ic ML2 (s4) – deuxième année métiers du livre | plan de cours

IUT info comm option métiers du livre

Année 2016-2017

Semestre 4 (étudiants seconde année, M2)

TEMPS 1 – COURS

Plan du cours

1 / Rappel de la lettre envoyée

Nous aurons plus d’heures ensemble ce semestre, pour vous présenter un panorama non exhaustif mais représentatif de plusieurs tendances et œuvres de la littérature contemporaine. Rencontrant des auteurs, lors de présentations (lectures, débats, spectacle) au grand R, à la médiathèque Benjamin-Rabier ou sur Internet par les traces qu’ils y laissent, nous nous questionnerons ensemble sur la médiation. Comment lire et en parler, comment commenter ce qu’on ne connaît pas encore bien, comment «  accorder ses violons  », que faire de sa subjectivité propre  ?

Au fur et à mesure de nos séances, vous constituerez un article, qui sera une sorte de dossier documentaire multimedia, sur le support web de votre choix (j’en ai à disposition, l’université aussi, les réseaux sociaux peuvent être utilisés, bien sûr).

2/ Rappel sur les sorties au programme

Christian Garcin à la médiathèque Benjamin-Rabier, entretien avec GB, vendredi 20 janvier à 19h.

(podcast de cette rencontre :

https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/christian-garcin-entretien-avec-gb-la-roche-sur-yon-m%C3%A9diath%C3%A8que-rabier-nov-2016/

2h    Sylvain prudhomme 2h  au grand R, début mars / LECTURE PUBLIQUE / Jeudi 9 mars, 19h
Espace Louis-Riou (Le Manège)

http://www.legrandr.com/programmation/litterature/article/sylvain-prudhomme

Séance 1 – lundi 6 janvier 2017

présentation de notions : médiation littéraire (par le détail des activités de médiateur littéraire de Guénaël Boutouillet), liens serrés entre lecture et écriture, nécessité de penser par l’écriture son rapport à l’écriture et à la lecture, et plus largement, son énonciation de soi dans un contexte professionnel (l’écosystème du livre), et dans un environnement numérique mouvant.

Puis TOUR DE TABLE DES ETUDIANTS

Quel projet de stage, quel domaine d’appréhension pro.

Quelle expérience du numérique

écriture  : Exercice 1 ce que je fais là

Extrait de Georges Perec : lnfra-ordinaire : http://remue.net/cont/perecinfraord.html

«  Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes: cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans: tant de morts et tant mieux pour l’information si les chiffres ne cessent d’augmenter ! Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal: cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques…

Dans notre précipitation à mesurer l’historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l’essentiel: le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible: le scandale, ce n’est pas le grisou, c’est le travail dans les mines. Les   » malaises sociaux   » ne sont pas   » préoccupants   » en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an.

Les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, les tours qui s’écroulent, les incendies de forêts, les tunnels qui s’effondrent, Publicis qui brûle et Aranda qui parle! Horrible ! Terrible ! Monstrueux ! Scandaleux ! Mais où est le scandale ? Le vrai scandale ? Le journal nous a-t-il dit autre chose que: soyez rassurés, vous voyez bien que la vie existe, avec ses hauts et ses bas, vous voyez bien qu’il se passe des choses.

Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, I’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, I’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces   » choses communes «  , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique.

Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.

Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ?

Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez.

Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez.

Questionnez vos petites cuillers.

Qu’y a-t-il sous votre papier peint ?

Combien de gestes faut-il pour composer un numéro de téléphone ? Pourquoi ?

Pourquoi ne trouve-t-on pas de cigarettes dans les épiceries ? Pourquoi pas ?

Il m’importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d’une méthode, tout au plus d’un projet. Il m’importe beaucoup qu’elles semblent triviales et futiles: c’est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité. »

voir ici http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/objets.html

Cet extrait de Penser classer « Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l’exhaustif et l’inachevé, l’énumération me semble ainsi être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde («  la vie  ») resterait pour nous sans repères (…) Il y a dans l’idée que rien au monde n’est assez unique pour ne pas pouvoir entrer dans une liste quelque chose d’exaltant et de terrifiant à la fois. »

voir aussi : http://remue.net/cont/perecpensercl.html

Ecriture

Raconter à la deuxième du singulier/ou du pluriel une situation professionnelle, vécue ou fictive, générique et depuis l’infra-ordinaire, dans l’ordre de déroulement des événements.

Textes mis en ligne ensuite.

3/ Littérature contemporaine  : au programme ce trimestre

Je résume ci-dessous la commande – dont la deadline sera vers le 20-25 mars :

Un dossier documentaire en format numérique, accessible en ligne, qui fera le récit d’expérience de vos rencontres (réelles et virtuelles) avec des auteurs et leur œuvre.

Chaque dossier devra s’intéresser à au moins deux auteurs – et de préférence, trois.

Au moins un de ces auteur(e)s devra faire partie des rencontres «  live  » au programme (Christian Garcin, Sylvain Prudhomme), au moins une devra faire bouquet de ce «  bouquet numérique  » présenté rapidement lundi dernier  : Nina Yargekov, Elitza Georguieva, Emmanuelle Pireyre, Hélène Gaudy, Chloé Delaume — j’ajoute une possibilité, Cécile Portier, auteure numérique.


Quelques premiers liens éclairants

Christian Garcin – la série texte image sur remue.net

Christian Garcin et Patrick Devresse | Mini-fictions

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin

un entretien écrit http://remue.net/spip.php?article6910

un entretien en podcast https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/christian-garcin-gb-vents-douest-nantes-mars-2016/

https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/christian-garcin-entretien-avec-gb-la-roche-sur-yon-m%C3%A9diath%C3%A8que-rabier-nov-2016/

Sylvain Prudhomme

un entretien en podcast, des inédits

Hélène Gaudy , fictions du lieu et lieux de fiction (roman et documentaire / écrire avec les lieux, avec l’histoire) /

https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/devenirs-du-roman/

http://remue.net/spip.php?mot1506

https://vimeo.com/105223825

http://remue.net/spip.php?article5114 (noisy-le-sec)

Nina Yargekov, sa page chez son éditeur

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numauteur=5970

Elitza Georguieva

http://www.editions-verticales.com/auteurs_fiche.php?rubrique=4&id=169

https://www.youtube.com/watch?v=y9E4cDbw8tw

Chloé delaume  : son site  :

http://chloedelaume.net/

Cécile Portier

http://livre.ciclic.fr/actualites/cecile-portier-une-auteure-en-presence-sur-ciclicfr

emmanuelle pireyre

http://livre.ciclic.fr/actualites/emmanuelle-pireyre-portrait-de-l-auteure-en-enqueteuse

Séance 2 – lundi 27 janvier 2017 (6 heures)

le dossier – écriture

1 – Introduction sur ces objectifs à court et moyen terme. Et quant à la production du dossier documentaire, idée maitresse  : la recherche des informations, le travail de «  brouillon  » (écriture de recherche) et les essais de mode de publication sont menés de front (de la même manière qu’on fait plusieurs choses à la fois lorsqu’on écrit), cette simultanéité sera observée, encouragée – et maîtrisée, par des rapports réguliers, collectifs et individuels.

