, et, au contact de militants antinucléaires, de paysans, de défenseurs de la Nature; il va prendre conscience de l’importance de mener une vie proche de ses idéaux. 

« Autour de moi la ZAD continue à parler d’elle-même par la bouche de ses occupants. C’est souvent intéressant, un peu agaçant, mais je ne suis pas sûr de m’agacer pour les bonnes raisons, alors, je me tais. Quoi qu’il en soit, dans ce flot de paroles, la ZAD est aussi en train de faire autre chose. Elle tanne des mains à sa façon. »

Dans ce lieu où luttent ensemble, malgré leurs différences, tant d’individus, nous assistons à sa plongée dans l’inconnu, où il décide de tout lâcher pour comprendre le sens même de l’existence de son petit frère.  Avec la compagne de ce dernier – Emeline , et leur fille Lilia dont il ignorait l’existence, il se joint aux recherches et remet tout en question : depuis son enfance avec son frère, à leur éloignement, en passant par sa réussite professionnelle et sociale.

« Quand je m’allonge, je sais que je ne vais pas plonger dans le sommeil tout de suite. La stimulation est trop forte, par tous les temps, et justement, pour les soirs d’excitation, trop de joie ou trop d’angoisse, c’est parfait. Inutile de vouloir redescendre par l’alcool, un pétard, un fix ou du yoga. Je m’allonge et je regarde. Mille choses se passent. Les glissements rapides et suggestifs des masses sombres, quand le ciel est couvert. Et quand il se dégage, ces milliers de scintillements d’intensités toutes différentes? Il n’y a rien de plus nuancé entre la puissance folle et la presque disparition. Un immense concert pour les yeux. »

A la fois poétique, par ses échappées musicales et ce rapport si particulier à la Nature; et politique, par l’engagement de l’auteur sur la question des violences dans une ZAD autant par les gendarmes que par les militants, chaque page de ce roman nous donne envie de nous engager dans la ZAD.

Et plus que tout, ce livre nous amène à nous questionner sur la façon dont nous réagirions si la disparition avait touché un de nos proches, à nous, simples spectateurs des introspections de Maxime qui se perd entre sa culpabilité d’avoir perdu le contact avec son frère, leur relation d’haine/amour, ses souvenirs d’enfance et la musique.

« Un matin où j’étais descendu de l’arbre ferrailler avec le chef des aliens, une brique m’a frôlé le crâne. Je ne sais pas qui était le plus pâle, moi au sol ou Christophe là-haut. On s’est longuement regardés sans rien dire, et j’ai fini par entendre « Pardon » dans un filet de voix. Il était si misérable, une immense pitié m’a envahi, j’ai grimpé à toute force, mais pardon de quoi ? C’est pas ta faute, t’as vu comme elles étaient mal empilées ? Je l’ai pris dans mes bras, il s’est laissé faire, on a fondu en larmes, on a regardé les briques, et puis on a commencé à les balancer par-dessus bord, en une seconde c’est devenu des bombes qui allaient définitivement éliminer le chef des aliens et ses troupes, on ne pleurait plus, ou alors de joie, Christophe avait même la bave aux lèvres et les dents découvertes, c’était un peu flippant, quand la dernière brique est tombée j’étais content que ça s’arrête.
D’une certaine façon je l’ai toujours su, mais il m’a fallu des années pour m’avouer que cet été-là mon frère, comme tant de frères, avait désiré que ma tête éclate. Est-ce qu’on en a parlé clairement un jour ? Pas sûr. »

Jocelyn Bonnerave construit ici un véritable documentaire à la fois sur la vie dans une ZAD et sur la relation tissée puis distendue entre deux frères. En mêlant musique et texte, il fait de ce roman un point d’interrogation sur les combats que chacun mène. Avec un sens aigu du détail et un récit au rythme palpitant qui tient le lecteur en alerte tout au long des recherches, l’auteur nous invite à réfléchir sur les souvenirs d’enfance, les luttes, la culpabilité, les blessures impossibles à guérir et l’espoir d’un avenir viable même amputé d’un membre de sa famille. 

Comme nous existons de Kaoutar Harchi (Actes sud, 2021) | par Inès Vom Hoevel Inès

Note de lecture : Comme nous existons, Kaoutar Harchi, Editions Actes Sud, 2021.

Nous avons tous connus des évènements marquants dans notre vie, des petits fragments restant encrés dans notre mémoire, grâce à leur caractère positif comme négatif d’ailleurs. C’est ce qu’écrit Kaoutar Harchi dans ce roman, Comme nous existons, publié aux éditions Actes Sud. Cet ouvrage est comme un recueil de ces moments de vie, suspendus à jamais au travers des pages de l’objet-livre. 

L’auteure témoigne de moments importants de son existence, tout en respectant l’ordre chronologique de sa propre vie. Nous passons d’abord par ses souvenirs d’enfance, avec un rapport nostalgique au passé et aux souvenirs heureux, notamment par le biais de la cassette du mariage de ses parents, motif récurrent dans le roman. Ce rapport au temps passé, ainsi que l’écriture employée par Kaoutar Harchi, très littéraire, comportant beaucoup de figures de styles et de descriptions précises nous rapprocherait peut-être d’un style à mi-chemin entre romantisme et naturalisme. Ce roman, fractionné en de nombreux chapitres assez concis nous livre des tranches de vie. Le lecteur se laisse prendre dans le quotidien de cet enfant, puis adolescente jusqu’à ce qu’elle devienne une jeune femme. Cet aspect quotidien est presque hypnotisant lorsqu’on le lit car, même si cela témoigne de scène banales au premier abord, nous voulons toujours savoir la suite, mais surtout quel aspect politico-social de notre société sera critiqué. 

« J’ai ce souvenir marquant, que rien n’estompe, arrimé à ma mémoire. De ces souvenirs qui rôdent, qui errent, qui hantent. Le souvenir de cette scène, où, debout, parlant de ce maudit livre, parlant de son organisation interne, le style déployé par son auteur, d’un coup, je fus interrompue par l’enseignante qui me demanda alors de dire aux élèves quelques mots de mes origines, de ma culture, de ma religion, de prononcer, aussi, quelques mots en ma langue maternelle. Et je m’exécutai. Dans ce face-à-face inégal, je me sentis, un bref instant, être faite exception tel un corps, isolé, minoré, mon corps en jeu, un corps en soi, face aux clones, aux majoritaires. Et j’éprouvais cela : qu’on m’exposait, qu’on m’exotisait. Plus tard, il m’arriva de raconter cette scène à des proches. Et de dire : oui, cette scène, vous savez, ce fut une scène étrange. Une telle intrusion. Quelqu’un, quelque chose s’est introduit entre moi et moi-même. Ce fut une agression, et ce fut plus fort que moi, j’étais jeune, je ne sus que faire, que dire, je n’ai rien fait, je n’ai rien dit. » 

En effet, malgré l’apparence simple de la retranscription de ces moments de vie suspendus, Kaoutar Harchi nous délivre ici une critique sociale des injustices, vécues de près ou de loin. Des thèmes plus importants ici sont abordés, comme le racisme par exemple, l’harcèlement scolaire, l’abus des autorités, ou encore les violences policières. Ce qui est frappant lors de la lecture de ce roman, c’est de voir à quel point ce genre d’évènements graves font partie du quotidien des personnes faisant partie de minorités. La plume de l’auteur est donc à la fois purement littéraire et dénonciatrice du quotidien parfois injuste, mais parfois joyeux également. De nombreux passages de ce roman évoquent des moments joyeux et marquants, tel que l’amour d’une enfant pour sa mère, l’obtention d’un diplôme ou encore la joie de partir dans une autre ville afin de terminer ses études. 

« C’était octobre, peut-être novembre 2004. Une loi, votée il y a peu, interdisait désormais aux élèves de l’école publique de porter un voile. Et, vous savez, avec mes amies, nous en parlions régulièrement, au déjeuner et à la cafétéria, à la pause, en prenant un café et le soir, au téléphone. Chaque article paraissait dans la presse locale et nationale à propos de cette loi, nous nous dépêchions de nous le procurer et, ensemble, le journal posé sur les genoux de l’une d’entre nous ou sur une table, nous le lisions. Il arrivait que certaines formules ou expressions nous échappent ; nous entamions alors des recherches à la bibliothèque. Parfois nous demandions à tel professeur de nous éclairer. Certaines lectures furent insupportables. Elles hébétaient l’intelligence. Enragaient l’esprit. Il suintaient d’elles ce racisme, qui, toujours, accompagna comme une ombre les peuples colonisés dans leur propre pays puis les peuples immigrés dans le pays de l’ancien colonisateur. Et chaque fois nous ressentions au plus profond de nous, sans posséder, encore, les mots pour le dire et accuser, cette guerre intérieure qui nous était livrée. Nous, les filles musulmanes, enfants de mères et de pères musulmans, soeurs de frères musulmans, de culture, de corps, d’âme et de sang musulman, comme quelques femmes, quelques hommes réunis en commission le croyaient et voulaient le faire croire. »

Autre élément important dans Comme nous existons, c’est les différents rapports qu’ont les personnages vis-à-vis de l’école et des études. En effet, Hania, la mère de l’auteure, place sa fille dans un collège catholique afin qu’elle puisse y suivre un enseignement sérieux et enrichissant. Mais, la réalité est tout autre car c’est lors de l’entrée dans ce collège que la vie du personnage principal va changer et qu’elle va être confrontée de manière directe aux discriminations, et surtout au racisme que les professeurs et élèves vont pouvoir lui témoigner. On voit, à travers les pages de ce roman, une adolescente s’affirmer, lutter contre les injustices, prendre part à des manifestations, et pour finir, les écrire car à la fin du roman, l’auteure fait comme de la méta-littérature et fait référence à elle-même qui écrit le même roman que le lecteur est en train de lire. En parallèle de cet engagement, nous pouvons également voir cette jeune femme s’affirmer et s’épanouir personnellement, trouver sa voie dans les études et surtout dans l’écriture, qui prendra une grande place dans sa vie grâce à la découverte des travaux d’un sociologue lors de ses années collège. Ce roman montre donc à quel point un objet tel qu’un livre peut changer une vie et aider à s’épanouir. Cela crée donc une ambivalence entre le fait que les études ont été difficiles en terme d’injustices pour l’auteure, mais à quel point elles ont été marquantes pour elle car elles, ainsi que la littérature, lui ont permis de s’émanciper d’un quotidien qui ne lui convenait plus. 

Le rapport à la famille est également un élément m’ayant marquée lors de la lecture du roman. En effet, on ressent au travers de ces pages l’amour familial pur et intense, que rien ne peut défaire. Mais, le choix de l’auteure de ne pas parler de ses parents par les mots « maman » et « papa » mais par leurs prénoms m’a fait me questionner là-dessus. Est-ce un choix délibéré afin que le lecteur puisse s’identifier plus facilement aux personnages étant donné que lui n’a pas d’affect particulier avec eux ou bien est-ce parce que l’auteure n’est plus si proche d’eux à cause de son départ pour les études ? L’amour familial dans ce roman passe également par les amies de l’auteure, et notamment Khadija, son amie du collège avec qui elle entretient une relation presque fraternelle tant leur lien de sororité est intense. Cette relation amicale m’a beaucoup frappé car elle est extrêmement juste car, à ces époques de nos vies, les amis sont les personnes les plus importantes que l’ont a car on se défait peu à peu de l’autorité parentale et des règles qui nous sont imposées. 

Le roman Comme nous existons, de Kaoutar Harchi est donc un roman relatant de tranches de vies extrêmement importantes, et, malgré son apparence banale de description de tranches de vies, il aborde des sujets primordiaux et nous fait réfléchir, nous lecteurs, sur ces sujets sociaux et politiques, ce qui rend l’ensemble très enrichissant. L’écriture particulièrement littéraire de l’auteure, ainsi que l’aspect très réel donné par la citation de lieux, de dates ou encore de prénom nous plonge totalement dans la vie de cette enfant jusqu’à ses débuts dans la vie de jeune adulte. Cet ouvrage témoigne donc de son chemin de vie jusqu’à l’émancipation, ce qui est parlant pour chaque lecteur qui a déjà ou va vivre prochainement cette même voie.

La page de l’écrivaine sur le site des éditions Actes Sud : https://www.actes-sud.fr/node/39007

La Mélancolie des baleines de Philippe Gerin (éditions Gaïa/Actes Sud, 2021) | par Aglaé Bouchereau

La Mélancolie des baleines m’a tenue en haleine dans sa cascade de poésie, de rêverie et de sensibilité. Son écriture, fluide et poignante, m’a prise par la main et m’a guidée vers les confins des existences des personnages. Un sentiment de suspense s’est installé en moi et je n’ai pas pu m’arrêter de le lire.

L’auteur instaure un climat presque pré-apocalyptique :  des disparitions mystérieuses, une Islande meurtrie par le réchauffement climatique, obligée de fermer ses frontières, et des baleines qui s’échouent par milliers sur les plages du monde entier et que plus personne ne cherche à aider. Le monde part en lambeau. Une profonde tristesse se dégage de chacun des personnages : Gudmundur, chauffeur de bus pris dans la monotonie de ses journées, abandonné de ses parents et de la société. Arna, aide-soignante aux dons de guérisseuse, abîmée par la disparition de son mari, vingt-cinq ans plus tôt. Eldfell, le petit astronaute, dont la maladie l’oblige à rester sur Terre et dont la vulnérabilité brise le cœur de ses parents, Ayden et Sasha. Chaque page est un plongeon dans la destinée tragique de ces personnages, la poésie et la sensibilité de l’écriture permettant une authentique identification à leurs vies.

Pourtant, il m’a semblé que ce livre entier était un oxymore : une obscure clarté. Dans les épreuves vécues par nos narrateurs se dégage une véritable beauté, une lumière étincelante qui appelle à aimer la vie. Derrière ce monde d’apparence inhumain et brisé, on retrouve l’amour de la nature et de l’humanité. Cet oxymore se ressent également grâce à la métaphore de l’éclipse, qui rythme le récit : on ressent que l’éclipse aura une conséquence primordiale dans le roman et fera basculer la vie des personnages. 

écoute elle chante non elle appelle elle chante et elle appelle à la fois écoute écoute dans les vagues Sacha

A quelques mètres devant eux, la silhouette élancée d’Ayden, jusque-là engloutie par la noirceur, se dessina, plus précise. Il tourna lentement son buste dans la direction de Sacha et d’Eldfell, comme si le frémissement des mots chuchotés par l’enfant avait pu l’atteindre. Le croissant de soleil enflait, la lumière rouge devint orange et les ombres s’allongèrent, terrifiantes.”

L’auteur tisse au fil des pages une sublime ode à la nature. Les descriptions fines et voluptueuses des paysages nous immergent dans la beauté froide et étincelante de l’Islande. Au-delà de l’enjeu écologique abordé dans le roman, mon cœur vibre encore en me remémorant ces instants de profonde communion avec la nature. Cette connexion avec le vivant, les arbres, les baleines, nous rappelant notre propre pureté, notre amour, notre divinité.

“L’odeur fraîche et tendre du conifère se répand en lui. Il pense furtivement au sapin de Noël dans la maison penchée. Puis il a la sensation que toutes les tensions de son corps sont aspirées, captées par milles veinules, absorbées par la sève. L’arbre le déleste de sa peine. Il a ainsi l’impression de remonter le temps, léger et aérien comme une feuille, jusqu’à retrouver un état antérieur. L’innocence perdue. Et il pourrait rester ainsi contre l’arbre pour le reste de sa vie. Un arbre pour pleurer.”

Ma lecture a été à l’image des vagues : bercée entre des sommets poétiques et sensibles, et des creux mystérieux et haletants. Ces creux ont justement été les moteurs de ma lecture et les créateurs des suspenses qui m’ont tenue en haleine. Philippe Gerin pose dans son récit beaucoup de mystères : on retrouve tout d’abord les intrigues principales : Pourquoi les baleines s’échouent-elles sur les plages ? Pourquoi le mari d’Arna a-t-il disparu ? Est-il toujours vivant ? De quoi le jeune Eldfell est-il malade ?
Mais l’auteur ne s’arrête pas là et enrobe ces intrigues de nouvelles énigmes : Pourquoi une jeune fille disparaît-elle, cela a-t-il un lien avec la disparition du mari d’Arna ? Cet évènement va-t-il rouvrir une enquête et va-t-on y trouver une raison ? Pourquoi Gudmundur a-t-il une marque dans le cou qui signifie “baleine” en mandarin ? 

J’ai plongé dans cet océan de mystères… jusqu’à m’y noyer. Je m’étais attendue, comme dans beaucoup d’autres romans à suspense, à une fin grandiose, révélant les liens cachés entre tous les éléments inexpliqués. Le drapé poétique, voire presque philosophique, des descriptions et des relations entre les personnages prêtait à imaginer un dénouement inattendu, une réflexion profonde sur la vie. J’ai donc ressenti une grande déception arrivée à la fin du roman quand je me suis rendue compte qu’aucun de ces mystères ne rencontrerait élucidation. J’ai été confuse et frustrée par tous ces suspenses restés inexpliqués, qui avaient pourtant exalté ma lecture tout le long du récit. J’en suis finalement ressortie avec plus d’interrogations que de révélations. 

J’ai cependant apprécié l’originalité et la singularité de la démarche de l’auteur, qui distingue son roman des autres : il installe des évènements et phénomènes mystérieux, y apporte sa touche poétique et onirique personnelle et peut se dispenser de quelconques explications !

La Mélancolie des baleines est paru aux éditions Gaïa en cette rentrée littéraire 2021. Philippe Gerin est également l’auteur des romans Du haut de la décharge sauvage, paru aux éditions Les Nouveaux Auteurs en 2013, et Les Voyages de Cosme K, aux éditions Gaïa en 2019.

Zone blanche de Jocelyn BONNERAVE (Rouergue, 2021) | par Isis Molinier

Jocelyn Bonnerave, déjà l’auteur de deux romans publiés aux éditions du Seuil, propose son troisième ouvrage zone blanche en 2021 aux éditions du Rouergue. Cette fiction relate l’histoire d’un célèbre musicien français, Maxime, qui quitte sa vie confortable et rythmée par les concerts pour partir à la recherche de son jeune frère disparu sur une ZAD lors d’une opération des gendarmes mobiles. Entre souvenirs d’enfance et récit au présent, références réelles et fictionnelles, le personnage de Maxime, à travers son récit, met en avant une histoire de famille complexe et imaginaire sur fond d’actualité.

Avant tout, l’histoire de zone blanche, c’est celle de deux frères qui se sont perdus de vue des années plus tôt. Une histoire qui n’en est que plus percutante puisqu’elle débute alors que Maxime et son cadet, Christophe aussi appelé Goku, sont séparés suite à la disparition de ce dernier. Personnage principal dans un sens, Goku est également le grand absent du roman. Pourtant, malgré sa disparition, c’est autour de lui que gravitent toutes les interrogations et les actions de Maxime et c’est grâce à cela que le cadet acquiert de la substance. En effet, le narrateur relate de nombreux souvenirs d’enfance, tantôt joyeux, tantôt tristes, qui permettent au lecteur d’en apprendre plus sur la relation des deux frères ainsi que le caractère du plus jeune. De la même façon, la famille que ce dernier a laissée derrière lui, sa femme Émeline et sa fille de quatre ans Lilia, sont comme les portes paroles du souvenir de Christophe et permettent à Maxime de redécouvrir son cadet. Ainsi, tout au long du roman, celui-ci met en parallèle la nouvelle vision qu’il a de son frère avec celle qu’il avait dans ses souvenirs. Il découvre alors un homme engagé dans la ZAD et apprécié de ses semblables, fier activiste et toujours proche de la musique, bien que dans un style différent.

Christophe n’avait pas seulement éclaté la musique des autres, mais produit des collages à partir du résultat. Quelques-uns étaient gardés en mémoire. J’ai appuyé sur Play sans trop me demander si je tremblais. Il y avait de tout : des pièces de quelques secondes […] mais aussi de vraies compositions où tout Christophe me revenait : à la fois métaphoriques et bestiales, chargées de plaisir sauvage, ménageant des montées, des paliers et des plages de pure jouissance.

zone blanche, Jocelyn Bonnerave, p.188

Les chapitres s’alternent de façon aléatoire, oscillant entre récit au présent et réminiscences fraternelles. Celles-ci, même si elles ajoutent une note dramatique à la disparition de Goku, m’ont semblé redondantes de par leur thématique commune : la musique, qui est la passion qui réunissait les deux frères. De mon point de vue, cela rompait le rythme du récit, notamment car la recherche de Goku et la découverte de la ZAD sont les éléments principaux qui m’ont tenue en haleine et ont attisé ma curiosité.

zone blanche est un roman que je pourrais décrire comme étant « sans fin ». La principale raison est qu’aucune conclusion n’est donnée quant au sort de Christophe. A l’issue de l’ouvrage, il demeure introuvable et aucun indice ne permet d’imaginer la suite des évènements : s’est-il enfui ? est-il mort ? A l’instar de Maxime, le lecteur reste dans le flou. Par ailleurs, j’ai trouvé que l’histoire était assez cyclique, semblable à un cercle vicieux. Le protagoniste principal revient inlassablement vers la ZAD, même lorsqu’il traverse le pays afin de retrouver sa propre vie. Finalement, la disparition de son frère le hante et devient une obsession qui le pousse à retourner sur les lieux pour essayer d’obtenir des réponses.

Je veux le retrouver, aujourd’hui. Que les renards cessent de lui bouffer la face. Il ne s’agit plus de mouchoir ou de gant, mais d’une dépouille. Je tremble et je suis prêt, c’est imminent. Le chien se met en route, léger, décidé, et quelque chose me pousse d’emblée à calquer mes pas sur sa foulée. J’oublie son maître en uniforme, ce qui compte est cette truffe plus puissante que l’œil des meilleurs rapaces. Les rapaces ont des yeux formidables, mais le chien sait tout avant même que ses yeux perçoivent quoi que ce soit. C’est ce qu’il nous faut, exactement. 

zone blanche, Jocelyn Bonnerave, p.78

En parallèle, j’ai eu l’impression que Maxime essayait de reprendre la place de son cadet, de se mettre dans sa peau. Peu à peu, il apprend à connaître les habitants de la ZAD, se lie avec eux, s’implique dans les débats et les travaux jusqu’à prendre parti lors des confrontations avec la police. Ainsi, la réelle évolution du roman ne porte pas dans l’intrigue principale mais bien dans l’évolution du personnage principal qui s’intègre de plus en plus à la ZAD.

L’un des aspects que j’ai apprécié dans zone blanche est sa dimension réaliste et actuelle. Ce roman aborde des problématiques contemporaines en mettant en avant le fonctionnement d’une ZAD, c’est à dire une « zone à défendre », en Meurthe et Moselle. L’auteur représente la diversité des habitants de la zone en choisissant des personnages tous différents et venant de milieux divers : des agriculteurs, des transgenres, des personnes âgés mais aussi des jeunes idéalistes. Autant de profils qui permettent à Jocelyn Bonnerave d’illustrer la fraternité au sein de la ZAD, entre des habitants qui se battent ensemble pour une même cause. De plus, l’histoire de Christophe n’est pas sans rappeler celle de Rémi Fraisse, un militant écologiste de 21 ans tué par un tir de grenade offensive en 2014 sur une ZAD près de Toulouse. Jocelyn Bonnerave admet cette ressemblance dans le post-scriptum de son roman en explicitant que son désir d’écrire zone blanche est apparu suite à la mort du jeune homme. L’auteur, loin d’avoir pris le parti de raconter l’histoire de Rémi Fraisse, propose tout de même un hommage tacite à cette tragédie, notamment en y faisant plusieurs références dans l’ouvrage. Grâce à celles-ci, une réflexion sur l’utilisation des armes par les forces de l’ordre est également amenée, d’autant plus que l’un des protagonistes de l’œuvre perd un œil suite à une intervention des forces de l’ordre.

