L’aile brisée ou l’hommage à une mère courage

L’aile brisée, 2nd volet du dyptique familial de l’écrivain Antonio Altarriba, est un roman graphique et biographique de 264 pages paru en avril 2016 en Espagne chez Denoel Graphic, et illustré par Kim.

C’est l‘histoire biographique de Petra, la mère de l’auteur, en Espagne au xxème siècle. Le roman s’ouvre sur un retour en arrière, (comme dans l’art de voler, le roman graphique sur son père), pour raconter toute son histoire. C’est l’épopée d’une femme, une héroine, manchotte de naissance (du à la violence de son père), de son enfance dans un village Espagnol, orpheline de mère et vivant avec sa fratrie avec un père violent sans le sou, passionné de théâtre, à son travail de gouvernante dans une riche famille Espagnole à Saragosse chez le gouverneur militaire de la région de Saragosse. Mais cet ouvrage présente également d’autres points très importants en arrière plan : Le contexte politique du xxème siècle en Espagne, sous le régime de Franco, ainsi que la description d’une société fortement machiste, sexiste (en effet chaque chapitre s’ouvre par une image d’un portrait d’un homme qui marque une étape de la vie de Petra), où les hommes dominent, mais également la grande misère dans les campagnes , une religion omniprésente qui force et manipule…

Dès l’ouvrage dans les mains, le lecteur à matière à s’imaginer le sujet de l’histoire :

Sur la première de couverture est présente au premier plan une femme, habillée en servante/domestique, un plateau de vaisselles dans les mains, le visage rosit/rougit, le regard baissé, à peine tourné vers ce qu’il y a derrière elle, à savoir une foule de gens qu’on ne peut distinguer,bien habillés, sûrement de la haute société. On imagine de suite une femme pudique, réservée, qui ne veut pas déranger, juste faire son travail sans déranger. Mais à travers son visage, son regard, laisse à réfléchir sur son passé, son histoire, que fait elle la ? Pourquoi est elle la ? Des questions qui nous poussent à plonger dans le roman.

Dès les premières pages, on s’y sent bien, et les pages défilent sous nos yeux sans qu’on s’en rendent compte :

Il y a l’utilisation d 1ère personne du singulier quand les personnages de l’histoire parlent ( ce qui nous aide pour comprendre ce que vivent les personnages, mais également l’utilisation de la 3ème personne du singulier quand le narrateur décrit/ explique des scènes, ce qui nous fournit des éléments contextuels, des explications supplémentaires autour de la scène, mais aussi les pensées, les avis du narrateur, ce qui aide à la compréhension (sans oublier les dialogues, les échanges, les discussions très claires entre les personnages, qui aide également) .

On ne peut pas faire cette critique sans évoquer Kim, personnage clé dans le succès de ce livre :

Ses dessins sont traités comme des gravures : Clairs, bien définis, très explicites, pas flou ou abstrait, les visages, corps, lieu, sont très facilement identifiables. Grâce à ses dessins, à ses vignettes, il y a une vraie facilité dans la compréhension de l’histoire. Cela permet une vraie fluidité, on ne perd pas du temps à comprendre la situation, et ça en devient un roman graphique facile et agréable à lire, où le lecteur se sent totalement immergé, en réelle empathie avec l’héroïne. C’est un illustrateur qui a su reconstituer leurs vies minuscules en les agrandissant et les précisant, ce qui leur donne cette « force tragique » (Libération), on ne tombe pas dans le pathos.

De plus, les choix des différents plans des personnages, des lieux dans les vignettes sont représentatifs de ce que veut montrer l’auteur (par exemple les séquences « émotions », relatives à des passages intime entre deux personnages, ou même des séquences très crues, sont souvent dessinés par des gros plans, sur visage ou situation, pour toucher le lecteur).

L’ensemble de ces éléments sont une véritable aide à la compréhension du fil de l’histoire, que ce soit sur l’histoire héroïque de la mère de l’auteur, que sur la compréhension du contexte politique, le régime sous Franco, la dictature, mais également le contexte sociale (la société machiste, les campagnes pauvres isolées, la religion qui domine…) Ces aides sont importantes pour le lecteur car le lecteur, en ouvrant le roman, n’a pas forcément connaissance de l’Histoire de cette époque dans ce lieu, ni de l’histoire de ces femmes.