Cf la spirale de Claudette Oriol-Boyer http://tsoubrie.free.fr/La%20spirale.htm

https://eurofle.files.wordpress.com/2009/03/theories.pdf

http://aifris.eu/03upload/uplolo/cv1581_539.pdf

2 – qu’est-ce qu’internet change au récit du monde (François Bon?)

L’expérience web et littérature : auteur, lecteur, en collectif – expériences et usages.

les auteurs

Christian Garcin

Aspects d’une oeuvre, d’un trajet

#formes multiples : du bref et du long (et du long dans le bref, et du bref dans le long, et vice-versa), exemples pris sur le feuilleton en conversation avec Devresse

http://remue.net/spip.php?article8320

#onomastique : art et esthétique des noms

#la chute et sa reformulation – sens de la surprise.

#les sources documentaires, le rapport à la science, source de possible, de réflexion, de fiction. Il y a ici une oevre de fiction qui ne s’oppose pas au réalisme frontalement mais qui y trouve matières à détournements : il y a le monde et le langage, interprétation, réinvention du monde.

#l’esprit d’escalier – à l’échelle du court, construction en spirale des nouvelles – qui nous renseignent sur cette réticularité de l’oeuvre de Garcin

#sources littéraires : Poe, Borgès, Kafka…

Exemple de Jeremiah Reynolds

Puis : présentation web et lecture à voix haute de Nina Yargekov, Elitza Gueorguieva.

Après-midi : travail d’écriture et conception (td) du dossier numérique : recherhce de formats éditoriaux, écriture de reccherche, re-documentation web.

Séance 3

Chez Sylvain Prudhomme, nous avons pointé un rapport au document et au monde alentour tel qu’on le voit et tel que lui le voit, c’est une question de regard et d’inventaire. Tout est réexpliqué dans les liens ci-dessous.

 

sylvain prudhomme

http://remue.net/spip.php?mot868

http://remue.net/spip.php?article7149

https://www.youtube.com/watch?v=lPkCxhzo1v8

légende

https://www.youtube.com/watch?v=O-yuyVvi7uE

autres

https://www.youtube.com/watch?v=Z04tNj_Oq5I

une performance

https://www.youtube.com/watch?v=UgPPB00qR98

interventions journalistiques

http://www.liberation.fr/auteur/15279-sylvain-prudhomme

-Hélène Gaudy  : introduction

Les arts plastiques comme socle.

Le rapport aux lieux. Et les images des lieux. Plein hiver et sa très particulière conception.

L’adolescence, temps transitoire, à saisir, capter.

Lisbon, l’invention d’une ville.

Terezin, l’autre invention d’une ville.

«  Faire une carte.  » dans les deux cas.

http://remue.net/spip.php?article6454

 

3 –Cécile Portier, auteure numérique

http://livre.ciclic.fr/actualites/cecile-portier-une-auteure-en-presence-sur-ciclicfr

Une auteure numérique

C’est quoi, un auteur numérique ? Et, de surcroît, est-ce que ça existe vraiment ? La question se pose, en ces temps de mutation, de basculement (au moins) partiel et (largement) prédit d’une culture du livre vers une culture de l’écran, de ce que la numérisation accrue de nos vies y change. Elle se pose, redoublée, à l’écrivain, affecté, comme tout individu, dans ses faits et gestes quotidiens, mais aussi au cœur de son activité : l’atelier de production, les canaux de diffusion, comme les lieux de destination, d’usage, de ses textes ont déjà changé et continuent de muter. Tout écrivain, dès lors, ainsi numérisé, serait devenu écrivain numérique ? Certes non, et ce changement de paradigme global semble, dans une majorité de cas, ne pas atteindre aussi globalement l’œuvre en cours – comme si le « dehors » ne jouait pas, ou très peu, sur le « dedans », comme si l’écriture pouvait se couper du monde en son état du jour.

Or il revient sans doute, pour partie, aux poètes et romanciers de s’emparer des bouleversements du dehors, de penser l’époque, de questionner le réel – réel immédiat dont les impacts numériques modifient au moins la texture, sinon la structure. Ces façons qu’ont nos vies et leur représentation d’être simultanément altérées par cette massification de notre « mise en données » passionnent, questionnent et agissent Cécile Portier. Laquelle, usant de moyens numériques pour interroger le numérique et ses moyens, semble pouvoir être considérée, en plusieurs endroits, comme une auteure numérique.

Numériques sont en effet ses lieux de production, diffusion, de lecture. Son seul livre « imprimé », Contact, le fut dans la défunte et trop brève collection Déplacements des éditions du Seuil, repris ensuite en livrel aux éditions publie.net. Saphir Antalgos, son deuxième ouvrage, est paru directement chez publie.net. Et la majorité de ses projets sont à lire en ligne : Dans le viseur, À mains nues ou Compléments d’objets, séries ouvertes sur son blog Petiteracine.net ; dialogues (avec Juliette Mézenc, Pierre Ménard ou Philippe Aigrain) en Vases communicants (une série dialogique ouverte, d’auteurs s’invitant mutuellement, chaque mois, à publier chacun sur le site de l’autre) ; Traque traces, livre-site (réalisé avec Joachim Séné), témoignant d’une résidence d’intervention et création en région Ile-de-France.

Une auteure du numérique

L’œuvre en cours d’édification se compulse dans cet environnement – manière significative de faire d’un blog un espace éditorial autogéré et littéraire, bien loin d’un simple journal intime devenu extime. Elle ne se contente pas de s’y inscrire : elle s’y conçoit, s’y invente. Le réseau, les données, les « nuages », sont des thématiques pour Cécile Portier, autant que des moteurs, des modules voire des personnages de fiction.