Plus de terre, plus de paille, plus de briques. Les chantiers sont nombreux, ça reconstruit déjà sur les quatre lieux sinistrés. Je n’arrive pas à m’y investir. Non par principe ou par désintérêt : plutôt comme si j’étais en panne. L’incendie et les destructions, la violence de l’État là en direct, j’en ai les pattes coupées. La « commission Goku » a essayé de reprendre, mais on est au point mort. Parfois je sors ma guitare de son étui, je travaille un peu. Moral dans les chaussettes. Hier j’ai voulu m’enregistrer avec le Zoom, mon dictaphone numérique, mais au moment de jouer, rien n’est sorti. J’ai arrêté l’enregistrement, et au lieu d’effacer, j’ai écouté : on entend juste un peu de vent sur la ZAD.

zone blanche, Jocelyn Bonnerave, p.141

zone blanche, bien que dramatique, est une hymne à l’amour fraternel et rend compte de la difficulté qu’a un frère à continuer à vivre et à faire son deuil suite à la disparition brutale de son cadet. Le roman se compose comme une partition musicale entre la douceur des souvenirs d’enfance et la brutalité du présent incertain.

Le Parfum des cendres de Marie MANGEZ aux éditions Finitude, par Clara Turlure

  • Editions Finitude
  • Date de publication : 19 août 2021 
  • 240 pages
  • ISBN : 978-2-36339-150-6
Photographie de Clara TURLURE

Le Parfum des cendres est le premier roman de Marie Mangez. L’autrice semble y jouer avec les oppositions et c’est cette balance permanente qui m’a particulièrement intéressée lors de ma lecture. C’est donc sous cet angle que je propose d’appréhender cette histoire.

La première opposition, au cœur de cette histoire, est celle des deux personnages principaux, Sylvain et Alice. Sylvain est thanatopracteur, il a pour rôle d’embaumer les corps des défunts. Très taciturne, il est entièrement plongé dans ses soins et ne semble pas s’intéresser aux vivants. Alice est une doctorante qui réalise justement sa thèse sur les thanatopracteurs. Elle est une jeune femme pétillante, pleine de vie et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Celle-ci va demander à suivre Sylvain durant quelques mois pour ses recherches, comme elle l’a fait auparavant avec d’autres personnes du métier. Alice et sa grande curiosité surgissent ainsi dans l’univers de Sylvain et l’intérêt de la doctorante pour la profession va peu à peu se mouvoir en intérêt pour l’histoire du professionnel lui-même.

Le Parfum des cendres, c’est donc l’histoire d’une rencontre entre deux personnes que tout oppose. A commencer par le caractère et la façon de vivre : l’un est morose, l’autre est joyeuse. L’un est enfermé dans son travail et prisonnier de son passé, l’autre est curieuse et profite de la vie. Mais si leurs traits de caractère sont aux antipodes et contrastent à chaque scène, les personnages ne m’ont toutefois jamais paru sonner faux. L’utilisation de la troisième personne et l’alternance des points de vue permettent de comprendre au mieux les pensées et les sentiments d’Alice et Sylvain. Finalement, chacun peut apporter quelque chose à l’autre. Sylvain accepte la demande de la doctorante de le suivre dans son travail, malgré ses réticences, et celle-ci comprend vite qu’elle peut aussi l’aider en retour. La jeune femme va donc tenter de trouver ce qu’il cache pour, peu à peu, essayer de le faire sortir de sa bulle.

« Alice ne s’arrimait réellement nulle part. Elle se laissait transporter par le flot de l’existence, avec pour boussole dans le torrent sa seule curiosité. »

page 75

Ce roman, c’est aussi l’opposition entre la vie et la mort, opposition qui occupe une place centrale dans l’histoire. La mort apparaît bien sûr à travers les soins d’embaumement que réalise Sylvain tout au long du livre. La description de ceux-ci ne m’a pour autant jamais plongée dans une atmosphère pesante ou oppressante. Les familles des personnes décédées qui apparaissent quelques fois n’en rendent que plus touchantes les scènes qui précèdent ou suivent les soins et révèlent ainsi l’importance du métier de thanatopracteur. Car finalement, si les morts s’en vont, les vivants restent, et j’ai trouvé que l’autrice mettait en lumière l’importance des soins aux défunts qui apportent un certain réconfort aux proches. Et pourtant, Sylvain, lui, ne pense pas appartenir au monde des vivants. Il est plongé dans son travail auprès des défunts et repousse le contact des autres personnes. Alice représente quant à elle le monde des vivants, celui vers lequel elle essaie de ramener Sylvain.

« «  Et vous, pourquoi vous vous intéressez à ça ? »
Bonne question. Elle sourit.
« Je me sens trop vivante pour ne pas être passionnée par la mort, monsieur Bragonard. Comme beaucoup de personnes, non ? »
[…]
– […] Et vous, Sylvain, qu’est-ce qui vous intéresse dans la mort ? »
Silence profond. Il semblait sincèrement réfléchir à la question.
« La vie. » »

page 29

L’autrice aborde aussi le thème du drame, sans pour autant se départir de l’humour. L’embaumeur est en effet en lutte constante contre son passé et, ce qu’on comprend dès les premières pages, contre un événement tragique survenu des années auparavant. Cette trame nous pousse à tourner les pages pour connaître l’histoire de Sylvain, ce qui a fait de lui l’homme qu’il est quinze ans plus tard, tout comme Alice cherche à comprendre Sylvain et à en apprendre plus sur sa vie. Et si le passé de Sylvain l’a transformé, cela a aussi eu une incidence sur ses relations avec sa famille. Ce fil tragique en fond du roman est contrebalancé par les touches d’humour, intégrées par les petites remarques des personnages ou créées par le fait d’une situation. Celles-ci équilibrent parfaitement l’aspect un peu plus dramatique de l’histoire.

Marie Mangez développe aussi le thème des sens, thème qui occupe une place essentielle dans l’histoire. Le Parfum des cendres, comme on peut le déduire du titre, parle d’abord de l’odorat. Sylvain pratique son métier de manière particulière puisqu’il a un don pour les odeurs. En effet, il perçoit tout à travers les parfums, à tel point qu’il peut cerner la personnalité des gens grâce à ceux-ci. Quand Alice cerne cette particularité chez le thanatopracteur, elle cherche à en découvrir davantage. C’est un aspect que j’ai trouvé particulièrement intéressant. L’autrice nous parle d’odeurs à l’écrit, et j’ai trouvé cela étonnant. Les premières fois où Sylvain utilise ce don et particulièrement sa façon de l’intégrer à son métier m’ont de prime abord un peu déstabilisée. J’ai toutefois apprécié son développement dans l’histoire et j’ai été réellement surprise par la direction prise en fin de roman.

« Après quasiment dix ans de pratique, il était devenu maître dans l’art de la dissimulation. La dissimulation, et surtout l’illusion : l’embaumeur était, au premier chef, un illusionniste. Tout comme, en parfumerie, la juxtaposition d’éthyl-maltol et de fructone, deux composés synthétiques, recrée par l’artifice l’odeur naturelle de la fraise, il s’agissait ici de créer l’apparence de la vie. L’enjeu principal consistait à trouver la bonne formule – celle qui permettrait de composer un masque plus réel que la réalité, ce masque de vie grâce auquel les gens allaient pouvoir faire leur deuil. »

pages 182-183

Encore une fois, Marie Mangez propose une vision binaire du thème des sens à travers l’ouïe. Alice a elle aussi sa particularité puisqu’elle est passionnée de musique. Les scènes de choix de chansons apportent un côté léger au roman. Ce sens n’occupe pas seulement sa place à travers le sujet de la musique, mais a également une toute autre importance dans la vie du personnage.

Marie Mangez livre donc une histoire entre vie et mort, humour et drame, à travers le fil conducteur des sens et portée par deux personnages opposés mais finalement complémentaires. Je termine sur ces quelques mots de l’autrice, à travers le personnage d’Alice et à l’adresse de Sylvain :

« T’en as pas marre de ne rencontrer que des morts ? Il serait peut-être temps de commencer à rencontrer des vivants… »

page 210

Le Parfum des Cendres, de Marie MANGEZ (Finitude, 2021) | par Amandine Devezin

Bernadette était allongée, paupières fermées, les bras sagement étendus le long du corps. Au cœur de ses joues sillonnées de rides, légèrement affaissées, on distinguait le creux des fossettes, centres névralgiques d’un visage encore animé par des années de sourire. Visage arborant désormais une expression sereine – Bernadette attendait que l’on s’occupe d’elle, remettant placidement son enveloppe charnelle aux soins d’autres mains que les siennes.

Le Parfum des Cendres, Marie Mangez, Editions Finitude

Voilà un commencement bien intrigant pour qui ne connaît pas le thème du roman de Marie Mangez. Un commencement presque romantique, une romance entre la vie et la mort, une romance inatteignable… Mais est-ce romance que d’ouvrir le récit sur la mort ? Car en effet, Bernadette n’est plus, et ne sera plus citée dans le roman. Pourtant, elle instaure l’ambiance : la sensualité dans le dernier sommeil, l’impression de vie dans un univers mélancolique, la survie contre la mort.

Ce roman s’ouvre directement sur le premier chapitre, sans annonce, nous sommes plongés dans l’univers de Sylvain Bragonard, ses journées de travail en tant qu’embaumeur, journées perturbées depuis peu par l’agaçante présence d’Alice, étudiante en stage chez Sylvain pour quelques mois. Présence agaçante, mais présence discrète, alors pourquoi Alice dérange-t-elle tellement Sylvain ? Ils ne s’adressent pas la parole et se regardent à peine, mais la tension entre eux est palpable. 

Soudainement, le lecteur est plongé dans un monde qui n’est pas le sien. Un nuage plane : entre tension et attirance, il est le spectateur d’une désagréable routine, d’une situation tendue dans laquelle il semble de trop. Mais il ne peut se le cacher plus longtemps, l’apparente tension entre les personnages n’est que la conséquence d’un secret bien gardé, un mystère que Sylvain ne peut pas dissimuler, une vérité qu’Alice cherchera à découvrir. 

L’inspiration suskindienne, indéniable, s’associe rapidement à une plume éminemment féminine. Sans pouvoir me m’expliquer, je ressentais qu’il avait été écrit par une femme, et un lien s’est créé entre le livre et moi. La difficile romance et le caractère humain de ce livre en font un objet presque mystique. C’est une lecture dont on ressort différent, une lecture qui m’a happée et que j’aimerais relire pour la première fois. J’ai été touchée par ces personnages qui ne savent pas comment se parler, émue par cette ascension vers des sentiments enfouis depuis des années, par le réveil d’un cœur brisé des années auparavant. Et finalement, les maladroites approches des deux personnages réussiront à les connecter plus que l’on aurait pu se l’imaginer dans les premières pages. La sensibilité des personnages transpire des pages, le roman devient délicat, il faut le manier finement si l’on ne veut pas détruire la fragile relation entre Alice et Sylvain. On avance à tâtons, en apnée en s’attendant à tout moment que le nouveau lien entre les personnages se brise.

Ainsi, le lecteur devient personnage. De spectateur, il devient acteur d’une pièce psychologique qui se joue dans ses yeux, le lecteur devient Alice, puis Sylvain, puis de nouveau Alice, il se retrouve dans un engrenage dont il ne peut se défaire avant d’avoir découvert le mystère qui plane au-dessus du roman, un mystère qui semble imprégner toute l’œuvre mais dont la réponse est amenée au lecteur dès le début du roman à travers des indices disséminés dans l’écriture fluide et spontanée de Marie Mangez. Mais le lecteur ne découvre pas la vérité, tout comme Alice, la réponse est sous ses yeux mais elle ne la voit pas, elle n’a pas assez de recul. 

Et soudain, toutes les pièces du puzzle s’associent, et le mystère se dévoile aux yeux du lecteur-personnage. Un tournant se fait dans l’histoire, comme un nouveau rythme dans une œuvre musicale. Les mêmes instruments sont sur scène, mais joués différemment. Et alors que Sylvain et Alice n’arrivaient même pas à se parler, ils deviendront bientôt intimes et passionnés.

«Sens-moi.»

Le souffle dans l’oreille et les mains baladeuses, et puis la peau nue, soudain. Le T-shirt qui tombe à terre dans un bruit mat et léger comme un bruissement d’aile, le short aussi, et Sylvain n’esquissa pas un geste, regardant désemparé le paquet de vêtements au sol, tas muet qui ne lui livrait aucune clef de dépannage, ses yeux remontèrent le long du corps d’Alice. Alice dont les mots continuaient de résonner à l’intérieur de la cage de verre: sens-moi!

Sens-moi, sens-moi, elle est marrante! Comment voulait-elle donc qu’il la sente, lui, l’amnésique, le parfumeur sans nez qui ne sentait que ses pairs, les morts? 

Le nouveau tempo accélère et intensifie le récit, mais la nouvelle relation est toujours si fragile. Alors qu’elle était maniée avec douceur pour ne pas bousculer les personnages, elle deviendra hors de contrôle car la délicatesse des débuts laissera place à la fougue et l’empressement, deux dangers que nous nous efforcions d’éviter. Pour que l’harmonie revienne, il faudra retrouver le rythme délicat des débuts…

Marie Mangez, Le Parfum des Cendres, Editions Finitude, 18.50€

Grande Couronne, de Salomé Kiner (Christian Bourgois Editeur, 2021), par Maya Merle

Grande Couronne, Salomé Kiner, Christian Bourgois Editeur, 2021.

La Grande couronne, la narratrice la connaît bien. D’ailleurs, elle ne l’a jamais quittée. Du haut de ses quatorze ans, la jeune fille commence pourtant à se sentir à l’étroit dans sa triste banlieue pavillonnaire parisienne qui semble n’avoir de royal que le nom. Adolescente de la fin des années 1990, elle a des rêves plein la tête et ne désire qu’une chose : s’acheter les mêmes vêtements de marque que ses amies. Seul hic, ses parents ne lui donnent pas assez d’argent de poche pour lui permettre d’accéder à ses coûteuses envies. Mais la jeune fille n’a pas dit son dernier mot, elle finira par les avoir sa paire de Nike et son ensemble Tacchini. Cela tombe bien puisque des ressources, elle en a. Elle est vive et maligne et ne tarde pas à trouver des solutions pour satisfaire son désir de conformisme.

Grande Couronne, c’est le premier roman de Salomé Kiner. Roman d’apprentissage proche de l’étude sociologique, il nous transporte dans une banlieue pavillonnaire française à la veille des années 2000. On y suit une jeune collégienne, la narratrice, dans sa vie de tous les jours. Le lecteur ignore son prénom. Elle pourrait être n’importe quelle jeune fille, dans n’importe quelle banlieue. Comme beaucoup d’autres, elle est pleine d’ambition et n’a qu’une idée en tête, partir. Partir loin de sa ville natale, loin de sa famille qui se déchire, loin de tout ce qui la rattache à une vie qu’elle tient en horreur. Grande Couronne c’est un ouvrage touchant qui capte avec un réalisme saisissant l’ambivalence de l’adolescence. Puisqu’en effet, à peine sortie de l’enfance, la narratrice fait déjà face à des problèmes d’adulte et à une réalité cruelle qu’elle affronte tant bien que mal avec les ressources dont elle dispose. Cette ambivalence est parfaitement retranscrite dans l’écriture de Salomé Kiner. Elle se veut innocente, parfois presque enfantine,  mais elle peut aussi être brute et crue. 

« Je n’étais pas Born and raised, j’étais plutôt Born erased : je venais d’une zone qui ne figurait pas sur les plans de métro, ni sur ceux du RER. »

Notre héroïne est intelligente. Elle est consciente de son statut, de sa situation. Jeune fille de banlieue dont les parents ne roulent pas sur l’or et dont les principes éducatifs diffèrent des siens, elle aspire néanmoins à plus grand. Elle a des rêves : devenir avocate ou hôtesse de l’air, gagner de l’argent, beaucoup d’argent. Elle veut à tout prix des vêtements de marque et vivre comme une vraie parisienne. Puis un jour, apparaît une porte de sortie. Un moyen de satisfaire ses envies, rapidement, facilement, comme ses copines. Ce moyen c’est Magritte. Magritte, ce n’est pas un bienfaiteur anonyme, loin de là. Magritte c’est le nom de code d’un réseau de prostitution au sein de son collège qui va l’aspirer toute entière. Les règles sont simples : les filles obéissent aux ordres d’un dénommé Miguel et reçoivent en contrepartie l’argent dans un de leurs casiers scolaires. La première expérience n’est pas terrible, la deuxième un peu mieux. Puis rapidement, tout se met en place et les passes s’enchaînent. Elles sont vite suivies par l’acquisition de nouveaux vêtements. La jeune collégienne est grisée par cette nouvelle vie qui est désormais la sienne. 

« J’ai fermé les yeux et j’ai posé la main là où Miguel m’avait montré. C’était froid et spongieux comme un raviolis cru. Ensuite j’ai tellement paniqué que je suis incapable de dire ce que j’ai fait subir à ce pauvre puceau. »

  Ce qui est déroutant, c’est la distance que la narratrice met entre elle et son activité. Comme si elle était spectatrice de sa propre vie. Mais ici, la distance n’est pas consécutive à un traumatisme. Bien au contraire. Elle raconte avec humour et non sans un certain recul tous les épisodes de sa vie, aussi terribles soient-ils, comme pour atténuer leur caractère cruel et douloureux. Le vocabulaire utilisé est cru, parfois vulgaire et la narratrice n’hésite pas à décrire avec authenticité tout ce qu’elle voit et vit. De l’évènement le plus anodin au plus glauque, tout y passe et elle ne mâche pas ses mots. Toutefois, la jeune fille n’est pas brisée et ne se considère pas comme une victime. Elle fait des constats, prends conscience de la dure réalité de la vie mais garde toujours ses rêves dans un coin de sa tête. Ses rêves qui sont un moteur pour elle et la raison pour laquelle elle fait tout cela. 

Le lecteur pourrait être choqué par la distance avec laquelle la narratrice raconte ses passes. En effet, Salomé Kiner prend le parti de ne rien édulcorer. Elle raconte tout, dans les moindres détails. Pas d’ellipses, pas de sous entendus. Néanmoins, à la lecture, on ne ressent pas une volonté de sa part de dénoncer la prostitution. Son roman n’a pas pour but de dramatiser la situation. Certes il s’agit d’un élément important dans la construction du récit, mais il est simplement constaté. Ni intellectualisé, ni analysé. Le ton est parfois si léger, si neutre, que l’on se surprend au fur et à mesure de notre lecture à banaliser tout ce qui lui arrive. Et c’est peut-être cela qui nous choque davantage encore

«  De l’autre côté de la porte, il y avait des stands de chaussettes en cachemire, des montres sous vitrines, des marques je ne connaissais pas et des filles en costume-tailleur qui sprayaient du parfum sur des pailles en papier. Chanelle leur exposa son torse à moitié découvert. » 

Grande Couronne, c’est cru, brut, touchant et extrêmement réaliste. Des détails il y en a plein, partout, tout le temps. Salomé Kiner s’applique à retranscrire avec une précision hallucinante la moindre forme, aspérité, couleur, les moindre gestes, vêtements, bruits ou odeurs qui pourraient venir étayer son récit. Les descriptions sont si précises que l’on se surprend parfois à se demander si l’autrice n’a pas elle-même vécu ce qu’elle décrit dans son roman. 

L’écriture se veut simple et accessible puisque la narratrice est adolescente mais elle est si détaillée que l’on croirait assister à la scène. Le lecteur s’ancre véritablement dans la réalité de la jeune collégienne qui dépeint sans ambiguïté ni retenue les scènes de prostitution dont elle est actrice. Plusieurs émotions et sentiments s’entremêlent : de la gêne, c’est sûr. Mais également de la peine, du désarroi, de l’incompréhension, aussi. Pourquoi cette jeune fille intelligente se laisse-t-elle dévorer par son désir de conformisme et sa volonté de s’intégrer dans cette société de surconsommation ? 

« Ce genre de vie. Moi j’avais les soixante kilos de Renaud, sa passion aveugle pour ses abrutis de molosses, la convalescence de mon père. Aucune suggestion ne m’avait préparée à ça. » 

A la lecture de Grande Couronne, on ne peut justement pas passer à côté de la critique de la société de surconsommation. Elle est omniprésente, mais toujours sous-entendue, tacite. Elle se traduit essentiellement par la désillusion de la narratrice lorsqu’elle constate avec désenchantement que l’argent, les marques et le conformisme social ne lui apportent pas le bonheur escompté. Bien au contraire, la jeune fille finit même par se perdre dans sa quête. Un an et demi plus tard, lorsqu’elle entre au lycée,  elle fait le bilan. Sa vie ne ressemble en rien à ce dont elle avait rêvé, ni à ce qu’elle s’était imaginée. Elle doit composer avec la réalité de l’adolescence et celle-ci peut être douce comme cruelle. 

Finalement, Grande Couronne, c’est le récit d’une adolescente en recherche d’elle-même. L’apprentissage de la vie, ses copines, sa relation conflictuelle avec sa famille qui semble tomber en lambeaux, ses premières expériences sexuelles, ses déboires amoureux… le récit d’un trait d’union entre l’enfance et l’âge adulte, cette période si difficile où l’on semble se noyer dans l’océan de nos problèmes. Mais la narratrice n’oublie jamais de garder la tête hors de l’eau, même si sa grande couronne pèse parfois un peu lourd. 

Si vous souhaitez vous procurer Grande Couronne de Salomé Kiner (ISBN : 978-2-267-04452-2, 18,50€), rendez-vous en librairie ou sur https://www.librairiesindependantes.com/product/9782267044522/

Encore une journée divine de Denis MICHELIS (éditions Notabilia/Noir sur Blanc, 2021) | par Eden Besnard

Photo promotionnelle des éditions Noirs et Blancs pour la promotion du roman

Lorsque l’on observe ce roman, sans même l’ouvrir, on se rend déjà compte de plusieurs choses.

Tout d’abord, le livre est peu épais ce qui induit que l’auteur va devoir nous emporter dans son univers avec un nombre de page restreint. Cela donne l’idée d’un récit au rythme relativement soutenu et terminant sur une apothéose. L’auteur ,Denis Michelis, est un romancier déjà reconnu. Contrairement à d’autres romans de la rentrée littéraire, ce n’est pas un premier roman. La quatrième de couverture nous indique d’ailleurs qu’un de ces roman a reçu un prix littéraire. L’éditeur du roman sont les éditions Noirs sur Blanc, maison d’édition reconnue pour son catalogue hétérogène de titres et aux auteurs de nationalités diverses. L’ambition de cette maison d’édition a toujours été de créer des passerelles entre les peuples. Notabilia est la collection dans laquelle est publié ce roman. C’est leur collection de littérature française et étrangère.

Le titre, présenté en grand sur la couverture, dans une police de style impact, attire l’oeil du futur lecteur : Encore une journée divine . Ce titre semble être assez sarcastique de par le fait qu’on apprend à la 4ème de couverture que le personnage principal du roman est enfermé dans un hôpital psychiatrique. Dès lors on imagine assez mal comment il pourrait passer de divines journées. Ce titre annonce déjà le genre d’humour que l’on retrouvera plus tard au fil des dialogues de ce livre.

Les couleurs de la couverture sont assez unies.