Enfin, une petite note touchante : Altarriba révèle à travers ce roman du respect, une certaine fierté, de l’admiration face à la façon dont sa mère a su faire face à tout ce qui lui est arrivé, il honore la mémoire de sa mère, et c’est quelque chose d’émouvant. Mais si on ressent cette fierté, c’est aussi peut être lié à une certaine honte, culpabilité de ne s’être rendu compte que quelque jours avant la mort de sa mère son handicap… ça en devient d’autant plus touchant.

Qui ne rêverait pas d’un enfant qui mettrait en scène ses parents comme des héros ?

Sonia Gravoueille, étudiante IUT information-communication

La voie des âmes de Laurent Scalese. Florine Baudry.

 « Et il avait vu. Les instants précédant sa mort. Après ça, il avait occulté. Les ténèbres de l’inconscient avaient enseveli ce souvenir. Jusqu’à ce qu’il devienne flic. Sur une scène de crime, il avait commis l’erreur de toucher la victime à main nue. C’était la deuxième fois qu’il avait un contact physique avec un mort. » Richard Neville est un flic comme il en existe des centaines a un détail près : il peut entrer en contact avec les victimes et voir leurs derniers instants de vie. Un dilemme va changer le cours de son existence : sauver sa femme, Clara, de la mort ou sauver l’humanité ?

Entre surnaturel, histoire d’amour et thriller, l’oeuvre de Laurent Scalese se lit frénétiquement, dans l’urgence, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Si tu crois pouvoir sortir indemne après la lecture de ce chef-d’oeuvre, ne le commence pas. Mais si tu es quand même curieux et bien fonce, avale les 800 pages que tu ne verras pas défiler. N’oublie pas ta boussole pour te repérer dans le complexe schéma New-Yorkais, aux innombrables rues. Si tu « ne connais pas New York [tu seras peut être] complètement « perdu » : perdu c’est vraiment le mot juste : toutes ces indications de rues, d’avenues… ».

Il est vrai qu’il n’est pas évident de se repérer géographiquement et encore moins temporellement lorsqu’on passe du monde des vivants à celui des âmes perdues. C’est ici l’un des seuls défauts du livre, en plus d’être parfois trop fantastique pour certains lecteurs. Si tu n’aimes pas le fantastique, comme moi qui étais (oui, car ce livre m’a fait changer d’avis) loin d’être une amatrice du genre, et bien justement je te conseille de lire ce mélange entre le roman policier et le surnaturel.

Tu dois te dire, en quoi CE roman m’a fait changer d’avis ? Je pense qu’il a su allier un équilibre parfait entre le réel et l’imaginaire (parfois totalement absurde mais c’est une fiction et on le sait dès le début). Oui, c’est totalement improbable que le mal en personne soit matérialisé par la beauté improbable de Nancy, le personnage qui tient tout le récit, qui mène le destin de Neville. Comment peut-elle s’immiscer dans les corps des humains ? Comment survit-elle depuis des millénaires ? « Pour faire simple, l’espace et le temps se divisent en une multitude de dimensions, dont celle où nous sommes en ce moment, développa-t-elle. Elles sont indépendantes les unes des autres. Chacune a son passé, son présent et son futur […] Les dimensions spatiotemporelles sont comparables à des droites parallèles, elles ne se rencontrent jamais. Moi seule ai le pouvoir de vous faire passer de l’une à l’autre. » Nancy

Je me suis lancée dans une course contre-la-montre, comme si au fur et à mesure du temps les lignes, les pages s’effaceraient si je n’arrivais pas à terminer le roman dans un temps imparti. Alors je te mets en garde, fait attention car tu risques d’être vulnérable, dépendent(e) de ce papier, de ces mots parfaitement maîtrisés. Tu vas devenir enquêteur sur des meurtres inexpliqués, souffrir de la perte de ta femme, hésiter à sauver le monde ou l’amour de ta vie. Tu vas manipuler, torturer des esprits pour arriver à tes fins : tu seras beaucoup de personnages à la fois, tu seras en eux mais tu les percevras du point de vue omniscient du narrateur. Tu penseras tout savoir d’eux, tu te méfieras, tu douteras de tout.