Traque Traces, une fiction, en est un des plus significatifs exemples : ce site, sous-titré tous taggés, tous localisés, s’ouvre par une carte de l’Ile-de-France marques d’épingles de géolocalisation, lesquelles une fois cliquées ouvrent de courts fragments d’un texte collectif. Cette histoire variable peut se lire transversalement, en y cheminant, tel qu’en un livre numérique, selon différentes directions : on peut y suivre des personnages, des tags, ou « tracer » au hasard au cœur de cette intrigue.

Le texte, et le site, sont le fruit des ateliers menés avec les jeunes lycéens de la région. Objet de création en environnement numérique, influencé dans sa forme par cet environnement, Traque traces est le fruit d’une réflexion menée coopérativement avec ces jeunes, à propos, depuis et avec les données qui nous signalent, identifient, classent quotidiennement :

« (…) Chaque jour nous sommes, nous, êtres de chair, mis en données. Chaque jour nous produisons, en nous déplaçant, en communicant entre nous, un nombre incalculable de traces qui sont stockées, analysées, réutilisées. Chaque jour nos faits et gestes sont traduits en données, dont l’agrégation et le sens final nous échappent. Nous sommes identifiés, catégorisés, sondés, profilés, pilotés. Notre vie s’écrit ainsi toute seule, comme de l’extérieur.

C’est un constat. Il serait angoissant, désespérant, si nous n’avions pas toujours nous aussi la possibilité d’écrire notre vie. De reprendre la main sur les catégories. D’en jouer. Cette fiction a ce but. Jouer avec les données au petit jeu de l’arroseur arrosé. Écrire les données qui nous écrivent.»

Il y a, lisibles, dans ce projet, une volonté politique et interventionniste, mais également une esthétique, forgée dans les données, dessinée et non simplement décorée par elles. Y apparaît, nettement, cette autre marque de fabrique du travail de Cécile Portier : une volonté de renversement et de reversement. Une fabrique volontariste de relation entre le sensible et la machine, entre la chair et le signe : traquant sur celle-ci les effets de sa transformation en ceux-ci, elle importe simultanément en ceux-ci des émanations, des interférences sensibles, corporelles. En témoigne cette magistrale réponse à une question (« Qu’est-ce qu’Internet change à votre écriture ? ») que je lui posais, ainsi qu’à quelques autres auteurs du web, lors d’une série d’entretiens consignés sur remue.net :

« Disons qu’écrire Internet, j’aimerais que ça signifie écrire dans un espace public. Un espace ou se réunir, sans avoir à montrer patte blanche sur qui on est et ce qu’on veut. Pas de transparence. Un espace ou les individus soudain se rapprochent, se reconnaissent comme personnes. Pas de distance. Ou cette proximité neuve n’est pas aussitôt dévoyée en décryptage, ciblage, vente. Pas d’atteinte. Dit comme cela, peut-être qu’on voit mieux que c’est aussi une question politique. Et que cette question, c’est : ce que l’écriture change à Internet. »

Ré-incarnations par jeu de renversements

Enchâssée dans l’idée numérique, d’où elle s’exprime et où elle s’imprime, l’écriture de Cécile Portier ne néglige pas de prendre corps, de multiples façons. L’auteure a le goût des formes innovantes : en lectures, PeChaKuChas, mises en espaces et expérimentations scéniques (telle cette aventure partagée avec Juliette Mézenc, en résidence à La Charteuse de Villeneuve-léz-Avignon), Cécile Portier porte ces formes courtes au public, les conte, joue voire pianote (comme lors d’une performance twittée pour remue.net, en 2011).

Mais le corps est aussi au cœur de sa série Dans le viseur, suite de questions posées à des photographies trouvées : ces anonymes qui prennent la pose, que nous disent-ils en cette posture, figée par la patine du temps ? Mais aussi (toujours cette façon de renversement), qu’en est-il du photographe, corps absent de l’image ? Comment se tenait-il, et avec lui, quel hors-champ, quel dehors voisinait cette image ? Et cette question, d’incarnation imaginaire, fait fiction :

« Celui qui a caché un trésor : il n’avait pas toujours conscience de son acte, du fait qu’il soustrayait au monde quelque chose. Mais c’est son acte qui a constitué les choses en trésor. Son acte, c’était seulement un regard, sa fixation. Le déclic de l’appareil photo. Quand nous regardons ces images, il arrive que nous fassions coïncider, pour un court instant, notre propre regard avec celui qui a regardé et fixé cette scène pour la première fois. Et c’est cela, la continuité, le trésor à inventer. » (in résidence numérique, voir le billet intitulé « Quel fil pour recoudre des passés disloqués ? »)

Restituer ce mouvement fantôme, rendre cette absence, ce hors-champ, même lorsqu’il est le motif central, est ce qui l’a guidée dans cette observation réflexive sur le site de Ciclic. Face aux images d’archives animées, elle continue d’affronter le paradoxe du corps devenu trace. Un amas de vestiges, réifiés en données. Puis se questionne, en un nouveau renversement de l’ordinaire logique, sur cette « abstraction qu’est la vie ».

Une auteure en présence : où inventer du temps

Dans ces textes produits par Cécile Portier sur, pour et avec Ciclic, ce qui surgit des données, c’est : de la mémoire. Et c’est donc, aussi, le temps qui nous revient.

Le passage au présent, la ré-incarnation des corps (le corps visible sur le film considéré, mais aussi, on l’a dit, le corps absent du témoin filmeur, questionné depuis cette question d’angle de vue, de plan), nous offre du passé à incorporer, à métaboliser. Renversement et reversement : c’est un peu de sa vie, voire de la nôtre, que Cécile Portier offre en retour à ces visions du passé. Plus que de nous y « replonger », elle redonne du corps aux images qui d’ordinaire, même en mouvement, semblent figées dans leur pose et dans leur statut d’archives. Le temps du texte analytique, la pause qu’il induit, accentuée encore par ses nombreux jeux de poétique,  agrandit » littéralement ces archives.

Le temps – et l’être de chair, toujours, au cœur de ce mot polysémique (à la fois époque et durée) : deux nœuds de cette « affaire » Portier, deux thèmes dont l’intrication produit de nombreux effets de frottement avec ces vies mises en données qu’elle aura observées une année.