On y voit plusieurs copies du même personnage (style dandy) s’envolant vers un ciel gris.

Seuls se détachent les ombres des clones.

À la lecture de la quatrième de couverture, nous saute au yeux le paradoxe comique du psychiatre enfermé en hôpital psychiatrique.

Le résumé nous promet l’histoire d’un changement de méthode « radical“. Le terme de « radical » est probablement important puisque écrit en gras.

On nous explique que le personnage de Robert est passé d’une forme psychanalytique presque freudienne à une forme plus axée sur l’action pure.

Le résumé traite de la disparition d’un frère. Ce crée alors le sentiment de mystère. Le lecteur aura-t-il affaire à une enquête policière ? Un meurtre a-t-il été commis ? Pour l’instant c’est difficile à savoir. Nul doute que le récit sera emplie de nombreux rebondissements et que le lecteur ira de surprises en surprises avec ce personnage rocambolesque et farfelu.

La couverture promet des instants de confessions, probablement auprès des médecins. On va donc suivre les élucubrations d’une personne dont l’esprit n’est pas des plus sains. Le résumé énonce déjà la volonté de perdre le lecteur entre réalité et mensonges au travers de l’esprit malade, tordu et qui sait, pervers de Robert.

Cette quatrième de couverture nous décrit un personnage fondamentalement mauvais: Populiste, manipulateur, dans le déni, désaxé de la réalité, qui simplifie sa pensée par des idéaux qu’on résumerait sur un post-it, si l’on voulait le gâcher et compréhensibles par le premier imbécile venu.

On parle de livre corrosif: L’auteur veut dénoncer quelque-chose à travers cet ouvrage. On imagine assez aisément qu’il dénonce la monter en flèche des idées populistes et parfois même souverainistes menant aux extrêmes comme on peut le voir actuellement en France avec la sur-présence presque paradoxal d’un fascisme décomplexé se disant pourtant opprimé et censuré.

Ce qui m’a intrigué dans ce livre c’est d’abord l’histoire qui était proposée par la quatrième de couverture. L’idée d’un personnage détestable, ou en tout cas ambiguë, dont on ne connaît pas réellement les motivations et qui semble en savoir plus qu’il ne voudrait le dire était alléchante. Un personnage à l’idéologie exécrable est proposé, pour ne pas dire forcé, au lecteur et c’est son point de vue qu’on nous obligé à adopter faute d’un autre point de vue auquel se rattacher.

L’auteur parvient, par une forme d’écriture novatrice dont je ne saurai vous gâcher le plaisir de la découverte, à nous faire ressentir un large panel d’émotions allant de l’attachement au dégoût. En effet, à l’aube des premiers « dialogues à sens unique » proposé par Robert, on ressent une certaine forme d’attachement pour un personnage qui n’a rien fait pour être là. Robert nous est montré comme un personnage gentiment sarcastique et à l’humour parfois grinçant mais pas mauvais pour autant. Une phrase qui fait particulièrement rire étant : « Vous pourriez au moins apprendre à frapper aux portes ou à être plus bruyant dans les couloirs. Sauf si vous flottez au dessus du lino tel un vampire. Auquel cas mes excuses sieur Dracula ». Il en devient presque attachant. Au fil de la lecture il se métamorphose en vieillard détestable, geignard, constamment à se plaindre et à critiquer autrui. Ne souhaitant finalement que la mort des imbéciles qui ne comprennent pas ces idées. Il se mue en une sorte de créature abjecte entre idéologie dangereuse, misogynie à peine cachée, racisme, populisme et croisade contre la psychanalyse standard. On en vient même à se demander si, de par les explications idéologiques qu’il disperse au fil de ses échanges avec son thérapeute, il n’en serait pas venu à tuer son propre frère. Frère qu’il disait pourtant aimer en début de roman. Ce roman met mal à l’aise et crée même une forme de gêne, de dégoût et parfois même de nausée lorsqu’on le lit.

Le livre est organisé sous formes de bribes d’échanges sans réel chapitrage ce qui peut créer un côté décousu et perdre le lecteur qui n’a alors plus de réel repère temporel à la manière du personnage qu’il suit.

Il y a bien quelques indices temporels disséminés çà et là dans le texte mais rien de réellement majeur.

Pour autant, ce n’est pas un journal de pensée mais bien un roman qu’on nous propose avec tout ce qu’il en incombe.

Une chose qui frappe dès le début de la lecture est que la première lettre de l’incipit n’est pas une majuscule mais une minuscule. Le lecteur prend la discussion en cours de route comme s’il était un autre personnage du récit venu écouter les élucubrations du personnage de Robert.

Tout le livre est écrit à la première personne du singulier. Tout du long c’est uniquement Robert qui parle et d’ailleurs, de tout le livre, aucun autre personnage ne parlera en son nom. C’est très intéressant car cela démontre deux choses. D’abord que Robert ne discute pas ou plutôt qu’il ne discute plus. Il se contente de faire des monologues et de s’écouter parler. C’est finalement très représentatif du personnage qui se prend pour plus grand et important qu’il ne semble réellement l’être. Les paroles des autres ne sont que paroles rapportées par Robert. On en déduit alors aisément qu’il peut les modifier à sa guise afin d’orienter la discussion selon son propre point de vue.

Quelques phrases marqueront, sans aucun doute, la lecture :

« Peut-être nous reverrons nous un jour, mais pour être franc, je ne le souhaite pas vraiment. »

« Je suppose que vous êtes un gauchiste avec votre prétention à écouter tout le monde et votre idée que n’importe qui est intéressant à écouter. Sans vouloir paraître vulgaire c’est une connerie ».

Avec les éloges écrits plus haut vous comprenez aisément la première qualité de ce roman : Il est divinement bien écrit.

Tout d’abord, la forme de récit est finalement assez inédite dans sa mise en place. Comme expliqué plus tôt c’est un dialogue dont on ne voit que les réponses de Robert ce qui créer une forme de manque. Comme si il nous manquait constamment des pièces du puzzle qu’il nous fallait combler par nous même. C’est une écriture presque ludique en un sens.

Ensuite, l’écriture de personnage est quasi sans faute. Si on regrettera un basculement peut être trop abrupte vers la vrai nature de Robert, on ne saurai nier l’attachement que l’on ressent. D’abord au personnage principal, avant de le trouver de plus en plus détestable au fur et à mesure que l’auteur dévoile son idéologie, mais finalement aussi au Docteur et à Madame L’infirmière.

Enfin, l’auteur nous propose une fin assez ouverte et libre à l’interprétation du lecteur qui laisse en suspend autant de questions qu’il en a répondu. Certes, ce genre de fin ne plaît pas à tout le monde mais elle a au moins le mérite de nous démontrer une chose : Le populisme n’est pas que l’idée d’un seul homme.

C’est également un récit troublant. Troublant, tout d’abord, de par la façon dont il décrit la montée en puissance d’idéologies simplifiées et basées sur des idées qui semblent tenir sur un post-it, souvent reprises par les extrêmes. Robert pourrait presque faire penser à un ersatz de Zemmour.

Troublant, également, de par la psychologie complexe de son personnage principal dont le lecteur arrive de moins en moins à délier le vrai du faux au fil du récit. Robert est-il un meurtrier ou juste un mythomane ? Rien n’est moins sûr.

Enfin, c’est un roman très actuel dans ses personnages ainsi que sa volonté de dénoncer les idées populistes de son personnage principal dont les nombreux parallèles avec des polémistes actuels ne semblent pas anodins. On pensera notamment à Eric Zemmour et sa volonté de se présenter aux présidentiels qui, au fur et à mesure que se dessine cette campagne, semble user de cette stratégie avant tout pour avoir une place plus importante dans les médias de masse afin de diffuser ses idées. C’est une volonté que l’on retrouve dans un certain sens chez le personnage de Robert qui use d’une stratégie inverse. Se montrer moins souvent en interview mais y imposer ses conditions : « Si l’on me propose une interview dans des merdias je demande à ce qu’on le fasse selon mes conditions. Je prépare d’avance les questions, car je n’ai pas de temps à perdre avec les leurs, et je prends le temps qu’il me sied le mieux pour y répondre. Je ne leur autorise aucune coupure sur le montage final. Enfin, nul n’est en droit de reprendre mes paroles. Si elles posent problème à quelqu’un qu’il se plaigne publiquement ou se taise. Dans tout les cas j’aurai gagné ».

En conclusion on peut dire que ce livre est une œuvre importante en cette période politique trouble et complexe où l’on ne sait réellement qui dit la vérité et qui nous ment. En plus d’une plongée dans l’univers de la psychiatrie, bien loin de ce que pouvait nous proposer Artaud de son temps, l’auteur nous propose une forme d’initiation par la confrontation aux idéaux populistes et à ceux qui les pondent. D’abord sympathique pour certains, le personnage de Robert montre vite son vrai visage et devient cette espèce de chimère entre l’enfant geignard et pathétique et l’homme adulte désabusé et tellement cynique qu’il virerait presque dans la psychopathie la plus totale.

La mélancolie des baleines, par Michel Gerin aux édition Gaïa 2021 | par Lynn Breidenstein

Un roman lent, qui prend son temps pour peindre son histoire. J’ai pris ce temps. Non… J’ai mis du temps. Parce que j’étais essoufflée. Parce que j’avais mal en tournant les pages. Parce que je ne voyais plus les phrases. Bref. Il m’a fallu du temps pour terminer La Mélancolie des baleines de Philippe Gérin et la marque laissée par ses mots restera longtemps, elle aussi. Je n’ai plus l’habitude des tragédies. Encore moins celles qui vous portent lentement vers la fin, cette fin où le lecteur sait qu’elle ne sera pas heureuse. 

C’est l’histoire d’Eldfell, l’enfant à la baleine et de ses parents qu’il appelle Sasha et Ayden. C’est l’histoire d’Arna, la sorcière veuve. Celle de Guðmundur, le conducteur de bus qui voulait être écrivain. C’est l’histoire d’hommes et de femmes confrontés à la disparition dans une vie qu’ils ne vivent plus tout à fait. Effrayés tour à tour par le passé et l’avenir, ils traversent l’Islande chacun à leur manière, essayant tant bien que mal de traverser la vie.

Eldfell n’est pas un enfant comme les autres. Il parle peu, comme un murmure, sa voix se fait de plus en plus sourde au fil des pages, à mesure que la vie le quitte et qu’il n’appartient plus au monde terrestre. C’est l’enfant mourant qui veut voir les baleines. Pas celles qui, tout au long du roman, viennent s’échouer mystérieusement sur les côtes islandaises. Eldfell est le lien de toutes choses dans le roman, celui qui rassemble les blessés et qui les réconforte sur l’avenir. Il est “l’enfant vulnérable […] voyant des choses invisibles” (p.242)

Guðmundur est chauffeur de bus, orphelin, enfant aux yeux vairons et bridés. Il est l’Alfe noir dont les regards se posent sur lui depuis l’enfance. Il ne se sent pas légitime, légitime de créer, ni même d’exister.

“Malgré les années, Guðmundur est toujours saisi à froid par la violence de ce qui le traverse lorsqu’on l’envisage avec cette insistance douteuse. Un sentiment de culpabilité remonte alors à la surface. L’illégitimité sur plusieurs générations qu’il doit endosser lui, Guðmundur, bien qu’il ne sache pas d’où il vient” (p.48). 

Il sait qu’il doit cesser de tourner en rond, au sens propre comme au figuré, il doit quitter la route circulaire. Alors il abandonne son bus et se sépare de son passé en emportant avec lui ses carnets et ses rêves d’écrivain. Il improvise alors son nouveau chemin dans des terres qu’il ne connaît pas mais auxquelles il appartient plus qu’il ne l’imagine. Lui, Guðmundur, l’intrus devient non plus un étranger, mais un habitant du monde.

“sans père ni mère, il est né de cette terre, par surprise, comme un volcan.” (page 51). 

J’ai aussi été Arna, seule dans sa maison bleue, loin du monde et trop près du passé. Le temps de quelques pages, j’ai compris qu’Arna, c’était la mort du sentiment amoureux où la guérison est lente mais sûre. Où on a peur d’oublier quand on s’autorise à avancer. Elle veut prolonger son deuil et par extension, ces souvenirs mais, au lieu de se guérir elle-même, Arna la sorcière guérit les autres, les gens et les animaux, elle les accompagne dans une mort qu’elle pressent toujours.

C’est un roman lent, solitaire, qui nous emporte loin des repères rassurants de ce monde. Mais dans sa contemplation, il crée une transcendance inouïe, dans la petite maison bleue en haut des falaises islandaises. Lors d’une tempête précédant une éclipse attendue depuis des siècles, le lien indicible entre les choses est enfin pénétrable. Ces individus jusqu’à présent seuls, s’harmonisent, s’accordent sur la beauté, sur sa violence du monde et sur la destination des âmes échouées. L’écriture est poétique, presque mystique et pourtant si simple.

Les baleines, les arbres pour pleurer, la nature ; à la fin de la lecture, on comprend que “nos corps sont pénétrés de toutes les mémoires emmêlées ». L’auteur nous rappelle notre connexion avec le monde naturel dont il faut apprécier la beauté mais aussi son caractère éphémère. On peut suivre le fil rouge qui se tisse dès les premières pages, les personnages se sont rencontrés, mais certains l’ont oublié. Je comprends l’importance de la baleine qui est gravée en chacun d’eux : Eldfell le porte sur lui, en totem taillé dans le bois, Guðmundur en porte le symbole à même sa chair et Arna inscrit leurs noms dans son carnet bleu au fils des années. La mélancolie des baleines, c’est la poésie des paroles de l’enfant, les douleurs indicibles, le cadre sauvage et hostile. La dichotomie entre cette mer froide et tourmentée et la lave figée qui apporte à l’eau ses vertus curatives. L’eau, c’est la peur de la disparition du mari d’Arna, de celle à venir d’Eldfell, de Birna, l’enfant qui a disparu. C’est les baleines échouées mais c’est aussi le chant des rêves qui se réalisent, c’est Nùn, c’est l’apaisement après la tempête. C’est le baleineau qui retrouve sa mère.

Le roman est comme un long rêve qui continue malgré les multiples réveils, un paysage onirique rempli de folklore islandais. Les mots sont tendres et doux même lorsqu’il s’agit de la mort elle-même.

“À présent, tu n’es plus seul, je fais le reste du voyage avec toi. Tu ne seras plus jamais seul, Eldfell.

Je peux emporter Nun avec moi dans la fusée

Tu peux emmener tout ce que tu veux avec toi Eldfell. Il y a tellement de place.

Même mon chagrin

Surtout ton chagrin, c’est ce qui prend le plus de place. Les chagrins et les souvenirs.

J’ai peur du noir

Nous n’irons pas vers les trous noirs, uniquement vers les étoiles. Notre envol sera sublime

[…] Eldfell ferma les yeux et pour la dernière fois emplit ses poumons d’air. L’envol était imminent. Le sublime envol.” (p.118-119)

Finalement, tout comme l’enfant Birna qui ne voulait pas être retrouvée, aucun des personnages n’a jamais été perdu. Il suffit parfois de savoir contempler.

“il pose ses mains en ornière contre la vitre froide pour mieux percer les secrets de l’obscurité rugissante. L’enfant aussi attend quelque chose. Quelque chose l’appelle” (Eldfell p 243).

La mélancolie des baleines, de Philippe Gerin (édition Gaïa/Actes sud, 2021) | par Lynn Breidenstein

Mausolée, de Louise Chennevière (éditions P.O.L, 2021) | par Inès Etié

Dès les premiers instants de ma lecture de Mausolée aux éditions P.O.L j’ai été emportée dans le tourbillon des pensées de la narratrice. Le style d’écriture haché, provoqué par des phrases qui s’arrêtent à peine commencées, rythme le récit autant qu’il bouleverse le lecteur. On a l’impression que la suite serait trop dure à prononcer, que les mots ne suffiraient pas à exprimer justement ce qu’elle ressent. Ce deuxième roman de Louise Chennevière est un roman d’amour qui commence étonnamment par une rupture.

La narratrice, personnage sensible dont on ne connaît presque rien mis à part les sentiments qu’elle éprouve, est abandonnée par celui qu’elle aime dès les premières pages. Dès lors, elle se trouve en proie à une tornade d’émotions et de sentiments, parfois contradictoires, passant de la colère à la tristesse, de la nostalgie au dégoût de cette relation. Elle se refait le fil de leur histoire, revoit avec un œil nouveau et triste ce qui avait été des moments à eux transformant parfois les évènements à force de les ressasser.

« Tous ces souvenirs que je repassais en boucle, à partir desquels j’en inventais d’autres, tous ceux qui ne manqueraient pas de venir, toutes les choses que nous allions faire, encore, ensemble, recomposant sans cesse à partir de tous les faits, les possibles, élaborant mille et un scénarios, développant à l’infini la suite de l’histoire. Ma vie n’était plus, que. Mémoire et fiction. »

Elle décidera d’écrire pour détruire cet être aimé, de tout mettre dans son texte et ainsi l’oublier à jamais. Cependant au fil du temps, phrase après phrase, le roman qu’elle voulait écrire deviendra une lettre d’amour. Une ultime lettre dans laquelle elle se confie à celui qu’elle a tant aimé et qui l’a tant fait souffrir.

« Pourtant, tous les choix que j’avais faits, toutes les décisions que j’avais prises, n’avaient jamais été qu’en vertu de toi, lecteur absolu, idéal, toi, unique, mais secret destinataire de ces mots, que je m’étais à moi-même dissimulé. »

En écrivant, elle essaie de se libérer de ses sentiments pour lui qui la font tellement souffrir, l’enfermant dans une tristesse pathétique qu’elle a toujours voulu fuir. Malgré elle et malgré sa vigilance, elle s’est retrouvée piégée par son amour. Tout au long du récit, la narratrice est consciente de faire partie d’un cliché ce qui la révolte.

« Celle que je m’étais toujours promis de ne jamais devenir, car je savais depuis trop longtemps, depuis toute petite, comment finissent les romans d’amour, et comme elles étaient, toujours, à la fin, éperdues, abandonnées, les femmes. Mortes. Condamnées à écrire ce texte minable, pathétique, ce pauvre chant d’amour que personne n’entendrait jamais (…) »

L’écriture pour elle se veut libératrice, elle veut tourner la page de cette relation et se retrouver, penser par elle-même et pour elle. Malheureusement, elle se rendra compte que l’écriture n’efface rien et ne fait que marquer dans le marbre des sentiments bien présents. Ainsi dans l’œuvre qu’elle rédige la narratrice fait son deuil en nous offrant une critique des différentes étapes par lesquelles elle va passer avant d’être libérée.

Le traitement du temps dans Mausolée est un autre élément qui m’a troublée. En effet, la narratrice reprend les éléments de son histoire en partant de sa rupture à sa rencontre avec celui à qui elle adresse sa lettre. Le tout en insistant sur les sentiments qu’elle a éprouvés au moment de la rupture, mais aussi durant tout le processus de deuil. Ce dernier élément donne une impression de longueur au temps qui s’étire, se tord et qui est alourdi par la tristesse profonde de la narratrice.

« Ce texte dont je ne m’étais jamais séparée, que j’avais trainé depuis deux ans comme on traine derrière soi un cadavre, le corps gisant de notre amour que je n’avais jamais voulu voir mourir. Le livre comme une crypte creusée profond, quelque part loin dans mon corps, où j’aurais pu pour toujours te garder. Deux ans, avec le livre, sans toi. C’est long, c’est court ».

L’autrice dans Mausolée nous dévoile avec sincérité les sentiments que l’on peut ressentir lors d’une rupture en nous indiquant que le temps peut être à la fois un allié, mais aussi un ennemi. En effet, c’est celui qui guérira, qui pansera les plaies, mais aussi celui qui s’écoulera toujours plus lentement et qui creusera le manque. Chaque jour qui passe est un jour de plus sans l’autre, un jour qui creuse la distance entre deux êtres et qui ne fait qu’amenuir les chances de retrouvaille. Le récit nous montre aussi avec une exactitude déconcertante à quel point le temps est fugace et nous rappelle qu’en un instant tout peut basculer.

L’ouvrage de Louise Chennevière ajoute une nouvelle pierre à l’édifice déjà bien haut des histoires d’amour déçues. Mais c’est une pierre singulière, car elle présente le thème de manière anonyme. Les personnages sont définis par leurs sentiments. Ceux-ci étant universels, il est très facile de s’identifier en lisant le texte. Il raconte une histoire d’amour singulière mais aussi l’histoire d’amour de tout un chacun, lorsque le temps s’arrête et que deux destins se séparent.

« Non rien de ce que je sais, que je ne suis pas la première, que cette vieille douleur se trimballe de cœur en cœur depuis des siècles déjà et pour les siècles à venir, si seulement ils viennent, même lassée, moribonde, même. »

Je terminerais par dire que j’ai adoré ce roman. A peine refermé, j’ai eu envie de le prêter autour de moi afin de le faire découvrir au plus grand nombre. Il a su me séduire dès les premières lignes par son style d’écriture empreint de poésie et évidemment par son thème qui m’a particulièrement touché. Lorsqu’on est confronté à une peine de cœur on peut avoir l’impression que cette sensation de vide ne s’effacera plus jamais et ce livre est pour moi un bon antidote à cela. La narratrice nous prend par la main afin de nous aider à faire le deuil et nous montre que rien n’est impossible.

Et ils dansaient le dimanche de Paola Pigani ( éditions Liana Levi, 2021) | par Rachel Vergnaud

La Sase, Vaulx-en-Velin, est de Lyon, sud-est de la France, ouest de l’Europe. 

La Sase, usine de la Soie artificielle du Sud-Est, théâtre de la transformation de cellulose en viscose.

La Sase, dans laquelle travaillent jusqu’à trois milles ouvrières et ouvriers, tous les jours, toute la journée.

La Sase, une promesse de travail pour les immigrés venant d’Italie, d’Espagne, d’Arménie, de Russie, de Pologne et de Hongrie, comme Szonja. Quelques Françaises et Français.

Au centre de l’histoire, Szonja et les ami.e.s qu’elle rencontre en France : Elsa, Marco, Gisèle,… Tous.tes venu.e.s en quête d’un travail, d’une vie stable, d’un ailleurs un peu moins comme chez elleux : rural et pauvre.

Paola Pigani signe un roman documentaire qui retrace l’avènement du Front populaire en France, de 1929 à 1936, de l’éveil d’une conscience populaire. Au cours de ma lecture, j’ai pu suivre le fil des progrès de la condition ouvrière, ce livre comme un pont entre les années 30 et 2021.

Je me souviens avoir regardé l’heure plusieurs fois en lisant, pour évaluer ma vitesse de lecture et de combien de temps j’aurais besoin pour finir le livre. J’en sortais facilement. Je n’ai trouvé le livre ni haletant, ni captivant, mais très intéressant : instructif, fluide, poétique, riche d’évolution des personnages, de critique sociale et de peinture d’une époque.

Une description m’a frappée, vers le dernier quart du livre : celle des revendications des grévistes. Iels demandent 30 minutes de pause le midi pour manger. Iels réclament des masques et des gants contre les produits toxiques, alors qu’aujourd’hui les EPI (Equipements de Protection Individuelle) sont obligatoires et les consignes de sécurité affichées partout. Iels exigent des indemnités correctes en cas d’arrêt de travail. J’ai repensé à certaines de mes connaissances qui travaillent à l’usine, à tout ce qui est mis en place de nos jours parce que des ouvrières et ouvriers ont choisis de se battre il y a 90 ans. À travers les mots de l’autrice, je me suis sentie proche de leur quotidien, à ces grévistes.

