Que lire d’un livre, qu’écrire de ce Lire ?

Atelier d’écriture numérique (par Guénaël Boutouillet)
Que lire d’un livre, qu’écrire de ce Lire ?

3 sessions d’atelier d’écriture numérique, avec des médiateurs du livre, d’octobre à décembre 2012 en région Centre, pour Ciclic/livre au centre.

Principe annoncé

Se documenter, et documenter en retour. Venez avec un livre. Nous tenterons, ensemble, d’en écrire quelque chose qui soit : documenté, tissé du Monde, du réseau, et des autres ; et qui soit en même temps : de vous, pleinement personnel (et verrons comme c’est, sans doute, indissociable).

Déroulement de l’atelier

Il ne s’agit pas d’une méthode ou d’un cours de journalisme, d’un guide de « bien-écrire », d’un manuel d’usage de communication (tout ceci se trouve aisément sur le web, chartes éditoriales de site et  : il s’agit, se penchant sur un livre qu’on a lu,  de traverser cette expérience fondamentale et nécessairement productrice, de la relecture, attentive, scrutative, réflexive. Et de passer, pour ce faire, par l’écriture.

1/ Tout est en vous, tout est dans le livre.
Première consigne donnée :

« Isolez-vous et posez vous des questions durant 3 minutes, yeux fermés, sans rien écrire manuellement :
Quel souvenir vous vient de ce livre ? Quelle phrase, même imparfaitement ? Quelles images ? Quels dialogues ? Quelles idées ? Quelles sensations ? Ne notez rien. »

Seconde consigne donnée :

« Tout ce qu´il y a à dire du livre est d’abord, déjà, là. Posez des questions au livre, dépliez l’objet, questionnez-le :
qu’est-ce qu’il y a dedans ? Structurellement : organisation, titre, sous-titres, exergue, dédicaces, parties sous-parties, quelle mode d’énonciation, quelle structure ? Quelles phrases, quells accroches, quels incipites, quels excipits ? Quelles phrases vous ont marqué ? Quelles phrases sous restent, quelles phrases vous semblent déterminantes ? Notez, recopier. Une phrase, deux, trois. »

Troisième consigne donnée :

« Relisez et reposez-vous les question d’origine, 5 minutes, avec ce matériel sous les yeux. Faites des rapports, mentaux puis écrits. »


2/ Tout est ailleurs, rien n’est pareil.

Première consigne :

« La documentation – Cherchez, maintenant que vous disposez de vos souvenirs et d’éléments objectivement tirés du livre, cherchez tout ce que vous pouvez trouver sur ce livre sur le web, avec et sans méthode. Ramassez des citations, usez du copier-coller (en insérant un lien à chaque fois, pour ne pas perdre vos sources de vue, et pour citer en bonne et due forme.  //
N’intervenez pas autrement qu’en redisposant, et laisser des blancs. »

On constate, ensemble, lors du retour collectif, que dès lors un point de vue se constitue, on se positionne face à l’information reçue, abondante, on peut la citer ou la compléter ou contredire, depuis ses propres observations. Le but est, échappant au tout-venant, au marketing, à l’air du temps, de reprendre position d’énonciation, d’auteur de sa propre lecture (et de ses propres lectures documentaires, ensuite), car chaque lecture est unique et permet d’énoncer un propos singulier.  Les matières s’affrontent, se frottent : le su et le lu, le vu et le lu, l’objet documente mon point de vue qui le documente et re-documente avec et contre et depuis les informations autres, une spirale est en marche, l’écriture est lancée.

Le reste est affaire de temps, de sédimentation puis percolation, de tri, d’allers et retours vers le texte… et de contrainte de format, selon l’espace de publication où publier cette notice.

Les productions consécutives à ces séances sont à lire ici -merci à leurs auteur(e)s d’avoir bien voulu les publier en cet endroit. (Guénaël Boutouillet)

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Ecriture L’envers et l’endroit

L’envers et l’endroit – Albert Camus

J’ai lu ce livre plusieurs fois – en entier ou simplement des passages plus ou moins longs – et à différents moments de ma vie. La première fois parce que Camus l’avait écrit et que je lisais beaucoup cet écrivain à ce moment, et, les fois suivantes, parce que je savais que j’y (re)trouverais quelque chose de particulier. Ce quelque chose que j’avais ressenti à la première lecture. Il m’apparaît à chaque fois clairement qu’il ressort de ses pages une véritable lucidité. Une sorte de victoire de l’endroit sur l’envers.

Ce livre m’évoque la relation que l’homme entretient avec le monde et, à travers ce miroir, avec lui-même : « (…) et si je tente de comprendre et de savourer cette délicate saveur qui livre le secret du monde, c’est moi-même que je trouve au fond de l’univers. Moi-même, c’est-à-dire cette extrême émotion qui me délivre du décor ». L’être est face à lui-même « (…) devant le monde (…) », en face de « (…) l’absurde simplicité du monde », il perçoit « l’envers du monde » dans ses aspects vains et absurdes. Ces pages montrent également la capacité que chacun peut avoir de dépasser cela, s’il en a pleine et entière conscience, s’il consent à l’affronter comme s’il regardait directement les rayons du soleil, éblouissants de vérité et de souffrance.  L’inéluctable se transforme alors en une profonde confiance en l’homme et en la vie : « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre ».