Le temps, enfin, c’est aussi celui qui ordinairement manque et, qui l’oblige, femme active contemporaine, à user au mieux des interstices, à glisser l’écriture dans les failles, la faire se faufiler en formes courtes, via des technologies légères. Ce temps à re-gagner, à re-faire. Ce temps qui s’invente au fil de cette écriture si attentive, au lointain comme aux microscopiques altérations de l’être posé dans cet ici et maintenant.

La présence est numérique et la présence est d’auteur, d’une auteure singulière, qui invente, pour elle, pour nous, pour les disparus qu’elle regarde, un temps nouveau, un temps manquant.

« Nous devons faire une sorte d’archéologie en temps réel. », affirme-t-elle dans un des billets de cette résidence. Gageons que le réel à grand à y gagner.

 

Voir aussi

Lien(s) utile(s)

ici elitza gueorguieva en lecture deux ans avant parution du livre
(projet alors encore en cours)
http://remue.net/spip.php?article6892

ici christian garcin en interview, réponses sur le tiret entre écrivain
et voyageur, et aussi entre les liens entre tous ses livres
https://vimeo.com/70841798

3 – et vous là-dedans ?

Écriture de textes courts sur leur rapport au numérique.

Hyperportrait renseigné.

 

Récit des réseaux sociaux.

2 – présentation de réseaux sociaux par leur usage

le professeur – GB- évoque ses fils et en dépèce les dernières publications, leur constitution dans un graphe social, les stratégies relationnelles à l’oeuvre (par les outils de croisement de données induits par facebook (taggage) et twitter (hashtag)), leur différenciation au sein d’un usage propre qui se constitue et se renouvelle au fil des jours.

Cet usage en est un – la question qui se pose aux étudiants est : quel est le vôtre ? Comment utilisez-vous ces deux réseaux ? Question orale, un premier temps, qui nous permet de clarifier les notion s de public/social /et privé (en citant Dominique Cardon).

3 – proposition d’enquête (et d’écriture)

Remontez votre fil (facebook ou tweeter), relevez sur ce fil toutes vos interventions (publications, donc) concernant la lecture, l’écriture, la littérature, notez-le.

Puis, de cette observation,  du relevé des publications à ce sujet, de leur abondance, comme de leur manque, de leur degré d’implication, de leur modération comme de leur engagement,  de ce qui émerge de cet étrange texte composite et variable au fil du temps qui s’écrit là, tirez une forme de réflexion, de réponse à cette question :

«  Comment vous serez-vous du réseau social pour dire quelque chose (et quoi) de vos lectures, de vos rapports au livre et à la lecture, qu’est ce qui écrit en rapport avec la littérature, à cet endroit de publication-là ? qu’est-ce que cela renseigne de votre lecture et de son affirmation dans le monde «  social  » ?

 

Séance 5

Chloé Delaume

Nous avons ouvert son site, lu un peu des « Sorcières de la République ». Avons parlé formes neuves, introduction de sons, d’images, d’éléments de l’univers du jeu ou de la SF dans le roman. Mais également de la poésie, de la trace du vers classique dans sa prose. Et de la création de l’auteure comme personnage fictif (chloé Delaume est un pseudonyme), pour pouvoir affronter, dépasser, sublimer une histoire personnelle dure.

Liens utiles  :

http://www.chloedelaume.net/

Emmanuelle Pireyre

Emmanuelle Pireyre est une raisonneuse. Nous avons parlé de sa façon de revivifier la poésie par la théorie, de fabriquer ainsi de la métaphore renouvelée, et d’irriguer la pensée de poésie et d’humour, pour les rendre vives.

Voir l’article ci-dessous

 

Emmanuelle Pireyre : portrait de l’auteure en enquêteuse

Emmanuelle Pireyre est en séjour d’auteur au Musée Balzac cette année. Elle y a réalisé un « Bilan Balzac » qui mêle astucieusement journal de résidence, interrogation quant au grand auteur et à ses influences sur elle, explorations du lieu patrimonial. Comme à son habitude, elle renverse sans cesse les représentations, dans un sourire complice. Ce sourire constant, et cette position, si particulière, de récit et de narration, celle d’une implication à distance (à distance y compris d’elle-même, devenant un des objets d’étude de ses drôles de fictions documentaires), sont une des matrices du travail de création (d’écriture principalement, mais aussi d’images, de chansons) de Pireyre depuis ses premiers travaux rendus publics, au début des années 2000. Enquête sur une drôle d’enquêteuse.

L’écriture, «  pôle d’accueil multimodal »

Emmanuelle Pireyre a débuté du côté de la poésie contemporaine, et son travail, d’un point de vue générationnel autant que formel, s’est inscrit dans ce qu’on ne nommera pas mouvement, mais qui constitue alors (au cours des années 90), une petite constellation d’individus pratiquant des formes mixtes : une poésie hybridée de théorie (Nathalie Quintane n’est pas loin), d’images et d’implication physique (de Charles Pennequin à Jérôme Game, ils sont quelques-uns). Les films, co-réalisés assez tôt avec son compagnon Olivier Bosson (lui-même artiste vidéo) en témoignent : on y voit une Emmanuelle Pireyre presque toujours vêtue du même duffle-coat rouge (ainsi transformée en personnage), théorisant à contre-emploi, mélangeant les domaines et façons de faire. Continuité dans l’apparition mise en scène : ses actuelles expérimentations scéniques, en duo avec le musicien (et écrivain) Gilles Weinzaepflen, associant schémas heuristiques du travail en cours projetés sur les murs, et chansons tragi-comiques, en sont exemplaires.

Cette mise en présence, voire en scène, continue, le confirme  : à elle comme à ses compagnons (et compagnes) de route, l’espace du livre ne saurait suffire. Pour faire plus entrer le monde (et faire entrer plus de monde) dans ses créations, dont les mots demeurent le socle, il faut en faire une terre d’accueil, un « pôle d’accueil multimodal », comme il est inscrit au fronton de quelque gare hybride de grande ville de province.