Ce roman est comme une stèle mémorielle en l’honneur d’une ébullition révolutionnaire. Il est parsemé de détails vérifiables : dates, rues, noms de personnalités publiques, événement politiques. J’y ai retrouvé un véritable souci d’authenticité, de vérité.

Vérité brutale parfois, lorsque Paola Pigani raconte la pauvreté dans laquelle vivent les immigré.e.s venu.e.s en France pour trouver du travail. Au cœur d’une époque paternaliste où les ouvrières et ouvriers se voient attribuer des logements par leurs patrons, iels sont assigné.e.s aux appartements de cités-jardins, à deux pas de l’usine, pour pouvoir être convoqué.e.s à toute heure si besoin. Règne également dans ce roman historique, une atmosphère de xénophobie, entre la montée du fascisme, la crise économique de 1929 qui entraîne des licenciements en masse et une extrême paupérisation d’une part de la population.

« Intarissable quand il retrouve ses copains de la cité, Andor se fait amer quand il parle de la fraternité entre Français et étrangers, qui s’arrête aux portes de l’usine. »

page 182

Celle qui guide le récit, c’est Szonja. Tout au long de cette tranche de vie décrite dans le livre, elle est en quête de liberté. Elle se libère d’un avenir tout tracé dans sa campagne hongroise et part pour la France. Une fois logée, nourrie, rémunérée pour un travail éreintant, elle rêve de s’épanouir dans une vie à deux. Après son mariage avec Jean, un Français qui travaille aussi à la Sase, elle se retrouve étouffée dans un foyer froid, confrontée aux violences conjugales. Encore une fois, l’âpreté de l’usine la rattrape.

« […] ce couple triste, perdu entre l’usine et l’appartement, enfermé dans un périmètre d’asservissement. »

page 115

Comme une énième tentative de libération, Szonja commence à s’intéresser à l’émulsion politique naissante, elle est présente aux rencontres ouvrières, aux manifestations, soutient les grèves. Finalement, sa liberté réside dans l’émancipation de cet assujettissement de travailleuse sans droits, émancipation qui sera aussi la porte de sortie de son mariage sans bonheur.

Paola Pigani tisse le récit autour de lieux auxquels Szonja donne de l’importance. Ces lieux ont des valeurs sentimentales, valeurs qui évoluent à mesure que Szonja mûrit.

– L’usine, objet d’haine et d’amour. Un lieu prison, dont l’odeur et la fumée salissent les paysages tout autour et dont il faut s’éloigner le dimanche. Pourtant Szonja en prendra soin lors de la grève, en la gardant propre tant qu’elle est vide et silencieuse.

– La ligne de chemin de fer, limite physique et symbolique d’une frontière entre la cité ouvrière et la ville de Lyon. Appelée la ligne de l’Est, elle constitue, au début, la ligne à ne pas franchir pour Szonja, pour finalement devenir la voie qui mène à l’émancipation, à la libération.

– La grande cité ouvrière, espérance d’un foyer, signe d’une réussite : le mariage, mais qui devient vite un espace froid dont elle se retrouve prisonnière.

– Le lavoir où les femmes se rassemblent, discutent du quotidien et bientôt des révoltes, seul espace sans hommes.

– Les rives du canal, du Rhône, de la Saône. Les ouvrières et ouvriers s’y rassemblent le dimanche, pour profiter du soleil, se rencontrer, un peu malgré elleux.

– Le château d’eau, le refuge de Szonja, le seul endroit où elle se remémore la Hongrie, là où elle lave ses pensées au son des clapotis de l’eau prisonnière.

« C’est devenu son repère, son clocher, elle se fiche de celui de l’église, préfère son château silencieux au milieu d’un terrain vague. »

page 55
Crédit photo : Pixel2013

Plusieurs fois, au cours de ma lecture, je me suis interrogée sur le sens du titre : Et ils dansaient le dimanche. En effet le roman décrit presque exhaustivement la vie autour de l’usine, tous les autres jours de la semaine. Finalement, c’est un passage précis qui m’a ouvert les yeux. La poésie en prose de Paola Pigani l’expliquera bien mieux que tous mes mots.

« N’y a-t-il que la danse pour perdre le nord ? Est-il permis de rêver d’envol entre les arbres d’acier, les nuages acides ? Faut-il danser pour oublier cette soie humide dont on a déroulé le fil des milliers d’heures ? Cette soie du pauvre qui s’écoule comme une eau gaspillée…

Dans le temps de l’usine, ils ont mûri, vieilli et cherché une passerelle pour échapper aux machines et porter leur regard au loin. Le dimanche, ils ont eu ce bon soleil solidaire qui les suivait jusque derrière les talus herbus où ils étendaient leur fatigue.

Ce soir et pour trois jours, chaque bal va assourdir le monde entier et ses rumeurs funestes, guerrières, raciales. On va envoyer son corps paître au-devant de soi dans une prairie d’étoiles, picorer des baisers. La musique va pousser chacun au centre, sur la piste.

[…] Après avoir passé les portes Liberté, Égalité, Fraternité, voici la quatrième porte : Dignité. C’est là que s’ouvre le bal, que se relèvent les mentons. »

pages 221 et 222

Vous pouvez retrouver le livre ainsi que des vidéos de présentation de l’autrice sur le site des éditions Liana Levi.

Vous pouvez acheter ce livre via le site des Librairies Indépendantes.

Blizzard, de Marie Vingtras (éditions de l’Olivier, 2021) | par Amanda Argenty)

Dans son premier roman Blizzard, Marie Vingtras plonge le lecteur au cœur d’une tempête en Alaska qui sème le chaos dans la ville mais aussi dans la vie des personnages que nous allons suivre. C’est sans préambule que l’autrice met en place la disparition d’un petit garçon, point central de l’intrigue qui rapproche tous les personnages. Ainsi, Cole, Beth, Benedict et Freeman vont entrer dans une course contre la mort où présent et passé vont finalement se mêler. 

“Je m’efforce de faire attention aux détails. Des fibres de vêtement, un objet perdu, une branche brisée net à hauteur d’homme, le sol affaissé à un endroit, mais le blizzard ne me laisse pas voir grand chose. Parfois, le vent s’arrête d’un coup. Tout retombe au sol comme les plumes d’un oreiller et je distingue à peu près ce qui m’entoure, mais c’est toujours passager. Papa disait que c’était pire que la tempête elle-même : ce moment où tout est suspendu, comme lorsque vous êtes dans l’œil du cyclone, et où vous commencez à espérer alors que le répit sera de courte durée et qu’il faudra lutter à nouveau”.

Le choix de la tempête en Alaska donne un cadre original à l’histoire, un lieu qu’on ne voit pas forcément souvent dans les romans. Ce manque de visibilité pour les personnages mais aussi pour le lecteur donne une sensation d’oppression et ajoute de l’urgence à la situation. Mais si le résumé laisse penser qu’il ne s’agit que d’une histoire de disparition et d’inquiétude pour tous de savoir si oui ou non l’enfant sera retrouvé, ce n’est en réalité qu’une infime partie du roman. Car Blizzard est bien plus qu’une tempête habituelle de la région. C’est avant tout une multitude de tempêtes intérieures qui grondent en chacun des personnages. Le lecteur découvre de cette manière des personnages hantés par les fantômes de leur passé. La notion de huis clos annoncée en quatrième de couverture ne fonctionne plus. On va presque jusqu’à oublier que le but de l’histoire et de retrouver l’enfant au profit d’un voyage dans le temps avec les protagonistes qui nous embarquent dans des lieux qui les ont marqués.

« Quelquefois le poids des secrets est si lourd qu’on ne sait même plus comment s’en débarrasser sauf en disparaissant.”

Cette ouverture sur le passé montre la construction de personnages quelques peu caricaturaux, avec des sentiments parfois exagérés mais qui ont réussi -pour ma part- à me faire ressentir des émotions fortes. Et c’est ainsi qu’on découvre les âmes blessées que sont en réalité Beth, Benedict et Freeman.  La détresse du moment n’est qu’un prétexte pour que nos personnages se replongent dans un passé qu’ils pensaient enfoui à jamais. Le terme de « disparition » prend alors plusieurs sens et plusieurs visages. Si ce nouvel angle qui apparait malgré tout assez vite dans le roman est assez déconcertant au début, on se prête au jeu, on s’attache, et on finit bouleversé en découvrant les vérités. On peut remettre quelque peu en cause la crédibilité de l’histoire en se disant que ça fait beaucoup d’âmes en peine pour un lieu si isolé. Mais qui parmi nous n’a jamais eu peur de la disparition et tout ce qu’elle sous-entend? Et qui n’a jamais voulu disparaitre dans un lieu abandonné pour oublier le passé ?  Pour nos protagonistes, c’est le moment d’affronter cela, et l’Alaska et ses intempéries représentent le lieu  idéal pour se pardonner. On peut alors se demander si, au fond, la véritable intrigue du roman n’est pas le fait d’accepter le passé et arrêter de le fuir pour avancer et obtenir un futur plus apaisé. 

Blizzard est disponible aux éditions de l’Olivier au prix de 17 euros. Laissez vous tenter par cette histoire bouleversante et pleine de charme. 

Alain MASCARO, Avant que le monde ne se ferme (Autrement, 2021) | par Karl Forterre

Avant que le monde ne se ferme, ce titre qui nous invite et nous presse.

Ce premier livre de l’auteur, Lauréat du Prix Première Plume 2021 a été alimenté par l’expérience d’un auteur qui a tout vendu, excepté sa voiture et les livres avec lesquels il a voyagé. Son voyage l’a mené loin, de l’Europe à l’Asie en passant par l’Amérique latine, mais il est rapidement rattrapé par la Covid qui va l’arrêter et le forcer à se poser. C’est freiné dans sa course que ce professeur de lettres va se lancer dans ce qui sera son premier roman publié. Alain Mascaro est coincé dans un pays qu’il aurait voulu quitter. Il prit donc son mal en patience et admira des dauphins roses. C’est dans ces conditions qu’il put respirer, loin des mesures sanitaires, face aux grands espaces : l’auteur n’avait personne pour le rappeler à l’ordre. Ainsi il respira et diffusa une histoire qui invite à en faire de même.

J’ai choisi ce livre pour de multiples raisons. Sa couverture aux dominantes bleu et jaune m’a accroché l’œil. Son ciel envahi par les branchages et cette colombe filant vers la droite m’a invité au voyage. La subjectivité induite par le regard orienté vers le ciel n’y est certainement pas pour rien dans ce sentiment, mais c’est la citation écrite sur le bandeau qui a fini de me convaincre de commencer la rentrée littéraire par ce livre.

La quatrième de couverture me conforte dans mon choix, la culture tzigane est un nouvel angle d’approche d’une histoire plus que connue, celle de la Seconde Guerre mondiale. Lire l’histoire d’Anton au format numérique a été pour moi une expérience agréable. J’ai aimé le lire lors des pauses entre deux cours, au fond de mon lit sur mon téléphone, sur ma tablette depuis mon canapé. Ma lecture nomade a fait quelque part écho à la légèreté avec laquelle Anton parcourt les premiers paysages. L’absence de chapitrage est remarquable, elle apporte une évolution organique à l’histoire. Elle s’écoule de façon uniforme, comme pourrait s’écouler la vie : de façon continue. Loin des contraintes sanitaires et de l’anxiété portée par la covid, la petite troupe des Torvath expose sa culture, sa vie foraine qui l’amène à rassembler autour d’un chapiteau une famille qui ne connait pas de frontières – jusqu’à ce qu’elles s’imposent à eux. Le grand nombre de personnages de nationalités différentes rajoutent à la sensation de voyage grâce au lexique qu’ils apportent avec eux. 

Ils se muent sous une plume élégante et incisive qui décrit l’expérience des camps. C’est avec peine que j’ai suivi leurs parcours frappés par la violence du nazisme. Un parcours qui n’avait rien d’initiatique pour Anton. Le personnage principal ne ressort pas grandi ou plus fort. Il est conforté dans sa crainte d’autrui et est fragilisé dans son esprit et sa chair, il fait davantage office de témoin pour permettre ma vision que pour évoluer lui-même. Si quelqu’un donne tort au dicton « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. », il s’agit bien d’Anton qui ressort avec son aimé et bien d’autres personnages ébréchés de ce terrible moment de l’histoire.

Je me suis surpris à « googler » certains événements abordés. C’est avec satisfaction que ma lecture a pu reprendre en s’appuyant sur ma confiance en un travail sourcé, fort de la rigueur d’un professeur qui a lu plus de cinquante ouvrages portant sur la Shoah. 

Quand il nous est narré la violence de la vie dans les camps, il m’a été difficile de ne pas être saisi de vertiges. La folie compose avec un égoïsme crasseux pour nous donner de lugubres scènes. Celle-ci m’apparait comme significative en incarnant nombre de vices et de monstruosités en quelques lignes :

«  Regarde, apprends ! disait-il, comme pour se donner un alibi pédagogique au fait d’être là, en train d’assister au souper du roi. Vois les prunelles de cet homme, vois cette sombre lueur qui les dévore ! C’est la flamme du pouvoir, mon garçon. Chaim Rumkowski n’est qu’un pantin qui se prend pour un ventriloque ! Il croit que nous sommes ses marionnettes. Il se joue de nous. Nous sommes ses choses. Mais qu’est-il lui-même ? Ne voit-il pas les fils qui partent de ses membres ? Ne sait-il pas qu’il est un jouet entre les mains des bourreaux ? Il est aveuglé par le pouvoir, ivre parce que les marks qui circulent au ghetto sont signés de son nom. Monnaie de singe en vérité ! Ce n’est qu’un tragique simulacre, un théâtre sordide et ridicule ! Un jour, tout ça s’effondrera, alors peut-être se verra-t-il tel qu’il est : nu ! Le roi est toujours nu, mon garçon, toujours, ne l’oublie jamais !  »

Photo de Karl Forterre

J’ai été frappé par ce passage, car il montre la capacité des victimes à s’écraser entre elles. La violence est présente jusque dans le lexique, car entre les bourreaux, les simulacres et le théâtre sordide il n’y a que les marks et le roi qui les légitime. Chaim Rumkowski, le roi du ghetto, dispose des autres juifs enfermés avec lui dans le camp de Łódź. Il les exploite et les envoie à une mort certaine en restant paré de ses privilèges, le tout sous couvert d’agir dans leur intérêt.

Je retire néanmoins au delà de la violence, le sentiment d’avoir accompli un voyage.

 « Jag avait enseigné la musique au garçon et lui avait donné le goût des contrées lointaines. Il contait sans fin des histoires du Mah ā bh ā rata, la lutte des Pandava et des Kaurava, évoquait avec emphase les forteresses couleur de miel et les palais miroitants posés sur le désert du Thar, là-bas, aux Indes…

« C’est de là que nous venons, nous les Fils du vent, souviens-t’en.  »

Par l’aventure d’Anton, j’ai parcouru des décennies d’histoire. Jag illustre parfaitement cette expérience par son enseignement qui balise la vie d’Anton. Le moment où il fait part à Anton de sa définition des fils du vent est emblématique de l’œuvre. On retrouve toute l’essence de ce roman. En explicitant ce synonyme de Tzigane, on ouvre une porte sur ce mode de vie qui flirte avec la ligne d’horizon. Anton est l’objet des influences et des aléas du monde, on lui enseigne, on lui explique et il apprend et agit en conséquence. Anton le fils du vent navigue dans ce monde aux multiples nationalités et cultures aux éditions Autrement. Il nous apprend par cette fictive biographie que la vie bien quel soit vécu autrement que celle des autres est pleine de remous et mérite d’être vue et vécue.  

Lien de commande dans la librairie indépendante: la Librairie des Halles.

Karl Forterre

L’invention de Louvette de Gabriela Trujillo (Editions Verticales, 2021) | par Mallaury Nadal

Pour commencer… 

Longtemps, L. a été une femme sans passé. Et voilà que maintenant, elle se souvient de Louvette : soudain, il fait un temps de petite fille.

Cette citation figure à la deuxième page de L’invention de Louvette. Elle est le déclencheur de l’histoire de Louvette – L. Je me permets de la réutiliser comme le déclencheur de ce que j’ai, moi, à raconter.

Il me faudrait commencer ici par résumer le livre, mais, pour être honnête, je n’ai pas envie de le résumer. D’une part car il me semble qu’il fait partie de ces œuvres qu’il vaut mieux découvrir sans trop en savoir et d’autre part parce que je n’excelle pas vraiment dans cet exercice.  Oui mais voilà, il me faut bien l’écrire pour que l’on comprenne de quoi je parle. Alors, si je devais résumer ce livre en quelques lignes je dirais que L’invention de Louvette est l’histoire d’une enfance, d’une adolescence qui resurgit par fragments. L’histoire d’une femme qui, devant subir une opération oculaire à cause d’une “blessure de soleil”, se souvient des dix-sept premières années de sa vie. Une vie racontée à travers une série d’anecdotes où se mêlent moments d’innocence et moments de peur pendant lesquels Louvette développera bien d’autres blessures que celle du soleil.  

A la manière de Louvette, je me souviens de cette lecture et comme elle, je restitue les impressions qui resurgissent lorsque j’y repense, mes anecdotes à moi…

« Si je lis un livre et qu’il rend mon corps entier si froid qu’aucun feu ne pourra jamais me réchauffer je sais que c’est de la poésie. »

J’ai longtemps cru que je n’aimais pas la poésie, avant de comprendre que je ne lisais pas les bons poèmes – ou textes. Je cite ici Emily Dickinson, devenue ma poétesse préférée au fil de mon exploration de la poésie, car la première chose qui m’a fait comprendre que j’avais aimé ce livre est son écriture profondément poétique. Et lorsque je sens de la poésie dans un livre, ces mots résonnent en moi.

Au cours de l’histoire, on assiste à la découverte des mots, de la langue et des livres par Louvette “Cela arrive enfin, un matin qui se distingue dans la masse résonante de l’enfance, un matin dont pourtant elle a oublié la date. Louvette a appris à lire, et ce jour pourrait tout aussi bien être le premier de sa vie.” On sent dans le texte l’importance que l’autrice accorde aux mots, ce qui semble évident puisqu’après tout il s’agit d’un livre, mais je parle ici d’un lyrisme auquel je me suis sentie intimement connectée. Notons que Gabriela Trujillo a choisi le français comme langue d’écriture. On retrouve ce lien chez Louvette pour qui le français devient la “langue du dedans” et l’espagnol la “langue du dehors” jusqu’à ce qu’elles forment toutes les deux une “langue kaléidoscope”. 

Tout au long du livre, cette réflexion sur les mots et ce qu’ils représentent est quasi-constante. En tout cas, c’est ce que j’ai ressenti. Pour qu’un texte soit poétique, il ne faut pas forcément des rimes. Mais il faut des images, des métaphores, des sensations. Dans L’invention de Louvette, tout cela est permanent. Louvette, par exemple, semble être associée à une métaphore filée tout au long de l’œuvre. Qualifiée de “sauvage”, son prénom est dérivé du mot louve, elle est accompagnée par une sorte d’animal totem, une chienne qui ressemble à un coyote. Par ailleurs, la deuxième partie du livre s’intitule “Le coup de hanches du coyote”. Il me semble pertinent de parler de cette métaphore, car pour moi, ce fil rouge imagé est l’exemple parfait de la manière dont est construit le texte : avec des symboles qui participent à la poésie de l’histoire. 

J’ai commencé cette petite anecdote par citer Emily Dickinson et j’ai envie de la finir en citant un passage de L’invention de Louvette  auquel je pense encore parfois et qui quand je l’ai lu, quand je le LIS, me fait penser “je sais que c’est de la poésie”. 

“A mesure qu’il se découvre plus complexe, le monde devient une source inépuisable d’étonnement. Il n’y a plus seulement une manière absolue de dire soleil, un soleil si soleil qu’il est toujours soleil ; un iguane tellement iguane qu’il est juste iguane. Il y a aussi que le soleil est éclatant, que l’iguane fuyard. Le sable n’est plus seulement sable, il apparaît fin, noir, brûlant. Il y a aussi que le bleu devient le ciel d’avril, puis la mer, puis encore sa robe préférée et beaucoup, beaucoup plus tard, les yeux d’un homme qu’elle aime.” 

Pouvoir identificateur 

“Comme sans doute partout dans le monde à l’approche de Noël, on joue Casse-Noisette. C’est l’un des rares spectacles à l’affiche de la capitale, encombrée de ruines, du pays sous état d’urgence. Louvette connaît les airs du ballet féérique par cœur. Ce soir, elle attend avec impatience le deuxième tableau du premier acte où, elle le sait, Vania apparaît dans la “Valse des flocons de neige”. Mais la partie que Louvette préfère, c’est le pas de deux entre la fée Dragée et le prince Orgeat. Parce que, comme beaucoup de petites filles, Louvette a aussi rêvé de devenir ballerine pour jouer dans Casse-Noisette.”

J’ai lu ce passage alors que j’étais dans mon bain (un fait important qui méritera qu’on y revienne). Il m’a fait sourire et touché parce qu’il m’a rappelé mon enfance. Comme Louvette, j’écoutais et écoute d’ailleurs toujours le ballet Casse-Noisette et son Pas de Deux à Noël. Je dois ajouter que j’aime également beaucoup la Danse de la Fée Dragée. Comme elle, j’ai aussi voulu être ballerine quand j’étais petite, en partie à cause d’un célèbre film d’animation. Mais Louvette et moi avons des vies très différentes. Elle est d’Amérique centrale, moi de France. Elle a connu la guerre, moi pas. Sans trop en dire, les relations avec ses parents ne sont pas les meilleures, les miennes sont excellentes. Malgré tout cela, pour moi, une des plus grandes forces de ce livre est que l’on peut s’y identifier. Cela vient peut-être du fait que l’on possède tous des anecdotes du passé, de l’enfance, dont on se souvient comme Louvette. Des anecdotes de moments innocents, drôles, parfois naïfs et de moments plus difficiles que l’on ne comprenait pas toujours très bien à l’époque. Peut-être que les réminiscences du personnage mènent naturellement à ce que le lecteur se souvienne à son tour, à ce qu’il projette ses propres souvenirs dans le livre. En tout cas, c’est ce qui m’est arrivé. Je me suis retrouvée dans certains éléments de la vie de Louvette. Tout d’abord son lien avec la nature, avec les mots et les livres, avec certaines de ses aspirations et son rapport au monde. Dans l’univers de Louvette “Les choses s’apprêtent, se répondent, se rassemblent et disparaissent. Il y a les choses qu’on croque ; celles qui ont des pattes ; celles dont l’odeur rend gai, celles qu’on doit mimer parce qu’on ne sait pas les décrire ; celles qui brillent ; celles qui se cachent et, enfin, celles qu’on oublie, parmi lesquelles on trouve des choses qui piquent et d’autres qui se perdent dans la fosse aux crocodiles, derrière la commode. »

Dans les moments où les différences entre le personnage et moi étaient trop grandes, j’ai aimé découvrir l’histoire d’une vie divergent de celle qui m’appartient. Cela m’a permis de me rappeler que je n’étais pas le centre du monde et m’a évité d’effacer les inventions de Louvette et de Gabriela Trujillo au profit de la mienne ; car même si un lecteur s’approprie toujours l’ouvrage qu’il tient en main, ce n’est pas mon histoire. On devine que Gabriela Trujillo raconte une partie de sa vie au travers de Louvette, notamment quand il s’agit de la guerre puisque l’autrice est originaire du Salvador où a eu lieu une guerre civile. Dans le livre, la brusque réalité fait irruption dans l’enfance de Louvette, ce qui me surprenait toujours et permettait de me ramener les pieds sur Terre.