Christèle Augier-Dechêne

RDV, work in progress

Le héros du livre de Mathias Énard, dans son errance, sait « que l’Heure est proche » comme lui répète le Coran. Les rues du Raval, cette « rue des Voleurs »  apportent-elles une réponse ?  Les hommes souffrent et meurent. Lui si croyant sait que « l’injustice de Dieu, (…) ressemble grandement à une absence« . Faut-il ne rien faire comme le proclame le T-shirt bleu de Nuria, la mère de son amie Judit : « I’d prefer not to » ? Faut-il s’enfermer dans les langues (l’arabe marocain, le français, l’espagnol, le catalan, etc.) et dans les livres, dans cette merveilleuse tour d’ivoire qu’est une bibliothèque ? Peut-être va-t-il conclure :  « dehors tout semble n’être qu’obscurité »  mais « dans ma bibliothèque, (…) la fureur du monde est assourdie par les murs… »

Caliu

(Ce billet sur Rue des Voleurs est à lire également sur le blog de la Bibliothèque de Vouvray, « Lire à Vouvray » (http://bibliotheque-vouvray.over-blog.com/

K. Dick, découvrir ses fictions non SF

Signature de K. Dick

Philippe K. Dick, auteur surtout connu pour ses œuvres de science fiction, s’est aussi distingué par des romans plus classiques. Son roman « Bricoler dans un mouchoir de poche » écrit en 1957, paru aux États-Unis qu’en 1985, s’inscrit dans cette deuxième catégorie. Il est paru pour la première fois en France sous le titre « Mon royaume pour un mouchoir ». Les éditions J’ai lu viennent de le republier.

Ce roman offre une image de la société américaine d’après guerre à travers un couple : Roger et Virginia. Virginia a peu confiance en elle, s’intéresse à la psychologie et soignait des blessés pendant la guerre. Roger, prudent mais audacieux, est propriétaire d’un magasin de télés. Leur petit monde va s’écrouler quand ils vont inscrire leur fils, Gregg, dans une école à la campagne pour soigner son asthme. A cette occasion ils vont rencontrer un autre couple, Liz et Chic. Virginia trouve Liz idiote, mais ne remarque pas que cette « idiote » fait tourner la tête de Roger. A suivre !

« Ne pouvez-vous donc pas mettre tout ça de côté et simplement exprimer ce que vous ressentez ? »

Un personnage intéressant dans ce livre, bien que secondaire, est la directrice de l’école, elle est honnête et possède un véritable don pour cerner les personnalités de ses interlocuteurs. Par exemple, elle n’hésite pas à dire ceci à Virginia : « Vous parlez comme un vieux psychiatre décati de l’époque… de l’époque du New Deal. Vous entendez ? Ne pouvez-vous donc pas mettre tout ça de côté et simplement exprimer ce que vous ressentez ? Pourquoi entrer dans ces jeux de langage ? ».

Ce livre est tombé des mains de certains lecteurs, de mon côté je le lis avec plaisir car je trouve la psychologie des personnages bien travaillée, c’est un texte plus profond que ne laisse l’entendre le résumé. Je pense que l’objet de K. Dick, au-delà du jeu des attirances amoureuses,  est bien de nous proposer une photographie de l’Amérique du Nord en nous permettant d’épier par le trou de la serrure la vie de deux couples après guerre. Ne l’ayant pas encore terminé, je ne peux pas vous en dire plus ; néanmoins, voici l’extrait d’un avis made in USA publié sur le site des fans de Philip K. Dick  : « C’est un roman sur la condition humaine – plutôt brut, qui manque de subtilité dans l’ironie, de plus la texture de l’écriture est de l’ordre de celle d’un mauvais artiste – mais plus passionné, plus joyeux,  plus désespéré à la fois,  bourré d’empathie et très vivant. […] La publication de ce roman va offrir une nouvelle perspective sur beaucoup d’œuvres de K. Dick parues ultérieurement. »

Caroline alias CalieBib

« Bon rétablissement » de Marie-Sabine Roger

Un soir, Jean-Pierre, la soixantaine, tombe d’un pont. Il se réveille à l’hôpital, le corps cassé, sans explication ni souvenir de la cause de sa chute. Coincé là pour un bon moment, il va devoir supporter l’hôpital et ses « habitants » divers et variés, pour le meilleur et pour le pire. « Dans les hôpitaux, le téléphone est installé de façon scientifique, en tenant compte de deux paramètres essentiels : la distance qui le sépare du lit, qui doit être légèrement trop grande pour pouvoir décrocher aisément dès la première sonnerie, et la puissance de ladite sonnerie, qui doit être assez forte pour déclencher des acouphènes ». Il va être amené malgré lui à faire des rencontres improbables, qui partent parfois d’un mauvais pied « Cette fille est une matérialisation vivante de l’arthrose : c’est une douleur chronique à laquelle on se fait peu à peu, mais qui ne vous lâche pas pour autant ». Il va enfin mettre ce temps à profit pour faire un retour en arrière sur sa vie, son passé, ses choix, ses erreurs.