Bien faire avec (le monde, ses objets et représentations)

Ses deux premiers livres, Congélations et décongélations (et autres traitements appliqués aux circonstances) puis Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, chez Nadeau, en 2000 et 2001, s’ils sont de poésie, distanciée et fluide, importent des images volontairement incongrues. Il s’agit d’inventer quelque chose. Et pour commencer, une poétique propre, non seulement à l’époque (où les formes artistiques se mêlent avec conviction) mais surtout à la présence de l’individu, isolé, au cœur de cette époque si bouleversée. Ce qu’expérimente Pireyre, dès lors, c’est une fantaisie prosaïque, qui convoque la marchandise, l’aménagement du territoire en mode «  micro » (la chambre à coucher) comme «  macro » (les zones artisanales et commerciales), les images hétérogènes (issues des mythes et de la littérature autant que des produits les plus « pop », séries télévisées, etc.), et librement associées (comme la psychologie et le bricolage, qui mis ensemble produisent, dès Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, une forme nouvelle : le psychobricolage).

Cette poésie-là « fait avec » le monde extérieur contemporain, avec ses productions (objets concrets, idées, usages) et angoisses. Cette poésie-là est même constituée de cette matière documentaire. Elle sera bientôt constituée de la question même de sa documentation. Son écriture est intensément réflexive, mais toujours légère (le sourire sus-évoqué compte pour beaucoup dans cet aspect, qui pourrait paraître paradoxal). En ce sens, Emmanuelle Pireyre, explorant les recoins de nos façons de vivre, de penser, d’agir le monde, pourrait reprendre à son compte la formulation du chercheur Olivier Ertzscheid, selon qui « L’homme est un document comme les autres ». Les données numériques, le data, son abondance documentaire incontrôlée, la difficulté à s’y mouvoir, sont d’ailleurs des thèmes forts de sa recherche :

«  (…) Si bien que ma position quant aux datas serait de les faire entrer assez largement dans le texte littéraire comme prélèvements du réel dans lequel se déroulent nos vies, mais avec l’objectif constant de les décaler, les tordre, les rudoyer, les réinterpréter… bref, de leur nuire. Ce qui n’empêche pas la précision à leur endroit, au contraire. Il est préférable de considérer les données véritables, l’exactitude des noms propres (surtout pas le côté pitre d’un nom vaguement ressemblant), la liste des produits en magasin, la couleur du meuble, la quantité et l’espèce des algues envahissant les rivières, le menu des enfants à la cantine, la bonne version des chiffres économiques, des horaires, et non leurs simulacres ni leurs versions édulcorées.  » (entretien in Devenirs du roman vol.2  : écriture et matériaux, collectif, éditions Inculte, 2014)

L’enquête est bientôt ce qui motive non seulement le propos mais aussi la forme même du livre. Son essentiel Comment faire disparaître la terre (Seuil, 2007) est fondé sur ce principe interrogatif. La question du comment, dès le titre, est déclinée en sous-questions, organisées en parties et sous-parties, sous une apparence d’analyse hyper-méticuleuse. Une parodie d’analyse, croit-on, d’abord par imitation avec insert des incongruités déjà évoquées, mais pas seulement : car là où Emmanuelle Pireyre agit en poète, et ainsi produit autant d’épiphanies que de sens, c’est en inventant des images, aussi inattendues que fortes (amplifiées souvent par association). Ainsi l’usage qu’elle fait de la méthode d’évasion tirée du célèbre film, ou d’un casse-tête d’enfant, dans le livre, a un effet comique, et soudain bouleversant.

De l’astuce comme solution aux complications du monde et de l’existence

« Dans des époques de servitude où le monde est clos, des époques de guerre, de camp, de dictature où presque rien ne peut bouger car le monde est encadré dans un tour en plastique blanc, dans ce genre de cas où on n’a pas envie de rire, il faut se souvenir de la méthode inspirée du petit jeu en plastique : trouver le coin où réside un espace vide, même minuscule, et commencer à faire translater le reste de la matière de la même façon qu’on creuse un tunnel pelletée après pelletée ; ainsi le trou se déplace chaque fois. On peut faire bouger énormément de choses en suivant pas à pas cette recette interminable, il suffit d’être patient, très secret, et très très très persévérant. » (Comment faire disparaître la Terre, Seuil, 2006)

Emmanuelle Pireyre interroge longtemps les choses pour qu’elles sédimentent et agissent. Plusieurs années séparent chaque livre, dans un processus d’agrégation lent – processus qui est sans doute, plus que tout autre, celui qui l’assimile au genre du roman. Quand Féérie générale (éditions de l’Olivier) obtient en 2012 le prix Médicis, c’est un roman qu’on couronne, un roman qui ; s’il convoque, augmentés, ramifiés, les mélanges déjà évoqués ; s’il fabrique des récits enchâssés plutôt qu’un seul  ; les étale dans le fameux temps long, l’épaisseur, du roman. Oui, il en faut du temps pour fabriquer cette vitesse, cette astuce que Charles Robinson dans une critique comparait à de la prestidigitation : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin. Ainsi procède-telle, pour répondre à la question du jardinage (au sens «  micro », encore, minimal, intimiste, comme « macro  », universel, métaphysique : « Comment préserver ce monde du péril qui le guette ? »)  : en laissant la parole à Éric Rohmer, selon un principe de montage à la fois dingue et calme, d’une fantaisie très posée.

Pour cela, toujours, elle agit avec méthode, posant pour principe d’énonciation que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous, vous, elle), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs.

Emmanuelle Pireyre – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut par ce qui n’est pas une pirouette mais une assise  :

«  Vous êtes  : poète ? Artiste  ? Fantaisiste  ? Philosophe  ? Chaperon rouge  ? Romancière  ? », lui demande-t-on parfois.
«  Plutôt une raisonneuse  », répond-elle alors.

Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré travail. Un travail aussi joyeux que nourrissant et éclairant.

Guénaël Boutouillet.

 

Leurs crimes ont commencé quand ils se sont attribués le nom de médecin

1389.8 Holocaust I

Hippocrate aux enfers, les médecins de la mort

Michel Cymes

Éditions Stock en 2015

Collection Le Livre de Poche (réédition) en 2016

Michel Cymes, né en 1957, est animateur sur France Télévision et médecin dans un hôpital parisien. Ses deux grands-pères, polonais et juif ont fini leur vie à Auschwitz. Il a dernièrement écrit Vivez mieux et plus longtemps (aux éditions Stock).

Le noir de la couverture expose cette facette de l’histoire qui n’est pas étudiée dans les programmes scolaires et qui se retranche dans l’ombre de cette période de la Shoah : les expériences médicales qui ont été infligées aux déportés dans les camps de concentration. De chaque côté du titre, des barbelés inspirent l’oppression des condamnés.