“[…] la balle perdue ne connaît pas de loi. Louvette l’imagine entrant par la fenêtre. Trompant son monde pour passer à travers les canalisations et tomber par le robinet afin de la tuer. Elle peut aussi arriver par la boîte aux lettres. Dans son assiette. Une balle perdue – et la guerre, sans qu’on l’ait invitée, s’incruste à la maison.”. 

Une prise de risque révélatrice

J’ai envie de raconter une dernière chose. Comme je l’ai dit plus haut, parfois, je prends des bains. Souvent, je lis dans mon bain. Je sais que cela ne viendrait pas à l’esprit de tous les lecteurs, trop effrayés à l’idée d’abîmer l’objet qu’ils considèrent sacré. Il est vrai que j’ai déjà fait tomber mon livre préféré dans l’eau – je l’ai vite rattrapé mais les pages sont désormais gondolées à jamais. Cela ne me dérange honnêtement pas, j’estime que c’est une partie de son histoire. En tout cas, chez moi, lire pendant que je prends un bain, c’est le signe que je suis accrochée à ma lecture, que je passe un bon moment ; car pourquoi prendre le risque d’endommager un livre à ce point, s’il ne me plaît même pas ? 

Vous aurez compris où je voulais en venir.
J’ai emmené L’invention de Louvette avec moi dans mon bain.

D’oncle de Rebecca Gisler (Verdier, 2021), par Noëlie Guéguen

D’oncle , dès son titre, annonce en quoi consiste le roman. Son sujet déjà, celui de l’oncle; ajoutant à cela un “D’”, à la fois faisant appel aux essais classiques portant sur un sujet précis, mais qui devient grammaticalement incorrect avec la suppression du déterminant. Est donc annoncée tout le caractère déconcertant et incorrect du roman. 

Un oncle, donc, qu’est-ce que c’est? Celui-ci, à l’étude par le biais de sa nièce, apparaît dans toute sa bizarrerie. Sans nom, le personnage est exploré dans son intimité, à travers des éléments de son quotidien. Ce quinquagénaire, regardé avec empathie, apparaît dans tout son décalage. Décalage au monde notamment : à la fois âgé et enfant, gros et boiteux, entouré et solitaire. 

L’oncle dit qu’il n’a jamais réussi à suivre le rythme des autres et qu’il se tenait toujours un peu en arrière, une deux, une deux, comme un crabe trop lourd, gauche droite, gauche droite, c’est comme ça qu’il fallait avancer, un pas après l’autre comme tout le monde, et l’oncle nous répète toujours comment, lors d’une parade, le caporal avait arrêté le régiment, et comment le caporal avait demandé d’en extraire « le pédé qui chante avec une voix aiguë », et comment le caporal avait crié « où est-il ce pédé ? » et l’oncle raconte comment il avait fini par comprendre et qu’il s’était avancé sous un tonnerre de rires, et comment lui aussi riait sous ce tonnerre de rires qui se déversait sur lui, et quand j’entends cette anecdote je m’imagine toujours comment le caporal devait se tenir face à l’oncle et comment il devait lui hurler dessus, et comment le caporal, par l’exemple, faisait comprendre aux conscrits qu’on ne tolérerait pas le plus petit début d’extravagance, qu’il fallait marcher au pas au propre comme au figuré, et que ça valait pour tout le monde et que c’était une leçon pour la vie, et quand l’oncle raconte cette histoire, il ne manque jamais de préciser que c’était lui qui chantait avec une voix aiguë, au cas où mon frère et moi nous ne l’aurions pas compris, et il en rit toujours, l’oncle, de cette anecdote, et nous rions avec lui comme si nous nous tenions avec lui dans le rang, tous les trois soldats au service de la patrie.

Le sentiment de décalage s’installe tout au long du roman. Son rythme est fait de successions de scènes à la chronologie distendue et désordonnée. Les phrases sont haletantes et logorrhéiques, multipliées de virgules et de conjonctions. En plus de cela s’ajoute un rapport au réel déconcertant. L’oncle, quasi animal, biscornu, transpirant, bruyant, qui s’enferme dans sa chambre, est pourtant toujours observé avec respect et admiration. Son quotidien prosaïque n’est jamais jugé.

L’attention est portée aux plus petits détails, même les plus insignifiants en apparence ont leur importance. Le contexte économique et social fait partie intégrante de l’histoire de l’oncle. Les deux se lisent en filigrane, se font des échos, sans pour autant toujours les nommer directement. Un paysage est donné à voir, un puzzle qui se construit et qui parle de l’intime à travers les lignes. Entre les relations et son comportement, la figure de l’oncle se dessine dans les moindres recoins, dans tout son anti-conformisme. Cette figure détachée du noyau familial prend place au centre, et même dans son absence occupe tout l’espace du récit. 

Il y a peu, la chambre de l’oncle nous était encore interdite, non pas que l’oncle nous ait un jour interdit l’accès de sa chambre, ce n’est pas vraiment son genre, non il s’agissait plutôt d’une règle silencieuse, d’un accord tacite, comme on dit, et il y a peu, quand l’oncle se levait encore le matin pour aller travailler, il fermait la porte de sa chambre à clé et il cachait la clé dans une des boîtes à bijoux de ma grand-mère, et nous connaissions tous l’emplacement de sa cachette mais cela n’avait aucune importance, personne n’aurait songé à s’introduire dans la tanière de l’oncle en son absence, car ainsi qu’il en va des vrais tabous, ceux dont dépend la survie de la tribu, l’idée de transgresser celui-ci ne nous effleurait même pas.

L’intimité de l’oncle est explorée dans son environnement, et le cadre familial. Les paroles non-dites ont leur poids : le mot “famille” n’apparaît que 9 fois, et rarement dans le contexte relatif à l’oncle et sa nièce. Ce roman à propos “d’oncle”, pique la curiosité : on s’intéresse à cet homme, si proche dans le cercle relationnel et pourtant si distant. La notion de transgression s’infiltre à tous les niveaux du roman, y compris dans le style ou dans les relations interpersonnelles qu’entretiennent les personnages.

Le quotidien présenté semble fortement intime, singulier, et pourtant lors de la lecture peut résonner avec des éléments du quotidien du lecteur. Les personnages, qui penchent parfois du côté de la caricature, sont troublants car ils sont uniques, au point d’en venir parfois à se demander si les faits énoncés auraient pu prendre place dans la réalité, troublant la ligne entre la figure de l’autrice et la narratrice. 

Le rapport à la réalité est ainsi lui aussi troublé : à l’opposé de ces scènes tirées d’un quotidien se glissent des scènes oniriques, tirant vers le fantastique, et ce dès son incipit. Ces scènes sont soudaines et déstabilisantes : l’oncle qui s’échappe par le trou des toilettes, les neveux qui se grattent jusqu’au sang, l’oncle qui se rend sur la plage pour dévorer une mouette. Toutes ces scènes reprennent des éléments concrets, mais toujours sous un angle étrange. 

Pour autant, le caractère authentique, sincère du récit n’est pas empiété. Au contraire, cela semble presque renforcer l’honnêteté du regard de la narratrice. Il est sincère, sans filtre. C’est sa sincérité la plus totale qui déstabilise. Les jugements sont passés à la trappe (ou mis aux égouts, de façon assez littérale).

Ce roman, comme son personnage central, s’ancre dans un décalage, à tous les niveaux: un décalage au réel; décalage au temps, aux codes, aux attentes. Ce livre est une bizarrerie à l’image de son personnage étudié, épousant le flou entre réalité et fantasme, toujours avec candeur.


Pour en savoir plus : 

Le livre sur le site de l’éditeur

L’autrice en podcast chez France culture dans l’émission Par les temps qui courent, le 08/09/2021


Noëlie Guéguen

Blizzard, de Marie Vingtras (éditions de l’Olivier, 2021) | par Timothé Vasseur

Marie Vingtras publie son premier roman sous pseudonyme en mémoire à Caroline Rémy, première femme rédactrice en cheffe d’un journal en France, qui écrivait sous le nom : Arthur Vingtras. Elle nous dévoile son premier roman Blizzard, qu’elle a envoyé par la poste aux éditions de l’olivier. Blizzard n’est pas le premier livre écrit par Marie Vingtras en revanche, c’est le premier qu’elle termine. Il lui est inspiré par son goût de la littérature nord-américaine. La quatrième de couverture nous promet un thriller en « huis-clos en pleine nature » au bout du monde, en Alaska, en plein blizzard pendant lequel un petit garçon disparaît.

En ouvrant Blizzard on découvre quatre personnages dont nous partageons le point de vue. Plus ils s’enfoncent au cœur de la tempête, plus nous nous retrouvons dans leurs tourments. Tous sont coupables de quelque chose, il ne reste plus qu’à savoir de quoi.

Nous avons d’abord Bess avec qui l’intrigue s’ouvre, seul personnage féminin du roman, elle lâche la main du petit garçon quelques secondes le temps de refaire son lacet et c’est cette erreur d’inattention qui provoque sa disparition. Elle s’en veut et part à sa recherche. Dans le blizzard c’est le fantôme d’un proche disparu qui va la hanter. Elle fait face à sa culpabilité et sa honte, il faut absolument qu’elle le retrouve.

« Pourtant, je ne peux pas abandonner totalement. Le gosse est dehors, et celui-là, il faut que je le sauve. On ne peut décemment pas commettre deux fois la même erreur. » 

Page 29 à 30

Il y a ensuite Benedict, le père du petit garçon, ou du moins qui tente du mieux qu’il peut de l’être. Il vit dans cette région depuis qu’il est enfant, dans la même maison où ses parents et son frère vivaient. La disparition du petit garçon lui rappelle celle de son frère, et de tous les mystères qui l’entourent. 

« Thomas dont l’absence a tout fait dérailler, nous a fait prendre un chemin tortueux semé d’échecs alors que nous avions tout pour être heureux pour les cent ans à venir. »

Page 58

On retrouve aussi Cole, vieux personnage et détestable à souhait comme son ami Clifford dont il parle à plusieurs moment dans le récit. C’est chez lui que Benedict accourt chercher de l’aide pour retrouver Bess et l’enfant. Il connait Benedict et son frère depuis qu’ils sont tout petits. Dans le blizzard il ne pense qu’à rentrer, il ne croit pas que ni Bess, ni le petit soient toujours en vie. 

« Benedict a pas demandé au nègre de venir. C’est dommage parce qu’à son âge, avec une mauvaise chute, on aurait pu faire d’une pierre deux coups pour ainsi dire. J’espérais qu’il crève dès le premier hiver, j’avais même parié là-dessus avec Clifford. […] C’est sûr, ça fait des envieux de revenir avec une fille comme ça ici. C’est un coup à s’attirer des ennuis et je suis pas sûr que Benedict l’ait bien compris. Ça pourrait lui retomber dessus à un moment ou à un autre. Je suis pas le seul à trouver que ça excite les convoitises et Magnus est plus là pour le protéger. »

Page 52 à 54

Enfin, il y a Freeman qui vit reclus et seul, il n’a pas d’interaction avec les autres habitants. C’est un ancien soldat du Vietnam que Dieu semble avoir protégé tout au long de sa vie. Il est ici pour une raison mystérieuse. Pendant le blizzard il reste enfermé chez lui et se remémore sa vie. Ce n’est qu’à la toute fin que tout s’assemble, il est comme la dernière pièce du puzzle, et que l’on comprend les raisons de sa présence en Alaska et dans l’intrigue.

« Dieu m’a placé ici, j’essaie de me convaincre que c’est Lui qui l’a mise sur mon chemin alors que j’avais tant fauté. […] J’avais pourtant toujours mon Beretta en main, chaud et familier, calé dans ma paume. Je ne voulais pas qu’il meure. Comment aurais-je pu le souhaiter ? »

Page 46 & 47

Ce sont les thèmes de la paternité et de la culpabilité suite à la disparition d’un être cher qui lient tous les personnages entre eux et qui tissent l’histoire. Tout au long du roman la paternité, que ce soit des pères biologique, d’adoption ou de figuration, est abordée de manière subtile. Très certainement dû au fait que c’est inconsciemment que l’autrice a écrit sur ce thème.

Marie Vingtras reprend parfaitement les codes du thriller : des chapitres courts, des phrases courtes. La polyphonie du roman rend la lecture encore plus rythmée. Ajoutez encore à cela le danger pressant du blizzard et les secrets entourant chacun des personnages et vous obtenez une lecture prenante. L’autrice développe très bien son intrigue et ses mystères, dosant à la perfection ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas, assez pour en apprendre un peu plus à chaque chapitre mais trop peu pour pouvoir s’arrêter. Ce rythme qu’elle construit permet d’entrer pleinement dans l’intrigue sans s’ennuyer. Tout au long on se demande ce qu’il va se passer, que ce soit pour le petit garçon disparu ou même pour les autres personnages. Marie Vingtras, à la fin de son roman, fait le choix de ne pas apporter de réponses à tous les mystères. Cela ne m’a pas dérangé puisqu’elle répond à beaucoup d’autres. De plus, cela rajoute une certaine réalité au roman puisqu’on ne peut jamais tout savoir. 

En fermant Blizzard, c’est une certaine déception qui m’empare malgré toutes les qualités du livre. Non pas à cause de la chute de l’intrigue ou car l’intrigue m’a déplu, bien au contraire, mais à cause de cette promesse non tenue, celle du huis-clos en pleine nature. C’est cette même promesse intrigante, composé de deux termes en opposition l’un avec l’autre, qui m’a en partie poussé à lire ce roman. Bien que l’intrigue se déroule en Alaska, que le danger du blizzard se fasse ressentir par les personnages, la majeure partie du roman se passe plus dans l’introspection des personnages et l’exploration de leur passé, pour découvrir leurs secrets, que dans la nature. Et c’est alors que l’Alaska se retrouve au second plan, presque absent.

Malgré cette petite déception quant à la promesse, j’espère avoir l’occasion de lire un prochain livre de Marie Vingtras, et que Blizzard ne soit pas le seul livre qu’elle termine.

Le Parfum des Cendres de Marie MANGEZ (Finitude, 2021) | par Joey Valdec

Le parfum des Cendres c’est l’histoire de Sylvain, c’est son métier si peu commun qui a pour particularité de mêler la mort et les parfums ce qui fascine le personnage qui quant à lui est froid, voire même morose, sans lien avec le monde vivant, sa seule manière de percevoir le monde, ce sont les odeurs.  N’ayant affaire qu’à des morts, une jeune doctorante arrive soudainement dans sa vie à savoir Alice. Curieuse de nature elle est à l’opposé de Sylvain et va jouer un contraste important dans l’œuvre puisque c’est elle qui va en outre mettre en lumière la personnalité du protagoniste.

Sylvain Bragonard est devenu thanatopracteur après avoir laissé de côté son ambition de devenir parfumeur de profession. Ce changement est motivé par un traumatisme personnel et tout l’intérêt du livre pourrait résider dans le fait de comprendre de quoi il s’agit mais il n’en est rien puisque dès le début, on apprend ce qu’il s’est passé en lisant entre les lignes. Si le lecteur entreprend la découverte de l’ouvrage sous une forme d’ouverture des sens, ce n’est pas pour rien, Sylvain ne va en effet expliquer son métier à Alice que par les odeurs et rien d’autre ce qui va classifier ce roman de sensoriel, en effet, elle doit l’interroger avec ce prérequis pour attiser sa curiosité devenant presque maladive tant Sylvain est une énigme à lui tout seul et peine à s’ouvrir au vivant.

Je ne perçois pas Sylvain comme Alice, ce personnage me dérange et me fait beaucoup de peine à la fois, cette histoire m’a fait entrevoir une profonde tristesse, il est une entité qui ne peut continuer de vivre et faire la différence entre le monde vivant et les morts qu’il côtoie. Pourquoi j’ai l’impression que ce personnage a une peine ineffable ? On ne peut pas vraiment l’expliquer. Il me déplait mais Alice le rend attachant, en soit, ce sont les odeurs ou du moins un « ressenti » des corps qui alimentent son quotidien, mélangées à celles de toutes les substances chimiques qui rallongent la durée de conservation de ces corps, pour quelle raison ? Pour que la famille puisse faire un deuil plus doux ? Non, il sent bien plus que tout cela, le parfum est singulier à chaque personne, elle décrit à Sylvain qui ils étaient et comment ils fonctionnaient. Marie Mangez a cette façon de réveiller de vieilles émotions quand je sens une odeur en particulier, chaque odeur a une intention d’appréhension.

Il [Sylvain Bragonard] avait même pensé, brièvement, mettre de la musique pour créer une illusion d’Alice – mais, de la musique, quelle musique ? Il était resté confus et indécis, incapable de se remémorer un morceau en particulier – les musiques de se remémorer un morceau en particulier – les musiques d’Alice n’avaient de commun que leur éclectisme, et il les confondait toutes.

Il est clair que l’opposé entre Sylvain et Alice a eu un impact sur ma lecture, comment peut-on passer du calme, de la tranquillité terne qui anime le quotidien de Sylvain à Alice qui est venue avec pour objectif de détruire sa carapace, elle casse ce climat de douceur et de légèreté par des situations aussi touchantes que complexes.

Alice est bruyante et spontanée elle vit en musique et à travers les sons, elle qui a été élevée par une mère sourde n’a pas pour habitude de côtoyer un personnage qui lui préfère le calme.

« Vous vous rappelez de tous ? Tous les corps que vous sentez ? »

« Tous… ? » Il parut réfléchir « je crois, oui… »

Le Parfum des cendres est surtout un roman original, élégant, sensoriel et illusoire qui oriente le lecteur dès les premières lignes vers une lecture spéciale avec une qualité littéraire qui relève l’enjeu de mettre des mots et des sensations liés à l’odorat. Certaines descriptions du parfum des morts relèvent du surnaturel et emportent le lecteur dans un fourmillement sensoriel très suggestif. En fait, c’est toutes les capacités sensorielles qui sont mises en œuvre pour parler de la mort avec une certaine forme de finesse et de tranquillité.

Marie Mangez, Le Parfum des Cendres, Editions Finitude, 18.50€

Encore une journée divine de Denis Michelis (Notabilia/Noir sur blanc, 2021) | par Lorynn COUROYER

J’ai choisis Encore une journée divine de Denis Michelis comme premier ouvrage à lire de la rentrée littéraire. Ce livre a été selectionné pour son apparence physique et pour son titre. En effet, le titre est mis en avant par un bandeau rouge et la couverture est composée d’une image assez particulière. Cette image représente au centre un homme de dos, avec un chapeau et une canne, face au paysage d’une plaine. Le motif de l’homme est placé ensuite plusieurs fois à différents endroits sur la couverture. C’est la curiosité suscité par l’association de l’image et du titre qui m’a poussé à lire ce livre.

Le fait qu’il y ait une centaine de page est encourageant pour la lecture, que nous soyons étudiant ou travailleur ou bien les deux à la fois, se poser sur un premier livre dont la lecture prend seulement quelques jours paraît facilement abordable. Tout le récit est en focalisation interne, la narration est à la première personne et elle est constamment sous forme de dialogue où le second locuteur est invisible à l’œil du lecteur mais présent par la parole de Robert, le protagoniste. L’incipit est in medias res, le lecteur est ainsi vite pris dans l’histoire. Le récit ressemble presque à celle d’un roman policier, si ce n’en est pas un, où le lecteur accompagne les personnages en quête du contexte d’un meurtre. Il est d’ailleurs question du meurtre du frère du protagoniste dans cet ouvrage. Chaque élément que donne le protagoniste sur le contexte est alors important et le fait qu’il ne donne pas toutes les informations dès le début incite le lecteur à rester accroché jusqu’à ce qu’il obtienne un nouvel élément qui fait avancer l’intrigue. Ce qui est encore plus intéressant c’est que plus le récit avance, plus les questions du lecteur se multiplient. J’ai choisi ce livre sans avoir d’attentes particulières et j’ai été charmé pendant ma lecture d’Encore une journée divine par les références au monde d’aujourd’hui qui procure un confort à la lecture, puis par le parler du protagoniste qui est direct. La mise en page du texte est aussi un élément qui m’a plu dans cet ouvrage.

L’incipit In medias res débute sur une minuscule. Le texte est composé de fragments qui s’enchaînent, il n’y a pas de saut à la ligne mais des alinéas. Il y a des saut de lignes seulement pour séparer le texte en différents temps. Un espacement avec une astérisque signifie que la scène change de temps, et possiblement d’espace. Il peut s’être passé quelques jours comme quelques heures. Il n’y a pas de chapitres mais il semble y avoir quatre parties. Ces parties sont reconnaissables car le texte de la première partie se termine sur une page et reprend sur la prochaine page de droite qui suit – donc soit sur la page suivante lorsque le texte termine sur une page gauche, soit sur celle d’après si le texte termine sur une page droite – après un espacement, qui aurait pu être utilisé pour le titre ou la mention d’une partie ou d’un chapitre.

Encore une journée divine est un livre singulier, intriguant et addictif.

Il est singulier par la façon dont il est écrit, par la mise en page du texte, par le protagoniste et sa manière de penser :

« Évidemment que je connais mon livre par coeur, et ça me ferait plaisir de vous en citer des passages à voix haute.
Je remarque que Madame l’Infirmière est toute ouïe, si vous saviez le plaisir que ça me provoque.
Vous avez peur des araignées ? Évitez les araignées.
Du vide ? Ne vous penchez pas trop en avant.
De l’avion ? Prenez le train.
Du noir ? Dormez la lumière allumée.
Des étrangers ? Restez chez vous.
Des clowns ? Évitez les cirques.
Des souris ? Ne descendez plus à la cave.
Des abeilles ? Pas d’inquiétude, bientôt il n’y en aura plus.
Des pigeons ? Restez en province.
Vous vous sentez abattu, triste, déprimé ? Voyez plutôt le bon côté des choses.
Épuisé ? A bout de nerfs ? Dormez cent ans, et votre prince viendra.
Vous venez de perdre un être cher ? Maintenant que vous avez compris que la mort existe, profitez de la vie.
Vous ressentez du désir, alors que c’est interdit ? Rien n’est interdit en matière de désir, car le désir est amour et nous sommes amour. Je rappelle par ailleurs que les interdits ont été posés par ceux-là mêmes qui cherchent à vous grignoter votre petite tête confer plus haut.
Bref : embrassez qui vous voulez.
COUCHEZ avec qui vous voulez.
Insistez s’il le faut. Soyez libre : brisez les chaînes que vous avez vous-même posées autour de vos poignets.
Timide ? Surpassez-vous.
Couard ? Demandez à quelqu’un d’autre.
Honteux ? Acceptez la honte, extériorisez-la, criez-la sur tous les toits, sauf si vous avez peur du vide, CQFD.
Angoissé ? L’angoisse n’existe que dans nos sociétés modernes de privilégiés, vous devriez au contraire vous réjouir.
Accro au jeu ? Faites-vous interdire de casino.
Accro à l’alcool ? Buvez de l’eau.
Au drogues ? C’est déjà trop tard…
Stressé ? Supprimez la source de stress.
Obèse ? Supprimez la source de nourriture.
En conflit avec l’autre ? Supprimez l’autre.
Avec vous-même ? Vous savez ce qu’il vous reste à faire. »

L’absence de voix autre que celle du protagoniste est aussi un élément qui révèle la singularité d’Encore une journée divine.

Il est intriguant grâce à son incipit in medias res, par les questions du lecteur qui se multiplient au fur et à mesure de la lecture, par le personnage et le lieu dans lequel il se trouve, un hôpital psychiatrique.