J’étais constamment poursuivit par cette oeuvre qui se faufilait dans mon sac à main sans que je m’en aperçoive, qui m’empêchait de bronzer tranquillement au bord de la piscine, qui refusait que je me couche sans l’avoir ouverte. Tu seras faible, tu céderas, toujours. Et à ce moment là tu te rendras compte, exactement de la même façon que moi, que sans le fantastique, ce livre ne t’aurais jamais tenu en haleine.

Ce livre torture les esprits, tu penses que Richard va réussir à vaincre le mal, que l’amour sera plus fort que tout. Mais dans la vie comme dans la fiction rien n’est jamais acquis, rien n’est simple. Des rebondissements, des retours à la case départ, tu vas en voir. Tu en auras parfois marre car tu penseras que ça ne finit jamais. C’est justement en ça que l’histoire tient, nous coupe le souffle, nous entraîne jusqu’à rendre addictif.

Laurent Scalese a ce pouvoir de créer des ambiances, des personnages « vraiment très réussis qu’ils soient du côté des bons ou des mauvais. Trois histoires d’amour se superposent. Certaines dysfonctionnelles. D’autres merveilleusement inspirantes. » https://cestcontagieux.com/2015/04/09/la-voie-des-ames-la-chronique-amheureuse/

Tu n’auras pas appris grand chose concernant l’histoire de ce livre à travers ces quelques lignes, mais tel est mon but. C’est à toi de découvrir cette histoire, de laisser ton imagination la façonner. Je ne peux pas te raconter avec des mots ce qui se vit seulement avec des émotions. Laisse toi emporté, le roman fera le reste.

Et maintenant, n’as-tu pas envie de voir où mène la voie des âmes ?

Florine Baudry.

Deux gouttes d’eau, Jacques Expert, Sonatine Editions (Audrey Renault)

Avez-vous déjà été fasciné par une enquête policière? Avez-vous déjà été captivé par un thriller-policier du début jusqu’à la fin ? Pour ma part, cela n’a pas été le cas jusqu’à que je découvre le roman Deux gouttes d’eau de Jacques Expert, édité à Sonatine Éditions. C’était presque un défi irréalisable et pourtant Deux gouttes d’eau fait partie de ses livres dont je n’arrivais pas à me défaire, dont je me suis privée de ma vie sociale pendant quelque temps. Tant pis, il en valait le détour.

Une jeune femme est retrouvée tuer à coups de hache dans son appartement. Robert Lafforge, chargé de l’enquête, ne perd pas de temps pour élucider cette affaire, le coupable est le petit ami de la victime, Antoine Deloye. C’est évident pour lui et ses collègues, des vidéos le montrent avec l’arme du crime sortant de la scène du crime. Il ne manque plus que les aveux du petit ami, cependant l’interrogatoire ne se passe pas comme prévu. Antoine nie tout et accuse son frère jumeau: un pervers manipulateur et le mal incarné. Lorsque les enquêteurs rencontrent le frère jumeau, le trouble est immense.

« Le jeune homme qui patiente en feuilletant une revue du syndicat de police Alliance est la réplique exacte de celui qu’ils viennent d’interroger. La ressemblance entre les deux frères est saisissante. Déroutante.Tout est identique, trait pour trait, le visage, la silhouette, la carrure, les cheveux blonds. Et pour parachever le tout, le blouson à capuche de toile sombre. Le même que celui que porte l’homme sur la vidéo. »

Les deux hommes sont d’une ressemblance parfaite, aucun élément ne peut les discerner. Ce qui est le plus perturbant est qu’il est impossible également de les différencier scientifiquement. Avec leur gémellité, les deux frères ont le même ADN et ils sont tous les deux atteints d’une maladie génétique (l’adermatoglyphie) qui provoque l’absence d’empreintes digitales. Sans le vouloir, les enquêteurs vont se retrouver dans un cercle vicieux où il deviendra impossible de déceler le vrai du faux. Robert Lafforge en est certain, cette affaire cache quelque chose de bien plus profond et pervers. Pour élucider le meurtre de la jeune femme Élodie, les enquêteur vont devoir creuser dans le passé des jumeaux et déterminer leurs profils : un tâche qui va s’avérer très complexe.