« Que fait donc ce petit bout de femme mal à l’aise sur cette chaise d’accusée ?
Herta Oberheuser essaie de se défendre.
Comme elle peut.
Elle doit répondre aux accusations de celles qu’elle a accompagnées vers les mains des chirurgiens nazis. Tous les Kaninchen, les « petites lapins », n’ont pas succombé aux traitements odieux qui leur ont été infligés. Quelques victimes sont là pour raconter, Vladislawa Karolewska, Maria Broel-Plater, Sofia Maczka, que des femmes, parce que le camp de concentration de Ravensbrück a pour particularité d’être réservé aux femmes.
 »

Ces médecins de la mort n’ont pas de faciès : ils sont des hommes, des femmes, ont une famille ou non et n’ont aucunement un physique qui laisserait à penser toutes les horreurs qu’ils ont fait subir.

Michel Cymes nous fait découvrir les expériences médicales qui ont été infligées aux déportés, sans leur accord. Entre les personnages marquants de cette période et leurs essais sur des êtres vivants qu’ils ne considéraient plus comme tels, les lettres de ces derniers et le procès de Nuremberg, un engrenage s’articule liant ces différents éléments.

Il n’est pas nécessaire pour le lecteur d’avoir des connaissances spécifiques sur cette période de l’histoire pour s’y intéresser, cela relève du devoir de mémoire. Expliquer comment les « médecins » ont procédé durant leurs expériences ? Comment ils l’ont fait ? Pourquoi / Dans quel but ? Quelle justice a été rendue ? Car si certaines de ces expériences ont fait avancer la science et la médecine, à quel prix était-ce ?

La documentation est fournie : constituée d’une bibliographie complète et enrichie par un auteur qui est allé sur les lieux. C’est cette même documentation qui amène une ambiance lourde où l’on prend conscience de la souffrance qui a était infligée à un être humain tout en restant spectateur de l’amusement des bourreaux. Un sentiment de révolte et d’indignation naît en nous, tout en nous ramenant à notre statut de simple de lecteur.

Lien externe :
http://www.editions-stock.fr/hippocrate-aux-enfers-9782234078031
http://www.livredepoche.com/hippocrate-aux-enfers-michel-cymes-9782253185741

Image :
https://www.ushmm.org/wlc/fr/media_ph.php?ModuleId=10&MediaId=1237
« Le banc de la défense et les avocats de la défense se consultent pendant le procès du docteur. Nuremberg, Allemagne, du 9 décembre 1946 au 20 août 1947.
US Holocaust Memorial Museum »

Julia CAILLAULT

Revival, ou une histoire de morts ressuscités

 En septembre, j’ai acheté Revival. Comics des éditions Delcourt paru en 2013 en France, celui-ci était très attendu puisque suivant la très célèbre série Walking dead des mêmes éditions.

 Avec Revival, oubliez tout ce que vous savez sur les zombies. Ici, on a affaire à des vrais ressuscités ; pas de personnes évidées de tout neurone ou de corps en décomposition donc. On entre dans l’histoire avec le point de vue de Dana Cypress, femme trentenaire qui doit jongler entre son travail de policière et son rôle de mère. Depuis peu dans la ville américaine de Wausau, un étrange phénomène se produit: des personnes mortes reviennent à la vie. Dana est alors affectée de force par son père dans une nouvelle unité créée pour surveiller ces « revitalisés ». Mais les fanatiques et les médias de plus en plus nombreux ne lui facilitent pas la tâche. Et la ville déjà agitée commence à avoir peur lorsqu’un cadavre est retrouvé. Dans cette petite ville où tout le monde se connaît, chacun est suspect, même les revitalisés au comportement de plus en plus violent.

 Pour tout dire, je suis tombée un peu par hasard sur ce comics. Tout d’abord parce que je ne lis pas beaucoup ce genre de livre D’autre part parce que je cherchais un cadeau pour mon frère et ne pensais pas acheter quelque chose. Mais en fouillant dans les pages web d’internet, je suis tombée sur Revival. Intriguée par la couverture puis par le résumé, j’ai sauté sur l’occasion lorsque je l’ai vu en librairie et me le suis offert. Et je ne regrette pas mon choix.

 Premièrement, les dessins de Mike Norton sont vraiment très beaux, ils restent assez simples dans le genre réaliste mais sont efficaces. D’ailleurs, mieux vaut ce réalisme pour coller à l’histoire assez sombre et glauque du comics. Le travail de Mark Engleret sur la colorisation est aussi très bien réussi.
Deuxièmement, l’histoire est vraiment originale et s’éloigne des histoires de zombies auxquelles je suis habituée. En effet, le comics parle de « revitalisés » ici ; des personnes qui reprennent littéralement vie et qui redeviennent comme avant tout simplement. Par ailleurs, Tim Seeley ne tombe pas dans cet écueil de faire de Revival une histoire d’horreur. Quelques planches sont un peu repoussantes mais ce genre ne prend pas le pas sur l’enquête que j’ai pu alors suivre sans problèmes.
Troisièmement, l’auteur prend le temps de raconter l’histoire de ses personnages ; j’ai eu le temps de m’attacher à eux. Cela est également dû au changement continuel de point de vue entre Dana, la sœur de cette dernière, mais également d’autres personnages qui, pour le moment, restent secondaires.
Et enfin, le comics est très bien construit. Son court format est semblable à une série et convient bien à l’intrigue de l’histoire. Il est aussi également découpé par des chapitres, prévenant d’un changement de point de vue ou me laissant sur un élément important de l’intrigue.

En bref, un très bon début de série que je recommande pour lire du nouveau.

Bois Klara

Ça, Stephen King

Stephen King, Ça, éditions Albin Michel, 1986

 

« On peut vivre avec la peur, aurait dit Stan, s’il l’avait pu. Peut-être pas toujours, mais en tout cas longtemps, très longtemps. Mais c’est ce scandale offensant avec lequel on ne peut vivre, parce qu’il ouvre une brèche dans votre rationalité; si l’on se penche dessus, on s’aperçoit qu’il existe là au fond des créatures vivantes dont les yeux jaunes ne cillent jamais, qu’il en monte une puanteur innommable et on finit par se dire que c’est tout un univers qui se tapit au cœur de ces ténèbres, avec une lune carrée dans le ciel, des étoiles au rire glacial, des triangles à quatre cotés, sinon cinq, voir encore cinq à la puissance cinq. »

La peur. L’horreur. Mais aussi l’amitié, l’enfance. Ces quatre thèmes sont rassemblés dans le roman de Stephen King. Ça.