Il est addictif par son récit qui donne envie d’en savoir toujours plus sur le contexte, par le désir du lecteur d’obtenir les réponses aux nombreuses questions qu’il se pose, par la simplicité du texte qui rend facile la lecture et enfin par la sensation que ressent le lecteur lorsqu’il se rapproche d’une réponse à l’une de ses questions mais qu’elle n’est finalement pas donnée. Ainsi l’effet produit est un désir de continuer la lecture jusqu’à l’obtention de la réponse.

Voici un extrait du livre qui me semble représentatif.

« Mais au commun des mortels, il faut s’adresser de manière beaucoup plus terre à terre. C’est exactement ce que j’ai fait dans Changer le monde qui, aux dernières nouvelles, caracole TOUJOURS en tête.
Eh bien, tant pis si je radote !
Mon livre est un succès planétaire.
Mon livre est un succès planétaire.
Mon livre est un succès planétaire.
Je m’arrête là, car Madame l’Infirmière est sur le point de me faire piquer.
Qu’est-ce que ça vous coûterait de vous arrêter chez le premier libraire, vendeur de journaux, pompiste, ou à la supérette du coin ? Qu’on en finisse une fois pour toutes.
J’en suis où avec toutes ces histoire, Docteur ?
La famille. Toujours et encore la famille. »

Ce passage met en avant le caractère du personnage principal. Un homme imbus de lui-même, qui a un problème évident avec sa famille. De plus, cet extrait possède quelques éléments qui suscitent plusieurs interrogations chez le lecteur : le livre Changer le monde, le succès de ce livre, la santé mentale du protagoniste, la présence du docteur et de l’infirmière, la famille de Robert. Vu que le lecteur obtient toute information qu’à travers la seule parole du personnage principal, la remise en question de sa parole est constante. Il se trouve en hôpital psychiatrique, bien que ses crises de nerfs peuvent être l’une des raisons pour son entrée en HP (Hôpital psychiatrique), il se peut qu’il y soit pour d’autres raisons, comme la mythomanie, d’ailleurs son propre médecin remet souvent en doute la parole de Robert.

À la fin de la lecture d’Encore une journée divine, il reste encore plusieurs questions sans réponse. Je ne sais pas si le protagoniste est réellement en conversation avec quelqu’un car tout le long du livre il n’y a que sa voix. Je ne sais pas si le livre Changer le monde existe dans l’univers du récit ou si c’est un mensonge établit par Robert. Je ne sais pas si le protagoniste est réellement en contact avec son éditeur et Windy pendant son séjour en HP. Je ne suis pas sûre à 100 % que Robert ait tué son frère. Je ne sais pas si le lecteur peut faire confiance aux paroles du personnage principal. En plus de ces choses dont je n’ai pas la réponse, il y a aussi des questions qui reste à l’esprit. Est-ce que Windy va réellement venir avec ses enfants voir Robert. Est-ce que le livre du protagoniste a réellement été ramené pour qu’il puisse le montrer à son docteur ou est-ce qu’il va encore inventer une excuse comme la perte de ce livre par exemple. Nous pouvons aussi nous demander pourquoi l’auteur a choisi un récit à la première personne. En tant que lectrice, je me demande si je me suis fait avoir par les paroles de Robert et que depuis le début il n’y a pas d’autres personnages que lui-même. Je me demande si nous aurions eu plus d’information s’il y avait une seconde voix venant d’un autre personnage, car la présence d’une seule voix fait qu’elle est constamment remise en question.

L’Éblouissement des petites filles, de Timothée Stanculescu (Flammarion, 2021) | (par Camille, Leloup)

Première de couverture du roman de Timothée Stanculescu, L’Éblouissement des petites filles.

Avoir 16 ans. Nous sommes tous passés par cet âge où se confondent enfance et âge adulte. Beaucoup vivent de nouvelles expériences, découvrent leur environnement, leur passion, leur corps, vivent leur premières peines de cœur ou d’amitié. Mais aussi leurs premières joies, folies, aventures. Les scientifiques de tous bords ont déterminé cette période : l’adolescence. Nous ne savons jamais réellement quand elle commence ni quand elle termine, seulement un jour la vie d’adulte prend le dessus et nous sommes projeté dans un univers différent. 

Avec ce premier roman publié chez Flammarion, l’auteure, Timothée Stanculescu, plonge dans la période de l’adolescence. Elle nous transporte dans un petit village, Cressac, où l’on rencontre Justine, qui lutte pour vivre au mieux l’été de ses 16 ans dans un endroit où il ne se passe jamais rien, excepté cet été. Une fille du village, Océane, est portée disparue. Intriguée par ce phénomène dans lequel Justine jouera un rôle auprès des enquêteurs, la jeune fille tente de comprendre comment évoluent ses relations amicales et amoureuses.  

« J’attendais et j’attends toujours le moment vengeur où je lui dirai crânement de me laisser vivre ma vie de femme, j’ai tellement entendu cette expression. Elle donne l’impression que c’est une vie particulière, une vie à part, cette vie de femme. » 

Transporté à travers le récit d’une jeune fille en quête de liberté, qui jongle entre autorité parentale et vie d’adulte, L’éblouissement des petites filles invite à réfléchir. Malgré les diverses expériences possibles de cette période de notre vie, ce roman met en avant des problématiques récurrentes chez les adolescentes. Interrogeant le désir de s’entourer d’amis ou d’amours tout en essayant d’accepter l’image d’un corps qui change, qui se forme beaucoup ou très peu. Le personnage de Justine permet aux femmes qui lisent ce roman de s’identifier dans une période présente ou passée de leur vie. Bouleversée par la rencontre avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle et enfermée dans une relation amoureuse bancale à sens unique, Justine va se construire une identité : celle d’une jeune fille qui devient une femme. 

« Ce n’est pas ma tête d’enfant, d’adolescente, ce n’est pas celui que j’ai en son absence, celui qui connaît ma mère ni celui qui a attiré Anthony sur une photo. C’est peut-être le visage que j’aurais quand je serais une femme. Pas assez belle pour être décrite comme belle, ni même jolie, mais avec un visage lumineux, ouvert, grand ouvert comme une fleur, comme un ciel. »

La vie de cette jeune fille est guidée par son lieu de vie, la campagne, la vraie. Celle qui ne figure pas sur les cartes, que l’on ne connait pas. Avec un désir ardent de fuir ce lieu qu’elle méprise, le personnage va évoluer tout au long du roman entre les fêtes de village et les sorties quotidiennes des jeunes ruraux. T. Stanculescu réussit le pari de nous plonger dans ce lieu. Nous sommes happés par la chaleur écrasante de l’été, le malaise provoqué par la disparition d’Océane. Nous sommes nous-même ces jeunes qui souhaitent partir à vélo tout l’après-midi sommés de remontrance de leurs parents qui les prient de faire attention au regard des récents évènements. Nous sommes nous-même sur une pelouse, un soir de 14 juillet à boire au goulot un alcool bon marché en fumant des clopes. Justine devient notre amie, comme une confidente mystère qui nous livre les moindres recoins de ses pensées. Ruraux ou urbains nous sommes introduits dans un lieu que nous semblons connaitre. 

«  Chaque fois qu’on s’est rencontrées, on s’est toisées ou ignorées. C’est une règle tacite entre ados de la campagne. Entre les gens de la campagne en général. Quand on ne se connaît pas, on ne se dit pas bonjour. On s’observe et on ne se parle pas. Et même si on se connaît ; de vue, de nom, de réputation. Si on ne se fréquente pas, on se passe à côté comme des animaux sauvages. »  

Envoutés par la jeune fille sur la première de couverture du roman, l’intensité d’un regard qui semble nous fixer, nous, droit dans les yeux et l’ambiguïté de son âge. Il est facile de poser la main sur ce roman et d’en dévorer les pages. Tous les âges, tous les milieux, tous les genres peuvent se sentir concernés par le récit. Par ailleurs, issue moi-même d’un village de campagne, sortie de l’adolescence il y a quelques années, ce roman fait écho à mes propres expériences et aux sentiments que l’on peut ressentir quand l’on grandit loin de tout. Ne pas avoir les codes de la ville, se sentir en retard sur les dernières tendances, sembler aller moins vite, être plus lent, avec la promesse d’une vie étudiante éclatante pour combler toutes ces années au milieu des champs. 

Lire ce roman, c’est s’interroger, se retrouver et se perdre au fil des lignes écrites avec justesse et simplicité. Un récit authentique, qui donne la promesse d’une carrière brillante pour T. Stanculescu, qui nous prend vivement par la main et nous entraîne dans sa tête au gré des mots.    

« Comme j’ai hâte, comme j’ai hâte d’arriver à cet âge où l’on n’est plus trop jeune. »

Si vous souhaitez vous procurer ou offrir L’Éblouissement des petites filles, vous pouvez vous rendre sur Place des Librairies, ou encore sur le site des Librairies Indépendantes, pour trouver un point de vente près de chez vous. Si vous êtes de la région Nouvelle-Aquitaine vous pouvez passer directement par le site des Librairies Indépendantes en Nouvelle-Aquitaine.

D’oncle, de Rebecca Gisler (Ed. Verdier, 2021) | | par Florian Grange

D’oncle, Rebecca Gisler, éditions Verdier

D’oncle attire l’œil. La couverture représente, pour la partie basse, une illustration d’un bord de mer rappelant l’enfance, avec des teintes de jaune caractéristique d’une journée ensoleillée. Ce même jaune se retrouve sur le reste de la couverture et me fascine, ce jaune qui me réconforte et me réchauffe me donne envie de prendre se livre et de le toucher. Le titre m’intrigue tout autant que les couleurs choisies pour la couverture, et ne me laisse qu’une seule option : commencer la lecture pour mettre fin aux questions que je me pose.

L’histoire semble assez simple, une histoire de famille banale mais composée de personnages atypiques. Le personnage de l’oncle est de ceux-là, et c’est son étrangeté qui le rend attachant, qui m’a donné envie d’en faire le tour.

À quatre pattes et trempée d’eau de chiottes jusqu’aux coudes, j’ai retenu ma respiration et je me suis penchée, et j’ai carrément plongé ma tête dans le trou des toilettes, et dans l’eau j’ai crié le prénom de l’oncle, et le prénom de l’oncle a résonné dans les profondeurs, mais l’oncle ne répondait pas alors j’en ai conclu que je ne pouvais plus rien faire pour le sauver, et qu’il allait devoir s’en sortir par lui-même pour une fois, et c’est à cet instant que mon frère a ouvert la porte derrière moi, et mon frère portait un tee-shirt vert fluo qui lui arrivait tout juste au nombril, et sur le tee-shirt il était écrit día libre, et mon frère dort toujours avec ce tee-shirt, et chaque fibre de ce tee-shirt est imprégnée d’une odeur de fleurs, de l’odeur de l’une de ces délicieuses fleurs qui fleurissent au printemps dans le jardin, et mon frère est un fervent amateur d’amour et de fleurs, et il avait les yeux encore collés d’un sommeil profond quand il est entré dans les toilettes, et je lui ai demandé s’il avait bien dormi, et mon frère s’est couvert le nez avec son tee-shirt, et il m’a tendu la main pour m’aider à me relever et il m’a dit : aujourd’hui c’est toi qui nettoies, moi je l’ai fait hier.

Cet extrait du livre se situe tout au début, il fait partie du premier paragraphe et définit plutôt bien le style d’écriture de Rebecca Gisler : absurde, à la limite de l’enfantin avec toutes ces répétitions qui gravent les images en tête, et pourtant touchant, parce qu’il raconte une histoire. Cette histoire, c’est une histoire de famille, et celle d’un oncle dont on ne connaîtra jamais le nom.

De retour à la maison, l’oncle eut beau nous promettre tout un tas de choses, nous ne pouvions nous empêcher de le surveiller, et il y avait cependant une assez grande différence entre ma surveillance et celle de mon frère, car moi je surveillais l’oncle du coin de l’œil, le plus discrètement possible, tandis que mon frère était tout le temps sur le dos de l’oncle, et il allait frapper à la porte de sa chambre pour voir s’il se tenait un peu à la verticale, et il ramassait les tickets de caisse dans les cabas pour voir si l’oncle avait acheté des sucreries ou de l’alcool, et il lui demandait cinquante fois par jour s’il avait bien pris ses médicaments, ce qui ne l’empêchait pas de compter les gélules et les plaquettes et d’inspecter les boîtes.

Le style d’écriture utilisé dans D’oncle est surprenant puisque chaque paragraphe n’est qu’une unique phrase. Ces phrases, bien souvent longues, ne sont pour autant pas illisibles ni dénuées de sens puisqu’elles ont un but : marquer les images qu’elles décrivent plus fortement qu’à l’habitude. En effet, les répétitions de mots, l’absurdité de certaines scènes – voire de certaines phrases – et la longueur des phrases créent des émotions inédites.

Cours de médiation littéraire (td) – Master Limès année 1, session 2020-21

Cours de médiation littéraire (td) – Master Limès année 1, session 2020-21

(Les textes des étudiants seront à lire à suivre, entrée par la rubrique)

Chaque année au master Limès de Poitiers, je fais produire aux premières années de Master une note de lecture, publiée sur ce blog, pour inciter ces étudiant.e.s en médiation à se positionner en tant qu’auteur – non pas écrivain.e, mais auteur.e étant intransitif, rappelons-en, il s’applique à tout ce qu’on publie, du premier statut en réseau social à la fan fiction de fantasy.
Et que celle ou celui qui s’attelle à faire de la médiation soit auteur.ice de ses propos et avis me semble essentiel – comme de s’énoncer et positionner clairement est fondamental à toute action collective comme à tout mouvement décidé.

De publier,  doit inciter à dire quelque chose de soi tout en le tenant à juste distance, de s’énoncer lisant en somme.

Guénaël Boutouillet, présentation

Présentation sommaire de mon activité de médiateur littéraire ; et du principe de médiations littéraires que constituent ces “rentrez”, faites par moi – voir ici : https://rentrez.wordpress.com/

Une sélection de livres parmi lesquels choisir, et inviter.

BONCENNE colombe – Vue mer (ZOE)
BRUNEL Camille / Les métamorphoses (ALMA)
CASTELLI Cécilia – Frères soleil (LE PASSAGE)
DARSAN Lou – L’Arrachée belle (CONTRE-ALLEE (la))
DE TOLEDO Camille — Thesee_sa_vie_nouvelle (VERDIER)
DEYNS Caroline – Trencadis (QUIDAM)
FLAHAUT Thomas – Les nuits d’été (OLIVIER (L’))
GAUZ – Black manoo (NOUVEL ATTILA (Le))
GUENE Faïza – La discrétion (PLON)
LEVI Celia – La Tannerie (TRISTRAM)
LIEVRE Eloise – Notre dernière sauvagerie (FAYARD)
LINDENBERG Hugo – Un jour ce sera vide (BOURGOIS)
Lucbert Sandra – Personne ne sort les fusils (SEUIL)
MONET Astrid – Soleil de cendres (AGULLO)
ROGER Marie-Sabine – Loin-confins (ROUERGUE)
ROUX Laurine – Le sanctuaire (LE SONNEUR)
SILLA Karine — Aline et les hommes de guerre (OBSERVATOIRE (L’))
VILAINE Laurence – la Géante (ZULMA)

Les étudiant.e.s ont écrit des notes de lecture, les lire par ici – il reste des fautes et des scories, car il leur incombe de faire le travail éditorial sur leur article :

Toutes les notes :
https://formationslirecrire.wordpress.com/category/master-limes/2020-2021-master-limes-poitiers/notes-de-lecture-master-limes-2020-21/

LES NOTES PAR LIVRE et AUTEUR

BONCENNE ColombeVue mer (ZOE) – (une chronique)
BRUNEL Camille / Les métamorphoses (ALMA) – (deux chroniques)
CASTELLI CéciliaFrères soleil (LE PASSAGE) – (une chronique)
DARSAN LouL’Arrachée belle (CONTRE-ALLEE (la)) – (deux chroniques)
DE TOLEDO CamilleThesee_sa_vie_nouvelle (VERDIER) – (deux chroniques)
DEYNS CarolineTrencadis (QUIDAM) – (deux chroniques)
FLAHAUT ThomasLes nuits d’été (OLIVIER (L’)) – (deux chroniques)
GAUZBlack manoo (NOUVEL ATTILA (Le)) – (deux chroniques)
GUENE FaïzaLa discrétion (PLON) – (quatre chroniques)
LEVI CeliaLa Tannerie (TRISTRAM) – (une chronique)
LIEVRE EloiseNotre dernière sauvagerie (FAYARD) – (une chronique)
LINDENBERG HugoUn jour ce sera vide (BOURGOIS) – (une chronique)
LUCBERT Sandra – Personne ne sort les fusils (SEUIL)
MONET AstridSoleil de cendres (AGULLO) – (quatre chroniques)
ROGER Marie-SabineLoin-confins (ROUERGUE) – (quatre chroniques)
ROUX LaurineLe sanctuaire (LE SONNEUR) – (sept chroniques)
SILLA KarineAline et les hommes de guerre (OBSERVATOIRE (L’)) – (deux chroniques)
VILAINE Laurencela Géante (ZULMA) – (trois chroniques)

DEROULE DES SEANCES DE COURS (automne 2020)

Séance 1

Lundi 14 septembre 2020 /

Objectifs –
Présentation de la médiation littéraire en général et en particulier /
Présentation d’une sélection de 18 livres parus en cette rentrée /
Présentation du double objectif : d’élection et d’invitation d’un auteur au festival Bruits de Langue + écriture de deux notes de lecture de livres parmi ces 18 titres /

1 – Vers le choix – étape de butinage 1– chacun dispose de 10 minutes avec un livre (et ce quatre fois, donc avec au total quatre livres), et nous en parle.

2 – Choix de deux livres les plus appréciés a priori, et de celui qui le fut le moins – présentation rapide, orale de ce qui a retenu ou pas, l’attention dans chacun livre // Choix de deux titre parmi les 15 dans lequel avancer, linéairement – et butinage de plusieurs autres, 10 minutes à chaque fois, pour survol.
→ choix de deux titres à lire pour le 1er novembre / et un au moins pour la séance suivante (du 5 octobre).

–—

SEANCE 2

Lundi 5 octobre 2020

Introduction générale – de lire un lire, d’en parler, de choisir.

« 1/ L’expérience de la lecture

Avant d’être jurés, d’élire

et classer, et donc d’éliminer (ce qui a en commun d’avoir demandé à tous ces individus des mois ou des années de labeur), vous allez partager cette expérience solitaire – celle de la lecture.

Vous lisez, il n’y a rien que : vous, et le livre.

Enfin.

Il y a, avant toute autre chose, vous, et il y a le livre – car les deux sont vastes et poreux : ce qui définit le livre c’est ce qui y est écrit (et comment), mais aussi qui l’écrit, qui l’édite en imprime (et comment), etc.

Et quant à vous, vous n’êtes pas d’un bloc, ou alors vous êtes un bloc d’une infinie richesse et complexité, porteur/se d’autant de mémoire et d’affects, d’expériences singulières, que la pierre ou un tronc d’arbre portent la trace de tout un passé et de leur relation à un environnement.

C’est le même livre, que personne ne lit pareil – et que nous lirons différemment demain, si nous le relisons, ce que je ne peux que vous conseillez.

Donc, vous lisez un livre, et c’est une aventure en soi, un trajet (aussi singulier que le trajet de celui ou celle qui_ l’écrivit).

2/ L’expérience de la parole

Qui parle quand je parle, c’est déjà une question – qui parle quand je parle du livre, la voici redoublée. Car l’expérience est complexe, nous l’avons vu, et en ce sens elle s’enrichit des conditions de lecture : je ne lis pas pareil un livre dont je ne sais rien, que je trouverais par terre, qu’un livre qu’on m’a confié ou conseillé,

je ne lis pas pareil un livre « dont on parle » qu’un livre dont on ne parle pas (et ceci, selon les complexités de ce moi mouvant, et mes humeurs, peut jouer en sa faveur ou défaveur), notre lecture est compliquée du regard d’autrui, d’une prescription extérieure, de la figure de l’auteur.e – le phénomène médiatique autour de houellebecq rend très difficile de lire ses livres sans arrière-pensée liée à l’auteur, ses déclarations, le personnage qui s’est contruit – à une toute autre échelle, plus âpre et littéraire peut-être, on ne lit pas « Pierre Michon par hasard ».

Et ma parole, qui va dire je ou omettre de le dire mais se fonde sur ce je (LE PROBLEME DE L’OBJECTIVITE, nous en parlerons), ne se départira pas du positionnement initiale de ce JE. Je n’est jamais neutre, et c’est tant mieux.

Mais alors, quand je parle, qui parle ? D’un livre, nous retirons mille choses, des souvenirs, des images, des émotions (leur souvenir), des mots, des personnages, des idées, des enseignements…De quoi parlons-nous ? Parlons-nous ? Nous parlons toujours depuis le souvenir de cette aventure intérieure subjective,

et tant mieux, ou du moins, c’est ainsi.

Exemples – livres à thèmes, à références, livres de genre ou de méta-genre…

Début de travail de prises de notes. »

Ecriture

Que lire d’un livre, qu’écrire de ce Lire ?

 

 

Déroulement de l’atelier

Il ne s’agit pas d’une méthode ou d’un cours de journalisme, d’un guide de «  bien-écrire  », d’un manuel d’usage de communication (tout ceci se trouve aisément sur le web, chartes éditoriales de site et  : il s’agit, se penchant sur un livre qu’on a lu,  de traverser cette expérience fondamentale et nécessairement productrice, de la relecture, attentive, scrutative, réflexive. Et de passer, pour ce faire, par l’écriture.

 

Tout est en vous, tout est dans le livre.

 
A —

 

« Attaquer le livre par son dehors : sans l’ouvrir, noter tout ce qui s’en dégage, toutes les informations données par sa couverture (première, quatrième, tranche…), titre-auteur-éditeur, résumés, exergues, design… »

Le faire dans le blog (ce qui ’empêche pas d’utiliser d’autres medieums en parallèle)

B —

 

«  Isolez-vous et posez vous des questions durant 10 minutes:Faire le récit de votre lecture, du dehors (circonstances, etc) vers le dedans (sensation,s images, idées, ressenties le plus subjectivement)é « ?

C —

 

«  Tout ce qu´il y a à dire du livre est d’abord, déjà, là. Posez des questions au livre, dépliez l’objet, questionnez-le :
qu’est-ce qu’il y a dedans ? Structurellement : organisation, titre, sous-titres, exergue, dédicaces, parties sous-parties, quelle mode d’énonciation, quelle structure ? Quelles phrases, quelles accroches, quels incipits, quels excipits ? Quelles phrases vous ont marqué ? Quelles phrases sous restent, quelles phrases vous semblent déterminantes ? Notez, recopier. Une phrase, deux, trois.  »

E — Les questions

depuis les textes brouillons, étapes de tri/épaississement/tri

1/je ne sais pas, reprise organisée en gardant le principe d’anaphore,

au moins 5 je ne sais pas, tel quel brut / et autant de “je me demande”

-je me demande si/quoi/comment/où/quand…

SEANCE 3 – visio mardi 3/11

Séance de travail à propos des notes de lecture – chacun fait le point sur ce qu’il/elle a lu et envisage de traiter dans sa note

Nous formalisons l’avancée des recherches en retours individualisés et globaux, dans l’optique de la note de lecture publié avant décembre.

Déroulé

Questions diverses, tour de table « qui a lu quoi ».

-tour de table, choix des 2 titres pour la noté de lecture

  • explication quant à la contrainte de calibre/format (entre 3000 et 6000 signes espaces compris)
  • -tour de table quant aux angles « qu’avez-vous à dire ? » Quels usages du texte (cf La recopie) Quels usages du « je ».