Ce livre est plein d’humanité ; accepter l’autre et l’aimer malgré les différences. Le personnage principal, grâce à l’analyse de son passé parvient à agir sur les rencontres de son présent. Il s’ouvre aux autres, dépasse ses préjugés et sa méfiance et lance des amarres à des être maltraités par la vie, pourtant à l’opposé de sa petite vie tranquille. Il est un peu le reflet de notre société actuelle, qui tolère des étudiants qui doivent se prostituer pour vivre, des gamines de 14 ans qui tombent enceintes, des homosexuels rejetés, des personnes âgées maltraitées et oubliées. Mais parce qu’il est au soir de sa vie, et parce que cette fois la solitude est trop forte pour se permettre de rejeter des personnes qui s’intéressent à lui, il va les aimer…à sa façon. Les sujets sont forts, on se pose des questions graves, mais Marie-Sabine Roger ne nous plombe pas le moral. Au contraire, on rit beaucoup des situations rocambolesques et des réparties savoureuses de notre ami et on referme ce livre heureux et rassuré : les gens peuvent s’aimer, malgré tout…A.G

 

« Tue-le » de Ludovic Janvier

Ludovic Janvier a la fraicheur de « l’incurable gamin tombé de la dernière pluie » et la liberté du vieux sage qui  «cherche à tout instant les mots pour dire ça ». Son Tue-le est un théâtre, celui des hommes et des femmes, celui d’un esprit exigeant, distancié, authentique, d’une écriture vibrante qui prend sa source partout et se répand en nous. Ludovic Janvier, avec beaucoup d’amour, sans aucunes illusions, nous donne à connaître, reconnaître, sentir, comprendre l’humain. Il fait tomber les masques, sans détours, droit au but : « … comme quoi danser ça fait tomber les murs… c’est la planète qui valse, les races, le ciel. » Je ne voudrais plus avoir à me passer de Ludovic Janvier, de sa folie à vouloir «calmer l’être par les mots». Si ça ne marche pas toujours pour l’auteur, c’est une jouissance pour nous lecteurs.

les fables du deuil: récits de guerre, la mort à l’oeuvre

Catherine Trévisan, Les fables du deuil, la grande guerre : mort et écriture, 2001, Paris, PUF, coll.  Perspectives littéraires, préface de Pierre Pachet.

La première guerre mondiale a suscité depuis quelques années de très nombreuses études qui ont permis de comprendre le caractère inouï du cataclysme. Pour la première fois on y avait expérimenté la technicité de la mort. Il a fallu du temps pour en comprendre le dessein et la mise en oeuvre. Comment le récit de ces morts violentes a t-il été vécu par ceux-là même qui souvent durent la répandre ? Comment a -t-il été  transmis ? Comment a-t-il  été utilisé ? Au front, la guerre se vivait dans la boue, la fange et les poux: elle se vivait aussi très souvent un crayon à la main, de toutes les mains: « artiflot » ne fut pas seul. Ecrits destinés à éprouver la force de l’âme et le courage face à l’expérience de la désintégration de soi ou écrits destinés à former le substrat d’une écriture fictionnelle, Caroline Trévisan dans Les fables du deuil  met à l’épreuve du langage une expérience de la mort et de la perte qui échappe au discours de la preuve. Elle « dégorge » les textes, analyse les postures de l’écrivant pris dans l’étau du risque ultime de la disparition, des questions de l’engagement quelque soit la nature du texte  : journal, épistolaire, romans, textes poétiques.. l’auteur explore les multiples formes de l’écrit dans la tension même du risque ultime de l’écriture de la disparition et du néant.
Histoire de l’excès de cadavres, de  l’ampleur du carnage, l’auteur explore les formes de deuil dont la plus marquante est cette invention de « la religion du cadavre » ainsi que la nommait Romain Rolland. De ces millions d’humains tombés au combat dont les corps mutilés, profanés jusque dans l’absence même des corps pulvérisés, Caroline Trévisan explore les territoires politiques des gisants et des morts de la Grande guerre. Elle montre comment   » la perte sèche  » (les cadavres pulvérisés introuvables que la terre ne peut plus engloutir, les corps décomposés) élaborèrent une culture des larmes et de l’effroi. Le culte patriotique allait dès lors renouer avec le « culte de la belle mort ». Charge aux survivants, aux épargnés de conserver le culte du souvenir, la recherche des corps. Les mots mis sur la mort et le deuil, les formes de langage qui tentent d’apprivoiser ou d’exorciser la double expérience de la perte et de l’absence, sont ici au centre de l’investigation. De cet ouvrage  d’une haute exigence critique, il faut saluer la rigueur d’analyse et les champs du savoir convoqués pour faire comprendre. A aucun moment, l’auteur ne perd de vue la dimension humaine de son propos : une lecture puissante.

Patricia SUSTRAC