Ça, c’est l’histoire d’une petite ville hantée aux Etats-Unis, Derry. C’est aussi l’histoire d’une bande qui se forme, d’amis qui vont lutter ensemble contre le mal.

Ça, c’est un clown avec des pompons oranges et des ballons multicolores à la main, coincé dans une bouche d’égout. Ça, c’est un loup-garou, un lépreux, des voix dans la tuyauterie ou un frère décédé.

La peur du clown. De cette tête grotesque, de ce nez rouge comme un ballon. Un clown, c’est faux, c’est un masque peint qui cache la vraie personne en dessous. Stephen King met en scène un clown monstrueux, qui appâte les enfants avec des ballons.

« Ils flottent, gronda la voix, ils flottent, Georgie, et quand tu seras en bas avec moi, tu flotteras aussi.. »

A l’aide de flash-back, on retrace le passé des personnages dans une Amérique naturellement raciste, homophobe et indifférente.

La force du roman repose sur la psychologie des personnages : ils ont chacun leurs idées propres, leur caractère distinct. Un prend des voix différentes : en fonction des situations, il devient le colonel allemand autoritaire ou le nègre Jim. Une autre est totalement dépendante des hommes, de leurs coups sur son corps. Ils sont unis. Tous. Leurs espoirs et leurs peurs les rendent attachants, humains.

L’écriture du maître de l’épouvante est efficace: ses longues phrases décrivent parfaitement les différents types de peur et les réactions qu’ils provoquent, de manière psychologique et physique. L’angoisse du lecteur survint la nuit, lorsque, après avoir déposé son livre sur sa table de chevet, il y pense encore, et se resserre dans les couvertures.

La question est simple : l’amitié peut-elle venir à bout du mal ?

 

Cassandre Dumoulin

 

La forêt des Non-Nés – Jean Christophe Grangé

Jeanne Korowa est juge d’instruction à Paris. Des femmes sont sauvagement assassinés à Paris. Après avoir enquêté en France dans le cadre judiciaire, Jeanne Korowa va finir par enquêter seule, dans l’illégalité, jusqu’en Amérique du Sud sur les traces du tueur.

La forêt des Mânes est le troisième roman d’une trilogie sur le mal, commencé par La ligne noire et suivie par Le serment des limbes. Il a été édité une première fois en 2009 par Albin Michel et ré-édité par Le livre de poche en 2011.

Je l’ai lu une première fois il y a longtemps, peu après sa sortie en une traite, en empiétant à de nombreuses reprises sur mes heures de sommeil pour avancer dans l’histoire. Je l’ai relu récemment et ai trouvé la deuxième partie un peu longue, et certaines explications rapidement lassantes. Cependant, le fait que les chapitres soient courts, et certaines phrases également donne un rythme à l’histoire. Et permet de dépasser les longueurs.

« […] un rai de lumière vint frapper les yeux du monstre. Ils étaient baissés, vibrants, criblés de tics. Ces yeux ne la regardaient pas.
[…]
Ces yeux étaient tournés vers l’intérieur.
Vers le Moi de l’assassin.
Vers la forêt qui lui ordonnait de tuer. Et de tuer encore.
 »

Le graphisme de la couverture est très simple, des feuilles font office de cadre à un centre rouge et noir flou. La description du livre en quatrième de couverture est très rapide, écrite en lettres capitales, elle apporte des éléments sur le livre mais sans trop en dire, on en sait peu sur l’histoire. Comme nous l’indique le graphisme de la couverture, on devine que la forêt sera un élément central du livre. Et les dernières phrases de la quatrième de couverture sont énigmatiques au premier abord, et ne seront comprises qu’à la fin du livre. Comme tous les Grangé, l’ouvrage est très documenté et on en apprend beaucoup sur l’autisme, la génétique, la préhistoire, les dictatures d’Amérique du sud et tout ce qui s’en suit (enlèvements, vols de la mort, viol, torture, etc).

La forêt des mânes est décrit par certains lecteurs comme un mauvais Grangé, avec des incohérences dans l’histoire et quelques longueurs. La violence des descriptions des scènes de crimes a aussi choqué certains lecteurs, mais c’est ce qui fait le style de l’auteur et contribue à l’ambiance général du livre.

Même si je ne peux pas totalement donner tort à ces critiques, le livre fonctionne et j’ai été happé par l’histoire. Si la fin est un peu téléphonée quand on connaît les mécanismes d’écriture précédemment énoncés de Jean-Christophe Grangé (efficaces, tenant en haleine, répondant aux règles des thrillers, grande documentation), j’ai apprécié de me laisser mener dans l’histoire bien que j’ai préféré les précédents opus de la trilogie.

Lehy Maëlle

Ma raison de vivre de Rebecca Donovan. Coline Gautier

“J’ai cherché les souvenirs qui méritaient un sacrifice.La chaleur,les palpitations de mon cœur,la vérité dans ses yeux. La vie était-elle un choix ?L’amour ou la perte ?” pages 534

Ma raison de vivre, de Rebecca Donovan est un roman publié chez PKJ en 2015. Il est le premier tome d’une saga comportant deux autres romans. Le second se nomme Ma raison d’espérer et le troisième est Ma raison de respirer. Le titre original est Reason to breathe. Ce roman est accessible à partir de l’âge de quinze ans.

Ma raison de vivre est l’histoire d’une jeune lycéenne, Emma. Sa vie se résume au sport, aux études et à sa meilleure amie Sara. Ce train de vie banal lui permet de se forger des barrières, afin que personne ne soit au courant du calvaire qu’elle vit chez son oncle et sa tante. Mais l’arrivée de Evan dans sa vie chamboule tous ses plans.

L’année dernière, j’ai acheté ce livre au départ grâce à l’avis d’une booktubeuse. Mais dès que j’ai vu la couverture, j’ai eu un coup de cœur pour ce roman au simple coup d’œil. J’adore le choix de la couleur argenté et l’image de couverture qui est aussi présente sur le dos du livre. Le titre, l’image et la couleur sont le départ du fil conducteur de cette saga. Par contre, la quatrième de couverture reste assez vague concernant le secret de Emma. C’est elle la narratrice. Ce livre m’a tellement bouleversé que par la suite j’ai lu un livre beaucoup plus léger afin de m’en remettre. Je ne suis pas prête de l’oublier.