Je rappelle la contrainte : à rendre pour début décembre :

  • Une note de lecture de ce calibre : entre 3000 et 6000 signes espaces compris
  • incluant : auteur/titre/éditeur/ISBN -lien vers le site de l’éditeur + lien vers un site de « click and collect » (nous en discuterons ensemble).
  • Au minimum un extrait (mais plusieurs si vous le souhaitez et si votre article et développement le réclament)
  • Une image si vous le souhaitez

SEANCE 4 – visio du vendredi 13/11

-Retour sur les textes / individualisé et collectifs

-Développement quant au processus d’écriture de recherche selon Claudette Oriol-Boyer. / La spirale d’écriture

http://tsoubrie.free.fr/La%20spirale.htm

Pour la séance 5 -> à faire :


-l’hyperportrait, autoportait de vous même – Consigne : faire un portrait de soi, enrichi hypertextuellement. calibre entre 30 et 50 mots, un mot sur 10contient un lien hypertexte (= pointe vers une adresse url). Ce qui donne entre 300 et 500 signes environ – mais c’est un plancher, pas un plafond, vous pouvez écrire un « hyperroman de vous-même » si vous le souhaitez (puisque la bio plus technique a été vue avec martin), l’idée est aussi que ça dise d’où vous venez et ce que vous « faites » dans ce master (avec quel projet derrière la tête). Exemple ancien :
https://formationslirecrire.wordpress.com/category/master-limes/cours-et-ateliers-limes-poitiers/2017-2018-master-pro-limes/limes-m1-2017-18/exercice-1-hyperportrait/

Les hyperportraits des étudiant.e.s sont ici

SEANCE 5 – visio du jeudi 19 novembre 2020

le choix de l’auteur.e

Tour de table, j’aimerais inviter 1/ parce que,

2/ parce que

puis discussion

un auteur pas lu par vous et découvert via les autres ?

3/ parce que

retours préalables sur le chroniques

Le classement des auteurs.ices à inviter à BDL sera, dans l’ordre selon leurs disponibilités :

  1. Laurine ROUX (qui est aussi celle dont le livre a occasionné le plus de notes de lecture, à savoir 7 : https://formationslirecrire.wordpress.com/tag/laurine-roux/)
  2. Camille BRUNEL
  3. Astrid MONET / Karine SILLA

SEANCE 6 – La lettre d’invitation à l’auteur

Sur ce framapad, la lettre où écrire collectivement

La lettre à l’autrice – Laurine Roux

https://mypads.framapad.org/mypads/?/mypads/group/master-limes-2020-21-8f1dfr7ra/pad/view/la-lettre-d-invitation-a-l-auteur-cr1dkr7c3

SEANCE 7

jeudi le 7 janvier

pour quatre heures de cours magistral – médiation littéraire, animation de débats de 10h à 12h puis 13h30-15h30 pour tout le monde

médiation littéraire, animation de débats de 10h à 12h puis 13h30-15h30 pour tout le monde

MEDIATION LITTERAIRE

1/ Mon cas, un trajet / lignes de force

2/ Du subjectif tirer du partageable / le livre et moi

3/vers autrui

1/Interroger les auteurs

reprise de certains points

SEANCE 8

mardi 19 janvier pour quatre heures de td en présentiel – en deux groupes donc, deux fois deux heures, en distanciel comme présentiel, 13h-17h / cas pratique : l’accueil et la rencontre d’auteurs dans le cadre du Bruits de langue.

groupe 1 de ALVAREZ à GELIS, 13h-15h

groupe 2 de GUY à TEIXEIRA, 15h-17h


 

Camille BRUNEL, Les Métamorphoses (Alma, 2020) par Loriane Le Pemp

image « Photo de Shamit Jangra provenant de Pexels« .

image « Photo de Shamit Jangra provenant de Pexels« .

Dans le genre des romans d’aventures et d’anticipation, Camille Brunel surpasse nos espérances grâce à son ouvrage Les Métamorphoses. On y retrouve à la fois un goût pour le féminisme, la cause animale et les relations humaines dont l’addiction aux réseaux sociaux. L’auteur remet en cause notre vision de la vie, du partage, des sentiments humains et de la relation à l’animal.

Concernant les relations humaines, je trouve qu’il opère une forme de malaise entre Isis, personnage principal et ses proches. La jeune femme a des convictions, convictions sans cesse remises en causes et critiquées par sa famille de manière assez virulente. Les personnages eux même démontrent ce malaise qui se propage à nous lecteur·rice·s. Je trouve que c’est une bonne manière de se remettre en question quant à l’écoute que l’on offre à chacun autour de nous mais aussi au respect de l’opinion d’autrui. Il peut y avoir débat mais pas de manière aussi hargneuse que par certains membres de la famille d’Isis. La jeune femme d’ailleurs entretien avec sa chatte Dinah une relation qui de son côté est plus épanouissante et pleine de respect. Elle considère mieux les animaux que la plus part de ses proches. Isis traite Dinah au même titre que si c’était son enfant. D’ailleurs, aux pages 55-56, elle est choquée lorsque Dinah se délecte d’une hirondelle. Elle compare sa chatte à un enfant qu’elle aurait mal éduqué. Isis anthropomorphise souvent voir continuellement sa chatte. C’est dans un sens une image absurde car parfois poussée à l’extrême. L’absurdité est un élément redondant je trouve dans l’écriture de cet ouvrage. Cette aspect apparaît tant dans certains cas par le comportement d’Isis que lors des transformations animales. Les métamorphoses sont dépeintes de manière horrifique, inimaginable et d’autant plus insoutenable par l’atmosphère tendue, la précipitation et les scènes de violence. D’autant plus absurde par le comportements des gens, qui lors de la vague de métamorphoses dans le train (p.62), prennent des photos et vidéos. Les personnages dans le train sont : écœurés, horrifiés par des morceaux de sangliers mais pensent à publier les événements sur les réseaux. Je ressens une pointe d’énervement face à cette attitude, l’empathie et la logique ne fait clairement pas partie d’eux.
L’absurdité se traduit aussi par l’hirondelle ivre dévorée par Dinah, une hirondelle soûle paraît totalement dérisoire, ce qui donne à la scène un aspect à la fois comique et triste.

Les métamorphoses sont, tout au long du roman, introduites de manière subtile dans le sens ou le suspens prend place. Les scènes arrivent petit à petit mais se déroulent de manière soudaine et incontrôlable. La transformation de Dounia, amie d’Isis, qui y assiste par appel vidéo, nous donne un sentiment d’impuissance. Cette scène semble à la fois rapide mais aussi lente, je me sens déroutée et ce sentiment de stupeur perdure tout au long de la lecture.

« Isis vit les jambes de son ancienne amante disparaître du fond de l’image. Des lignes claires apparurent sur la peau de son dos, en segments qui s’assombrirent puis gonflèrent, gonflèrent jusqu’à surmonter la forme de son crâne, qui, lui rétrécissait. Aussi vite que ses dents ses cheveux se décrochèrent, révélant une peau qui ne dérivait pas encore de l’animal, mais n’était plus humaine non plus. »

page 88

Camille Brunel arrive à nous tenir en haleine page après page, par fascination des événements, mais aussi horreur, une horreur qui parfois surpasse l’entendement, mais qui n’empêche pas de poursuivre sa lecture : il faut avoir le cœur bien accroché. Le vocabulaire utilisé est précis et poignant : « s’accélérer », « suppliait », « terreur » (p.88); « incrédule », « jaillissaient », « arracher », « surgissait » (p.195).

« …- le visage effaré de la petite s’effaça bientôt sous les feuilles, et la carlingue laissa s’exfiltrer, poussant de longs gémissements de machine écartelée… »

page 194

Je retiens de ce roman une lecture empreinte de réflexions sur divers sujets. Des sujets d’actualité, qui perdurent. L’auteur a su par son écriture et son imagination donner vie à un récit tumultueux et captivant.

Les Métamorphoses, Camille Brunel
Éditions Alma

Célia LEVI, La Tannerie (Tristram, 2020), par Élodie Debonne

Nous nous rappelons tous de nos souvenirs de nos premiers jobs d’été, l’angoisse du début, la perte de ses repères et l’envie de donner le meilleur de soi. C’est dans son roman, La Tannerie publié chez Tristram édition en août 2020, que Célia Levi retranscrit ces sensations de doutes et d’émerveillement avec Jeanne, une jeune étudiante bretonne. Entre la découverte d’une ville inconnue, la création de nouvelles amitiés ou encore l’apprentissage du métier, la jeune femme se lance éperdument dans sa nouvelle vie parisienne. L’autrice, telle une journaliste suivant la protagoniste, nous rapporte la vie de cette dernière, ses émotions, ses actions et ses pensées.

Dans un premier temps, l’histoire se concentre sur les premiers pas de Jeanne dans l’institution culturelle construite autour d’une ancienne tannerie et sa découverte de la capitale. C’est avec la création d’un projet culturel mis en place autour d’une ancienne tannerie de Paris, que Jeanne réalise ses premiers pas dans le monde du travail. La découverte de cet endroit gigantesque, des projets qui s’y construisent, des personnes qui y travaillent et des métiers existant amènent le lecteur à en savoir plus sur les coulisses des lieux culturels qu’il rencontre dans son quotidien. En tant qu’étudiante, vivant dans une autre ville que celle où j’ai grandi et possédant le même enthousiaste pour le secteur culturel que celui de la protagoniste, je me suis beaucoup assimilée au personnage de Jeanne. La jeune femme, en plus général, est un être de papier dans lequel le lecteur peut facilement se retrouver, que ce soit pour son identité en tant qu’étudiante arrivant seule dans une ville inconnue ou pour ses premiers pas dans le monde professionnel. Jeanne s’est donnée comme objectifs de réussir les tâches qui lui sont confiées, être bien vu par la direction et donner le meilleur d’elle-même dans la tannerie car, comme l’autrice nous le confie, le travail est un critère important dans la société d’aujourd’hui. « De toute façon, on vivait dans une société qui sacralisait le travail, n’avait-elle pas remarqué que quand on rencontrait une personne pour la première fois, on lui demandait immédiatement ce qu’elle faisait comme travail, et non ce qu’elle aimait par exemple, comme si le travail définissait l’être. ».

Dans un second temps, le livre se concentre sur le quotidien de Jeanne qui a pris ses marques dans la ville, elle s’éloigne peu à peu de la personne qu’elle était avant de vivre à Paris. Cependant, la jeune femme se lasse peu à peu de son quotidien, « Leur conversation était comme le bruit de l’époque, de la ville. Une langue nouvelle qu’elle commençait à apprendre et qui ce soir-là la fatiguait, qu’elle n’avait pas envie de pratiquer. ». Plus ambitieuse mais toujours incertaine à propos de son avenir, Jeanne rentre dans une routine entre boulot, fêtes, amis et ballades dans les rues de Paris. Une routine qu’elle tente de briser en cherchant à créer une relation amoureuse avec un collègue mais qui finit par tourner en une véritable obsession et déroute le lecteur. « Elle s’était mise à rechercher la compagnie des autres, à éprouver un désir fou de les entendre, de savoir comment ils vivaient, ce qu’ils pensaient, elle était prise d’une curiosité insatiable pour eux, elle devait les connaître à tout prix. ». Bien que vivant en colocation, Jeanne possède un sentiment de solitude qui restera omniprésent dans l’intégralité du roman. Le lecteur est amené à compatir avec la protagoniste qui, malgré une routine bien installée à Paris, perd peu à peu tous ses repères et ne réussit pas à se faire une place, à se faire une vie dans la tannerie.

Si vous désirez découvrir, ou redécouvrir, ses sensations de découverte, d’apprentissage et d’émerveillement lorsqu’on se lance dans une nouvelle aventure, je vous invite à vous procurer le livre de Célia Levi dans votre librairie : www.leslibraires.fr

Thomas FLAHAUT, Les Nuits d’été (Editions de l’Olivier, 2020) par Cloé Robert

Lien de la photo de la couverture : https://www.librairiecalligram.fr/7599-large_default/les-nuits-d-ete.jpg

 « Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d’argent de l’arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir. »

Théophile Gautier, La Comédie de la mort, 1838

Pour certains, la période estivale symbolise les vacances. L’été, le soleil tarde à se coucher. Les jours semblent infinis, pleins de chaleur et remplis de possibilités. Ils s’enchaînent et se ressemblent tellement qu’on en perdrait presque la notion du temps. L’été, les nuits sont douces, peuplées de promesses mais dès les premières pages de ce roman, l’auteur nous montre que pour d’autres, les nuits d’été se passent à l’usine et riment plutôt avec chaîne de production.

Dans son second roman, Thomas Flahaut nous invite à suivre le quotidien de Thomas, Medhi et Louise. Dans cet âge de « l’entre-deux », de ce passage de l’enfance, période révolue, au monde des adultes, encore abstrait, ces derniers se retrouvent le temps d’un été dans le quartier des Verrières, non loin de la frontière suisse. Les deux garçons, amis depuis l’enfance, traversent la frontière chaque nuit pour travailler dans l’usine où leurs pères respectifs ont travaillé. Thomas, après avoir raté ses examens, ne souhaite plus continuer ses études et pour lui, c’est son premier été à l’usine Lacombe.

« Cette année, l’été n’arrive pas, comme chaque année, en se levant lentement sur les ruines de l’hiver. Il hésite. […] Il semble à Thomas que toute sa vie hésite comme l’été, un été qui est pour lui pareil à une promesse ; des jours où ne rien faire sera permis, où vivre la nuit ce sera jouir du temps et non le perdre. L’été sera bientôt là. C’est décidé, il travaillera à l’usine. Il travaillera toutes les nuits. »

Medhi, quant à lui, n’a pas fait d’études comme son ami. Dans la vie active depuis plusieurs années, il alterne les emplois intérimaires : l’été à l’usine, l’hiver à la montagne. Louise, la seule fille de ce trio, est étudiante en sociologie et doit préparer une thèse dès la rentrée prochaine. Elle observe, interviewe, essaye de comprendre les codes de ce milieu tout en faisant attention à ne pas blesser les travailleurs frontaliers.

Dans Les Nuits d’été, Flahaut aborde le thème de l’usine, thème revenant de manière récurrente dans ses écrits comme nous le montre son précédent roman Otswald (Editions de l’Olivier, 2017). Fils d’ouvrier, Flahaut connaît bien l’usine puisqu’il l’a lui-même expérimenté dans son Jura natal avant de partir faire des études de littérature et de théâtre. Omniprésente, cette dernière encadre le récit sans en être le sujet principal. Elle est un lieu de vie où évoluent les personnages. L’auteur nous montre que l’usine a « bousillé » la vie des pères des protagonistes. Malgré un travail acharné pour que leurs enfants ne subissent pas le même sort qu’eux, un sentiment de précarité naît chez cette nouvelle génération. En proie aux doutes, en pleine quête identitaire, Thomas, Medhi et Louise cherchent encore leur place. Baigné d’incertitudes, leur été sera aussi jalonné de moments de partage et d’émois.

« La peur que pouvait avoir Louise, considérant la distance entre leurs vies, tout ça a disparu pour devenir une évidence. Toute l’architecture sentimentale est là. Reste à construire les murs. Reste à apprivoiser la présence de l’autre dans ce qu’elle a de plus concret, le corps nu, les habitudes nues. »

Dans cette vie décalée, à travailler la nuit et à dormir le jour, j’ai ressenti au fil de ma lecture cette fatigue qui gagne le corps de Thomas. N’ayant pas l’habitude de l’usine, son corps se retrouve petit à petit à bout de force et va le lâcher. « C’est le moment de transmettre son rituel à Thomas. Assis sur une butte longeant la voie rapide, il sort de son sac une flasque de whisky et la lui tend. Thomas boit une longue gorgée en grimaçant et s’allonge. Il lui faut au moins ça. Medhi aurait aimé qu’après sa première nuit d’usine, quelqu’un le fasse boire. Son sommeil aurait été plus doux. L’alcool aurait peut-être étouffé le bruit de l’atelier qui a dès lors peuplé ses rêves. Thomas connaîtra, dans quelques heures, le même sommeil. C’est ainsi que l’usine s’apprend, comme une langue étrangère. »

Le bruit des machines berce les nuits des ouvriers. Les « Miranda », Thomas les apprivoise. On dirait presque qu’il les caresse pour comprendre leurs pannes, qu’il les manie avec précaution pour qu’elles parviennent à produire leur quota de rotors journaliers. Thomas répète inlassablement chaque nuit les mêmes gestes délicats dans l’atelier C. Malheureusement, les employés apprennent que les machines seront démontées les unes après les autres au cours de l’été pour être réinstallées dans une usine neuve. Ce sera alors le dernier été à l’usine Lacombe.

« Ce soir, les polos verts ont commencé à démonter la Miranda de Steven. Déjà, elle a été dépouillée de tous ses éléments mécaniques, les plus longs à démonter. Au bout de la nuit, il n’en demeurera plus rien, ou presque. Il n’y aura plus à sa place que du vide. Un vide que Medhi ne peut s’empêcher de trouver mélancolique. Il sait que son père ne travaillait pas sur une Miranda du temps où il passait ses nuits chez Lacombe, mais il associe le dévissage de ces machines au désossage de sa propre famille.  »

Flahaut décrit ce monde ouvrier sur le point de disparaître avec une extrême justesse et beaucoup de sincérité. L’usine est le point de départ et constitue presque la ligne d’arrivée du récit. Lorsque les employés font leurs adieux à ce lieu qui a marqué leur été, j’ai ressenti de la peine, teintée toutefois d’une lueur d’espoir perçant cet avenir incertain, cet avenir gris (comme leurs polos).

Vous pouvez retrouver Les Nuits d’été de Thomas Flahaut paru le 27 août 2020 aux éditions de l’Olivier (ISBN : 978-2-8236-1602-6, 18€) en librairie ou sur le site de la librairie L’autre Monde

Laurence VILAINE, La Géante (Editions Zulma, 2020), par Lucie GALLET

La Géante, Laurence Vilaine

Editions Zulma, le 20 août 2020

 

                A la suite de ses deux premiers romans, Le silence ne sera d’un souvenir (Gaïa Editions, 2011) et La Grande Villa (Gaïa Editions, 2016), et des divers projets d’écriture auxquels l’auteure a participé, Laurence Vilaine poursuit son parcours dans la littérature et se penche sur La Géante (Editions Zulma, 2020), son troisième roman pour lequel elle a pu bénéficier d’une résidence d’auteur. Forte de ses expériences précédentes, en tant que rédactrice de guides touristiques et de livres de voyages, Laurence Vilaine nous fait découvrir un univers coloré, vivant et mystérieux.

                Ouvrir La Géante, c’est pénétrer au cœur d’une nature florissante, dans un monde où le temps semble s’être arrêté. Tourner les pages de ce livre c’est découvrir les pentes abruptes de la montagne et les rondeurs d’un amour puissant, désespéré. Lire ces phrases, les unes après les autres, c’est respirer l’air frais d’un matin d’hiver, sentir le soleil sur sa peau et entendre le chant d’un petit-duc.

 

« Avec la Tante je n’ai quitté le village que pour la Foire d’octobre et pour la grand-messe de Pâques, en bas les religieuses nous offraient une demi-feuille de pain d’ange. Je n’ai jamais pris le train et ne connais quasiment pas d’autre bitume que celui qui me relie à la vallée, qui m’a appris à calculer, additionner les épingles et les multiplier par deux une fois arrivée, les diviser par sept pour m’entraîner aux virgules, compter les nouveaux nids-de-poule chaque été. Jamais je n’ai mis les pieds dans un restaurent, et le café du village, qui de toute façon était le fief des hommes, a fermé du vivant de la Tante. Je ne sais pas le cœur qui s’affole quand il espère ou combien le désespoir le resserre, je n’ai jamais perdu l’appétit à cause de la joie ou de la tristesse, je mange parce que la pendule dit que c’est l’heure, j’obéis à des aiguilles qui me rappellent le coucher et au jour qui, par la fente des volets me somme de me lever. Quand mes jambes flageolent, c’est à cause des kilomètres et de la fatigue, mais jamais elles n’ont tremblé d’impatience ou de plaisir. Elles ne savent pas ce que c’est courir vers le bonheur, elles ignorent même ce qu’est l’attente – ce sont les lettres, soir après soir, qui m’ont appris la voix qui tremble. »

 

                Noële est une jeune fille discrète aux allures de sorcière des bois. Secrète, isolée, naïve mais profondément bienveillante. Elevée par la Tante dans un petit village aux pieds de la Géante, une montagne aussi imposante que rassurante, Noële vit près de la nature. Cueillette de plantes et de fleurs pour produire tisanes et onguents, collecte de branchages pour confectionner des fagots, longues heures de marches pour monter chaque épingle du Bois noir, la jeune fille, exclue de tout, mène une existence paisible, insignifiante.

                Lorsqu’elle rencontre Maxim, nouvel habitant de la Maison froide, le quotidien de Noële change radicalement. Venant en aide à cet homme pour entretenir son feu chaque matin, la jeune femme va découvrir quelque chose qu’elle n’avait alors jamais rencontré : l’amour. Un amour indirect, par l’intermédiaire de lettres passionnées, un amour vivant, puissant, irrésistible et pourtant irrévocablement impossible. Vivant cette histoire discrètement, par procuration, Noële va intercepter, presque par effraction, ce courrier tant attendu pour se plonger entre les lignes de chaque lettre et éprouver cet amour subtil qui se dit entre les mots.

 

« Et elle se rongeait les doigts dans la lettre d’après, demandait pardon pour l’égoïsme et la maladresse, la légèreté qui ne répondait pas à l’appel, se confondait en excuses et les détestait, mais malgré les défenses et le silence de son destinataire, elle continuait d’expédier de l’amour en espérant qu’il lui mettrait le sourire aux lèvres, et c’est tout ce qu’elle pouvait faire. Je lisais sans tout comprendre, buvais ses mots comme une eau nouvelle, le soir venu, derrière ma porte verrouillée quand le village dormait. »

 

                A travers ce fabuleux roman, Laurence Vilaine parvient à nous transporter hors de notre quotidienneté, dans un lieu où le temps semble ralentir. Les heures s’étirent, les minutes se profilent lentement, au fil des saisons et du bruissement de l’air sur les feuilles des arbres. On entendrait presque pousser les immortelles bleues, ces fleurs mystérieuses, imaginaires, sublimes. Lire La Géante, c’est l’occasion pour nous de faire une pause dans notre vie à mille à l’heure, rythmée par les réseaux sociaux et l’instantané. Commencer ce récit c’est prendre une grande bouffée d’air au milieu de la nature, respirer l’odeur du papier et de l’encre séché, sentir du bout de son cœur les prémices d’un amour tendre pour cette écriture douce qui sait déposer les mots justes sur la multiplicité des sentiments humains.  