C’est en lisant chacun des mots de l’auteure que le choix des titres de chacun des livres de cette saga m’a paru inévitable. Pour Ma raison de vivre, les premiers mots sont « Inspirer. Souffler ». Ils font partie du fil conducteur de ce roman. Si vous aimez les lectures aux émotions ascensionnelles, alors lisez l’œuvre de Rebecca Donovan. Elle arrive à aborder des sujets sensibles, comme l’alcoolisme et la violence, avec justesse. Les faits semblent si réels et la description des personnages est remarquable. Les émotions des personnages sont très bien relatées. On s’attache à eux et on a du mal à les quitter quand on referme le roman. Chacun des personnages ont leurs failles, leurs qualités et leurs défauts. Ils ne cherchent pas à être parfait car après tout ce sont des êtres ordinaires.

L’auteure nous fait ressentir un tas d’émotions différentes à travers ses mots. J’ai littéralement mangé ce livre pour savoir comment allait se terminer le calvaire que vit Emma. Mais en même temps, plus on avance dans notre lecture plus les émotions que nous ressentons se font plus fortes. Ce roman m’a prit aux tripes. Il est terriblement addictif et poignant. J’ai pleuré. J’ai été en colère. Et j’ai été tellement émue aussi par la relation amoureuse de Emma et Evan. Ce n’est pas qu’une simple histoire d’amour, et c’est ce qui m’a plu dans cette œuvre. Il s’agit aussi des valeurs de l’amitié, dont celle qu’entretiennent Sara et Emma, et l’évocation de la famille. Ici, Evan est le souffle de vie de Emma. C’est grâce à lui qu’elle va réussir à s’en sortir. Il est sa raison de vivre.

La citation à la page 534, “Dans ma vie instable, c’est l’amour qui, finalement, m’a poussée à me battre. Qui m’a convaincue de… Respirer.” relate clairement l’importance de la relation qu’ont Emma et Evan. Sans lui, elle ne serait pas celle qu’elle est.  

Ce roman est un hymne à la vie.

Coline Gautier

 

LEPAGE Louise, La Horde du contrevent ( A. Damasio)

« Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents » (Première page).

Quand la poésie et la littérature rencontrent la science-fiction, en émerge un roman comme celui dont nous allons parler aujourd’hui : La Horde du contrevent, de Alain Damasio. Roman de science-fiction, publié en 2004 aux éditions La Volte, il a été récompensé en 2006 par le Grand Prix de l’Imaginaire. En réalité, nous pouvons hésiter à le qualifier de roman de fantasy, fantastique, merveilleux ou poétique tant il est complexe et développé.

« A l’origine fut la vitesse, le pur mouvement furtif, le « vent-foudre ».

Puis le cosmos décéléra, prit consistance et forme, jusqu’aux lenteurs habitables, jusqu’au vivant, jusqu’à vous.

Bienvenue à toi, lent homme lié, poussif tresseur des vitesses. »

Nous sommes face à un roman dont on ne se lasse pas, un roman dont l’univers nous reste en tête, nous continuons à y penser, à l’imaginer, à imaginer les personnages évoluer par nous-même, même bien après l’avoir refermé ou l’avoir fini. La Horde du contrevent possède une force dans son histoire et son imaginaire rare, celui-ci étant extrêmement développé par l’auteur.

Le roman nous plonge dans un monde fictif, un monde dans lequel un vent perpétuel souffle incessamment toujours dans la même direction. D’où vient-il ? Pourquoi un tel climat si difficile à vivre pour les habitants de cette terre ? Des questions auxquelles sont censés répondre les membres de la 34eHorde du contrevent dans leur quête qui paraît sans fin vers l’Extrême-Amont, la possible source du vent. Cette Horde représente un espoir pour les gens de répondre aux mystères des sciences de ce monde, et de, pourquoi pas, faire cesser les intempéries parfois invivables. Elle se compose de 22 membres parmi lesquels un traceur, un prince, un scribe, un troubadour, un combattant, une aéromaître, une cueilleuse…

Dans ce roman, le vent est un concept, une légende largement développée et alimentée par l’auteur au fil de l’histoire. Alain Damasio présente le vent comme une entité à part entière, comprenant sa mythologie, sa mécanique, faisait partie entièrement de la culture et l’imaginaire collectif de la population de cet univers. Il peut être étudié, retranscris manuellement, codé, anticipé, classé en catégories…

La force de ce roman est aussi présente dans sa narration : sa structure polyphonique permet à chacun des 22 personnages constituant la Horde de prendre la parole à un moment donné, et de raconter les faits depuis leur point de vue. Et c’est une véritable prouesse littéraire de la part de l’auteur, car ce dernier met en valeur la multiplicité des points de vues et les différentes narrations, les différents langages selon les personnages. Par exemple, le scribe (Sov), parle avec un langage et vocabulaire courants, et retranscrit les dialogues entre les autres personnages, essentiels à la compréhension du récit. Le troubadour (Caracole), lui va plutôt parler avec beaucoup de phrases exclamatives, un vocabulaire moins courant, des mots complexes, des figures de style, il va beaucoup jurer car il exprime souvent son ressenti immédiat face à une situation. Le combattant-protecteur (Erg) va utiliser des phrases courtes et efficaces, sans jamais extrapoler, toujours dans l’action rapide et factuelle.

« Qu’importe où nous allons, honnêtement. Je ne le cache pas. De moins en moins. Qu’importe ce qu’il y a au bout. Ce qui vaut, ce qui restera n’est pas le nombre de cols de haute altitude que nous passerons vivants. N’est pas l’emplacement où nous finirons par planter notre oriflamme, au milieu d’un champ de neige ou au sommet d’un dernier pic dont on ne pourra plus jamais redescendre. N’est plus de savoir combien de kilomètres en amont du drapeau de nos parents nous nous écroulerons ! Je m’en fiche ! (…)

Pour finir, Alain Damasio nous offre un roman complet, alliant poésie, aventure, science-fiction. Un roman prenant dont on ne ressort pas indemne.

(…) Ce qui restera est une certaine qualité d’amitié, architecturée par l’estime. Et brodée des quelques rires, des quelques éclats de courage ou de génie qu’on aura su s’offrir les uns aux autres. Pour tout ça, les filles et les gars, je vous dis merci. Merci. »

Louise Lepage