 

« Dans son chagrin, cette femme puisait les mots qui ne cachaient rien, elle se mettait à nu comme elle allait prendre un bain et nageait dans les eaux profondes avec la peur de rien. A côté d’elle, je marchais morte, morte de marcher à côté de l’essentiel. »

Lucie GALLET

Master 1 – Limés (Université de Poitiers)

Laurence VILAINE, La Géante (Zulma, 2020), par Alice Armenio Coïc

La tendresse dans ses lettres

ISBN 978-2-84304-973-6 Retrouvez le livre ici

Les Alpes Maritimes, par Nonmisvegliate de Pixabay

Un soir d’hiver sur une montagne, mais pas n’importe quelle montagne: sur la Géante. Une femme accoutrée pour une expédition aux pôles (peu importe lequel), débarque une pioche sur l’épaule dans un hameau. Mais pas n’importe quel hameau, dans le hameau où vit Noële ( avec un seul l ). Elle veut qu’on lui ouvre la chapelle, elle frappe, elle tempête, elle tonne contre le battant sourd de la porte. Rimbaud, le frère de Noële, poète muet des hauteurs, la dirige vers La Maison froide pour la nuit. Le lendemain, elle va au cimetière et elle frappe, elle rugit, elle creuse. Elle creuse pour celui qu’elle aime. Pour celui qui n’est plus. Et quand elle a fini, elle monte. Elle laisse sa pioche et s’éloigne vers le sommet. Noële enfile sa parka et la suit dans l’air froid. Dès lors, par bribes, par lettres ou par petits mots, les évènements qui ont conduit à cette situation se déroulent dans la tête de Noële. L’ascension rembobine les histoires avec un petit h. Celle isolée et calleuse de Noële et celle, épistolaire et essoufflée de Carmen et Maxim, la caboche et l’homme au crabe.

Laurence Vilaine, alterne entre le moment présent (l’ascension), les souvenirs de Noële de sa vie puis de son basculement et les lettres de Carmen à Maxim avec une fluidité déconcertante. A aucun moment elle ne trébuche ni ne s’essouffle, elle jongle avec adresse entre les genres, les temps et les sujets. Des sujets pourtant lourds : la solitude, son accoutumance, la maladie, le mensonge, l’amour, et l’éveil à ce dernier. A travers trois personnages, un couple et une célibataire aux vies radicalement différentes. Noële vit seule dans une maison pauvre d’un village à l’écart du monde où les remèdes de plantes et les légendes et superstitions sont monnaie courante.

« Hier encore le grand Joseph est venu chercher mon herbe qui les endort, elles sont deux sœurs qui veulent lui arracher les dents ; il les appelle les démoniaques, Joseph, il se réveille en boule et la main sur la bouche chaque dimanche.Les démoniaques sont condamnées à être vieilles,toujours il se répète, et pour nous punir d’être mortels, elles viennent nous mutiler dans notre sommeil, elles nous dépèceront jusqu’à l’os, tu verras, on sera de la poussière que notre cœur battra encore. Chaque semaine, je prépare un mélange de mélisse et de marjolaine à Joseph, il l’enferme dans sa veste, se signe le front et, tant qu’il peut encore, il repart en courant. »

Lorsque Maxim, atteint d’un cancer provoquant un début de cécité vient s’installer dans la Maison froide, elle commence à lui apporter son courrier, évitant ainsi bien du chemin au facteur. Petit à petit, sans qu’un réel lien d’amitié se crée, une confiance s’établit et lorsqu’il n’arrive plus à lire sa correspondance, il lui demande de la lui lire.

« Cancer ou crabe, c’est comme vous voulez, un sans-gêne qui débarque sans prévenir et prend ses aises. Pour le mettre dehors, il faut lui déclarer la guerre. Cancer ça fait peur, disons que crabe, ça fait bord de mer. »

Elle met alors un pied dans sa vie palpitante de journaliste, et de malade. Elle découvre son travail, ses problèmes mais surtout sa liaison amoureuse avec une consœur passionnée, Carmen. Mais rapidement, il lui demande de cesser de lui apporter ces lettres pleines de sentiments encombrants pour lui. Alors, plutôt que de les retourner à l’envoyeur, elle les garde pour elle et se met à lire toutes les lettres tour à tour passionnées, désespérées, revanchardes et s’ouvre à des sentiments qui lui étaient jusque là inconnus.

« Je ne sais pas le cœur qui s’affole quand il espère ou combien le désespoir le resserre, je n’ai jamais perdu l’appétit à cause de la joie ou de la tristesse, je mange parce que la pendule dit que c’est l’heure, j’obéis à des aiguilles qui me rappellent le coucher et au jour qui, par la fente des volets, me somme de me lever. Quand mes jambes flageolent, c’est à cause des kilomètres et de la fatigue, mais jamais elles n’ont tremblé d’impatience ou de plaisir. Elles ne savent pas ce qu’est courir vers le bonheur, elles ignorent même ce qu’est l’attendre – ce sont les lettres, soir après soir, qui m’ont appris la voix qui tremble. »

Elle, qui jusque-là n’avait connu que la vie rude et rêche de la montagne, sa solitude, son dénuement le plus total, se laisse submerger par les émotions violentes d’une autre personne. Cet amour qui ne lui était pas destiné, elle le savoure, gardant les lettres pour le soir et les relisant à satiété. Elle s’immerge dans la vie de Carmen, dans son amour flamboyant mais sans retour. Mais petit à petit, Maxim s’affaiblit et puis un jour, il part. Il rentre dans sa vraie famille. Et Noële, apprenant que Carmen comptait monter car elle était restée trop longtemps sans nouvelles, préfère lui dire qu’il est mort plutôt que la vérité. Elle s’est liée à elle sans qu’elle la connaisse. Alors, quand Carmen débarque avec sa pioche et son désespoir, Noële la suit, sans lui parler, sans lui dire qui elle est ou ce qu’elle représente pour elle. Elle la suit sur les sommets, alors même qu’ils l’ont toujours terrifiée. Sue le sommet. Sur la Géante. La Géante qui a toujours rythmée sa vie, qui constitue tous ses repères et toutes ses craintes, sa source et sa fin. Pas à pas, lettre à lettre, elle se redécouvre et se souvient qu’elle aussi a un cœur, elle aussi a un corps, elle se sort de son oubli. Arrivées au sommet, elles passent la nuit dans une cabane ou l’une fait enfin son deuil et l’autre lui laisse la dernière lettre de Maxim. Carmen s’en va, libérée.Et Noële s’autorise enfin à vivre.

Laurence Vilaine écrit avec tendresse, avec justesse et avec rythme. Ses lignes sont aussi agréables à lire que l’histoire est captivante. Elle écrit aussi avec poésie, ses expressions et ses images atypiques dépeignent d’une certaine manière la façon de penser de sa protagoniste et font écho aux mots inaudibles de Rimbaud. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire la Géante, tant grâce à sa qualité d’écriture qu’à la justesse des personnages ou aux résonances pour qui a vécu dans un endroit reculé et isolé. J’espère que vous vous régalerez autant de cette lecture que ça en a été le cas pour moi.

Alice Armenio Coïc.

Lecture d’un extrait de La Géante par son auteur ici.

Cécilia CASTELLI, frères soleil. (Le Passage, 2020) par Doriane Freiche

frères soleil

Cécilia Castelli

Editions le Passage

ISBN : 978-2-84742-445-4

A retrouver sur https://www.librairiesindependantes.com/product/9782847424454/ pour 18 €

Avec frères soleil Cécilia Castelli signe aux éditions Le Passage son deuxième roman, hommage à une Corse à la fois lumineuse et sombre. frères soleil c’est l’histoire de deux frères, Baptiste et Christophe, et de leur jeune cousin Rémi. Les frères sont de vrais insulaires, le cousin est né et vit sur le continent. Ces kilomètres qui les séparent sont un gouffre entre eux qui isolent Rémi, mais tous les étés, les trois se retrouvent sur le terrain familial pour les vacances.

Cécila Castelli a choisi de briser la continuité narrative pour explorer la trajectoire de ces garçons, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Le récit se concentre donc sur des moments clés (disputes d’enfance, premiers amours), s’écartant parfois des enfants pour éclairer les adultes qui gravitent autour d’eux : Martine, la mère de Rémi, qui a choisi de quitter l’île pour tenter sa chance ailleurs, Maria, la mystérieuse tante qui garde les anciennes traditions, Pierre-Antoine, le père de Baptiste et Christophe, l’homme de la famille. Alors que les enfants grandissent loin des soucis des adultes, les secrets de famille sont révélés au lecteur, et à l’aube de l’âge adulte, finissent par rattraper les plus jeunes. Au milieu d’une Corse lumineuse mais parfois hostile, la noirceur des hommes apparaît.

J’ai bien aimé ce voyage en Corse. L’île est un personnage à part entière du récit. Elle évolue avec les personnages, tantôt idyllique, tantôt dangereuse. Cécilia Castelli est corse et ça se sent. Elle décrit l’île dans ses recoins les moins connus, loin de l’image qu’on peut s’en faire. Mais elle ne se contente pas d’une description visuelle et auditive. Elle raconte la Corse dans ses ambiguïtés, entre mer et montagne, entre touristes et insulaires, entre modernité et tradition, entre légende et réalité. Les contes et la langue corses se mêlent parfois au récit, entraînant le lecteur dans la Corse mystique :

            « Imaginez cette femme en noir, bien en chair, la mama. Elle était là à travailler dans une cabane de pêcheur juste en face des pontons. Une femme toujours en noir parce qu’elle n’a connu que des drames, des morts, des corps partout. C’est sa vie entière. Des tas d’enfants décédés dans des accidents étranges, sa fille tombant dans les escaliers et se brisant la nuque, un fils disparu très jeune empoisonné, un autre mort dans un accident de la route, deux autres tués par balles et seulement deux fils rescapés mais envoyés derrière les barreaux pour meurtres… C’est dingue, hein ? Mais cela se passe ici, les filles, tout près de nous… Ce n’est pas une légende. Il n’y a pas plus réel que ce que je suis en train de vous raconter… Allez demander à tous les habitants que vous croiserez, tous connaissent la malédiction de la famille Rocco. »

Ce qui m’a marquée dans ce roman, c’est la force de ses secrets. Ils dominent l’histoire d’un bout à l’autre. Secrets de famille, langue mystérieuse dont Rémi n’a pas toujours les clés, tout, jusqu’au lieu de l’intrigue, est secret : ce n’est pas les plages fréquentées par les touristes, c’est un lieu connu seulement de la famille, un cocon offert par l’île. « Un panneau indiquait : ‘Voie sans issue, pas d’accès à la mer.’ Eux savaient. Malgré l’avertissement, ils prenaient la direction du lieu secret, ne craignant nullement de s’avancer au milieu des nids-de-poule. » Car toutes les familles ont leurs secrets, ces choses dont on ne parle pas, même dans l’intimité de l’entre-soi. Elles soudent les générations, et si le silence a soudé la génération des parents, il soudera aussi celle des enfants comme les liens d’une fratrie, comme une fatalité à laquelle ils ne peuvent échapper :

« Aucun ne parle des chutes antérieures. Christophe n’a rien fait. Baptiste n’a pas aimé. Rémi n’a jamais lancé de pierre… ».

Laurine ROUX, Le Sanctuaire (Les Editions du Sonneur, 2020) par Marion Le Maout

Avec le roman de Laurine Roux, j’ai eu le sentiment d’être enfermée dans ma lecture aux côtés du personnage de Gemma. Le sanctuaire est un des premiers romans dans lequel j’ai eu l’impression d’être emprisonnée dans un point de vue. Je me sentais à la fois contrainte par le personnage de Gemma, qui ne semblait pas avoir les ressources pour mettre en question la parole de son père, mais aussi contrainte par la parole de celui-ci. 

“Ici, Papa a façonné un monde à sa mesure. Le Sanctuaire est son chef-d’œuvre. »

Le sanctuaire, Laurine Roux.

En effet, tout comme Gemma, le.a lecteur.rice est aussi enfermé.e par le point de vue du père, le sanctuaire est le seul lieu protégé de l’apocalypse seulement d’après ses dires. En réalité, on se retrouve enfermé dans le conflit que subit Gemma tout au long du roman. Entre l’admiration qu’elle voue à son père, et la relation ambigüe et libératrice qu’elle commence à avoir avec le vieux et son aigle. 

Ce qui est le mieux fait dans ce roman, c’est comment petit à petit l’autrice va faire en sorte que le.a lecteur.rice ouvre les yeux sur la situation que vit Gemma. Au début, le roman décrit un petit paradis post-apocalyptique. Gemma a de la chance d’avoir survécu, et avec sa famille ils ont réussi à refonder une société autosuffisante. Il y a l’image d’un véritable foyer chaleureux, un sanctuaire de paix qui s’est recréé malgré la catastrophe. Mais petit à petit, on se rend compte que ce sanctuaire est un merveilleux refuge seulement d’après ce que dit le père. Au fil de l’histoire ce lieu de paix s’effondre: la sœur de Gemma semble vouloir aller au-delà des limites du sanctuaire, son père est de plus en plus sévère et violent, sa mère sombre dans la folie et Gemma se rapproche du vieux et de son aigle. La relation toxique qui lie la mère et ses filles à leur père est alors évidente pour le.a lecteur.rice. Le sentiment d’emprisonnement dans le corps de Gemma est encore plus fort car elle n’a pas les clefs pour définir correctement cette relation. Malgré tout, avec sa sœur et l’aide du vieux elle remet en question le modèle patriarcal établi par son père en se rebellant. 

C’est aussi une lecture qui m’a mise mal à l’aise parce que je voulais que Gemma voit d’elle-même si ce que racontait son père était vrai. Or, la seule personne capable de lui apporter cette vérité, c’est le vieux et son aigle. La relation qu’elle entretient avec lui me gêne, elle ne voit avec quelle perversité il l’utilise. Le roman de Laurine Roux parle ainsi de la libération d’une adolescente par rapport au joug paternel, mais elle aborde aussi le sujet des enfants abusés par des adultes. Ce qui m’a profondément marqué dans ce roman c’est le fait que Gemma ne parle pas des agressions sexuelles qu’elle subit de la part du vieux. Par le biais de l’aigle, qui représente pour la jeune fille l’interdit et une perspective de liberté, il abuse d’elle. Gemma illustre ces enfants qui n’ont pas les codes pour comprendre la perversité et la violence de la situation, et elle ne peut donc pas la dénoncer. A la manière d’une amnésie traumatique, le roman et Gemma oublient complètement ces agressions. 

Je n’avais pas vraiment lu de roman post-apocalyptique qui ressemble à celui de Laurine Roux. Le sentiment d’enfermement est fort et les thèmes abordés questionnent une fois la lecture terminée. C’est aussi en revenant sur ma lecture que j’ai pu comprendre certains choix de l’autrice, notamment concernant les agressions sexuelles. Je conseille largement la lecture de ce roman parce qu’il ne touche pas seulement le thème du post-apocalyptique mais des thèmes actuels comme la relation aux parents et les relations toxiques, parfois abusives. Vous pouvez retrouver le roman de Laurine Roux ici

Éloïse LIEVRE, Notre dernière sauvagerie (Fayard, 2020), par Mathilde Desaigues

J’ai entamé la lecture de “Notre dernière sauvagerie”, d’Éloïse Lièvre (Ed.Fayard) parce que le sujet m’intéressait. Prendre en photo les gens qui lisent dans le métro et garder d’eux ces morceaux de vie, les collecter.

Rencontrer quelqu’un qui aime le même livre que nous, ressentir une joie sincère lorsqu’on se remémore les instants vécus grâce à lui. Être intriguée par une lecture qui semble passionner, se demander si l’histoire nous plairait, à nous…J’ai déjà vécu ces instants et je pense que vous aussi. Mais je n’ai jamais prêté une attention aussi particulière à ces livres que je voyais entre les mains d’inconnus, là-dehors : continuant encore et encore, station après station, c’est Éloïse Lièvre qui nous parle du hasard qui la place face à eux, qui nous transporte de rencontre en rencontre.

“ Sur les couvertures des livres de mes trajets, toujours les miroirs, […] c’est un visage que je voudrais trouver. […] Dans les portraits qui ornent les livres, entre ces mains d’inconnus, j’aimerais me reconnaître. ”

Lire est un acte qui rapproche tous.tes celles et ceux qui le pratiquent. Mais il existe tellement de manières d’apprécier les mots… On a l’impression de se tenir à ses côtés lorsqu’elle décrit ces actes de lecture, d’enquêter non pas sur “Qu’est-ce qu’il ou elle lit ?” mais sur le “Comment”. On comprend que l’acte de parcourir des yeux les pages s’avère, en public, très intime. On lit en s’engageant dans notre lecture, même sans s’en rendre compte : on réagit au fil des mots, modifiant notre posture, notre respiration, jusqu’aux froncements de nos sourcils. 

“ Personne ne lit sans doute physiquement de la même manière qu’un autre. Nous donnons à notre corps des attitudes qui parlent de nous, de nos habitudes […] Ces positions dans lesquelles notre corps aime se retrouver […] dans lesquelles il se sent bien et se découvre lui-même. “

Aux côtés de ce projet qui consiste à assembler des lectures, il y a la vie de l’autrice. Ce n’est pas pour ce récit que je suis venue, aussi ne le détaillerais-je pas. Ce qui m’a le plus intéressée, ce sont les passages dans lesquels elle réfléchit au livre lui-même, à la façon dont les gens qu’elle rencontre le tiennent dans leurs mains, et à la place que cet objet a également dans sa propre vie. 

Même dans le métro, un lieu où chacun tend à rester dans sa bulle en se mêlant le moins possible aux autres, un livre permet d’échanger, de relier des personnes. Avec son protocole, l’autrice collecte des situations de lecture et leur prête une sensibilité à chaque fois très précise, s’intéressant à tous les détails qu’elle tire de ses photos. Les visages sont absents de celles-ci, ce qui permet de se focaliser sur d’autres parties du corps. 

Je laisse la parole à Éloïse Lièvre :

“ Derrière les vitres des métros, il n’y a pas de paysages. Derrière celles des trains de banlieue, il y en a, je ne les regarde pas. Ce sont les mains des gens que je regarde. Ce sont leurs mains, mes paysages. 

Au-dessus des phalanges, l’alternance des monts et des plaines qui permet de se souvenir du nombre de jours dans chaque mois de l’année, et puis les ombres que ces reliefs répartissent pour composer une géographie de peau, une dermographie qui les transforme en paysage aride, rocailleux et lunaire, que n’irriguent que des rivières souterraines mais à demi visibles, les veines, ou taries comme les lignes creusées dans les paumes. Chaque main, un territoire. Chaque main, une planète, close sur elle-même, une île résistant à la cartographie. “

Mathilde Desaigues

Laurine ROUX, Le sanctuaire (Les Éditions du Sonneur, 2020), par Juliette Guy

Quelle excellente idée de lire un livre qui parle d’une pandémie mondiale… en pleine pandémie mondiale. C’était la petite contextualisation qui agace tout le monde mais que je ne peux pas m’empêcher de préciser.

J’ai bien l’impression qu’en ce moment mes goûts littéraires penchent encore davantage vers les récits de pandémies et autres extinctions de l’Humanité mais pourtant, que ce soit avec Le sanctuaire de Laurine Roux ou Dans la forêt de Jean Hegland, ce dont il est question c’est bien plus d’aventures et de relations humaines que de post apocalyptique. Les deux récits nous plongent dans la vie quotidienne d’une famille, une mère, un père et deux adolescentes, qui vit entourée de nature à la suite d’une pandémie mondiale dans Le sanctuaire et d’évènements troublants qui ont amené une coupure totale de l’électricité, une pénurie d’essence et semble-t-il la mort de nombreuses personnes pour Dans la forêt. Dans Le sanctuaire, Gemma, la petite sœur de June, nous fait découvrir à travers ses yeux sa famille et le seul monde qu’elle connaît ; Nell, une des sœurs de Dans la forêt, nous écrit les bouleversements de sa vie et de celle des membres de sa famille sur les dernières pages blanches du dernier carnet que lui a offert Eva, sa sœur.

A travers ces deux récits, la nature (ou « chose verte » comme préfère l’appeler Laurine Roux) et plus particulièrement la forêt apparaît à la fois comme un environnement salvateur et menaçant, recelant de denrées alimentaires et de plantes thérapeutiques mais aussi d’êtres (in)connus et inquiétants. Gemma nous partage son amour pour le sanctuaire, la forêt et la montagne qu’elle pense connaître par cœur, parcourant jour après jour les mêmes chemins pour honorer son rôle de chasseuse. Son père lui a appris à tuer d’un seul coup, sans faire souffrir plus que nécessaire, et à remercier la nature et la bête pour ce sacrifice. Mais ce respect ne s’applique plus avec les oiseaux, responsables de la propagation du virus, que Gemma ou tout autre membre de la famille a pour obligation d’abattre et de brûler dès que l’un d’entre eux est aperçu.

Nell et Eva, quant à elles, vivent à l’orée d’une forêt, milieu plus hospitalier que la montagne, qui leur permet de continuer à cultiver un jardin et un verger que leurs parents avaient commencés en plus de la cueillette dans les bois et la chasse occasionnelle. Contrairement à Gemma, les deux sœurs de Dans la forêt ne sont pas nées dans un monde post apocalyptique mais elles le découvrent et réapprennent à vivre en harmonie avec cette chose verte qui leur offre tant de possibilités.

Ces deux livres sont une immersion continue dans cette chose verte omniprésente. Gemma et Nell nous la détaillent, la parcourent, l’explorent, la découvrent, avec humilité et curiosité craignant moins la nature que la civilisation.

« preuve que le monde restera monde malgré l’homme et ses cataclysmes, et qu’à l’image des dinosaures nous devrions nous en tenir à cette vérité première : nous ne sommes pas grand-chose sur Terre. »

Le sanctuaire, Laurine Roux.

Le personnage de Gemma incarne la notion de tabula rasa, ne connaissant que ce qu’elle est autorisée à voir : le sanctuaire. Cet état est nourri par le père, le seul à pouvoir aller dans le monde d’en bas, le monde d’avant, pour ramener de la nourriture, des objets et des armes, il est le pont entre deux mondes. Gemma est cette nouvelle génération qui ne connaît que le monde d’après, qui ne connaît que la survie comme mode de vie. Elle ignore tout du monde d’avant, les souvenirs sans cesse ressassés par sa mère, mais aussi parfois les mots de sa sœur ou ceux de son père, lui permettent d’imaginer cette autre vie passée.

« Point Nemo : c’était le nom que les scientifiques avaient donné à l’endroit. Une sorte de sanctuaire. Papa avait craché. Cela aussi, les hommes l’avaient gâché. On y avait coulé les engins spatiaux en fin de vie. Du paradis on avait fait un tas de boulons. »

Le sanctuaire, Laurine Roux.

Contrairement à elle, Nell et Eva ont beaucoup à découvrir et à expérimenter. Leur combat se joue entre l’envie de retrouver le monde d’avant et celui de construire un nouveau monde, un monde vivable grâce à cette forêt, rempli d’inconnu et de potentiels dangers.

Gemma est cet élément à part parmi les trois autres membres de sa famille et elle va aussi être celle qui transgresse, les règles et la peur. D’abord seule puis avec sa sœur et le soutient de leur mère, elle va s’opposer au courroux et à la domination paternelle, attirée par la liberté dont elle caresse les plumes en choisissant d’ignorer la douleur des serres autour de son bras ou le souffle chaud inquiétant dans sa nuque.

Dans ces deux mondes la liberté se gagne et elle a un prix.

Si vous souhaitez vous procurer ou offrir Le sanctuaire, n’hésitez pas à utiliser le Click and Collect avec les librairies près de chez vous en allant sur Place des Libraires, le site des Librairies Indépendantes et si vous êtes dans la région Nouvelle-Aquitaine vous pouvez passer directement par le site des Librairies Indépendantes en Nouvelle-Aquitaine .

Première de couverture du roman de Laurine Roux, Le sanctuaire. https://www.editionsdusonneur.com/livre/le-sanctuaire/

Le sanctuaire, Laurine Roux, édité chez Les Éditions du Sonneur dans la collection « La Grande Collection », publié le 13 août 2020.

ISBN : 9782373852158

Nombre de pages : 160

Prix version papier : 16€ / version numérique : 11,99€