Deux gouttes d’eau m’a tenu en haleine du début à la fin. Jacques Expert a le mérite de nous troubler et de rentre les jumeaux un peu plus compliqués dans chaque chapitre. Le doute est tout le temps en nous durant la lecture. C’est simple dans un chapitre on va penser que c’est Franck le coupable, et puis dans le chapitre suivant on va se dire que c’est plutôt Antoine le coupable. Tellement que le suspense est insoutenable, on est même tenter d’aller voir la dernière page pour connaître le coupable et surtout le pourquoi de ce meurtre. Ce qui est déconcertant dans ce livre, c’est que certes on a envie d’élucider le meurtre mais on a surtout envie de savoir qui de Franck et Antoine est le plus malsain. La connaissance des jumeaux est vraiment primordial pour les enquêteurs et pour nous lecteur. Les différents flashbacks du livre ont alors leur importance pour comprendre les personnalités des jumeaux.

L’histoire que nous raconte Jacques Expert dans ce roman paraît complétement insensée. Des enquêteurs qui se retrouvent face à une affaire impossible à élucider car les deux suspects sont identiques physiquement et scientifiquement. Pourtant, lors d’un interview sur FranceInfo, Jacques Expert explique que son histoire provient d’un fait réel. Je vous laisse l’auteur en question vous l’expliquer. http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-livre-du-jour/jacques-expert-deux-gouttes-d-eau_1771561.html

Parallèlement, j’ai toujours été fasciné par le thème de la gémellité. Les jumeaux m’ont toujours surpris par leur complicité très spéciale. Ils n’ont pas forcément besoin de se parler pour comprendre et ils sont très complémentaires. Le thème de la gémellité dans ce livre était d’ailleurs un de mes critères de choix. Jacques Expert illustre dans ce roman des jumeaux totalement dépendant de l’autre, les deux hommes ne font plus qu’une personne. Cependant, pour ma part, ce roman m’a provoqué de la méfiance envers les jumeaux, je ne les vois plus de même manière depuis ma lecture. Je n’en dis pas plus sur ce sujet, vous le verrez par vous-même lorsque vous lirez Deux gouttes d’eau.

L’Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafón

Le récit d’un roman, l’histoire d’un roman, le roman d’un roman.

L’Ombre du vent, c’est une fresque qui se joue à Barcelone, dans l’après-guerre civile.
L’Ombre du vent, c’est une mise en abyme du début à la fin, une anamorphose d’histoires qui ne prend son sens qu’à la toute dernière page.
L’Ombre du vent, ce sont des identités cherchées, des identités retrouvées.

Le roman débute un matin d’été de 1945, par un acte symbolique et décisif. Un homme, libraire spécialisé dans les livres rares, emmène son fils au « Cimetière des Livres Oubliés », un lieu mystérieux, caché dans une Barcelone sombre et gothique. L’enfant doit choisir un livre, un livre oublié, pour qu’il reste vivant et que son souvenir ne se perde pas. Le roman qu’il choisit : L’Ombre du vent, de Julián Carax.

“Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s’ouvre vraiment un chemin jusqu’à notre cœur. Ces premières images, l’écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais ou tôt ou tard – et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d’univers nous découvrons-, nous reviendrons un jour. Pour moi, ces pages ensorcelées seront toujours celles que j’ai rencontrées dans les galeries du Cimetière des Livres Oubliés.”

Ces « pages ensorcelées » ont été écrites par un auteur disparu, inconnu et qui, pourtant, se révèle connu de tous… Le petit Daniel Sempere commence alors une investigation qui durera jusqu’en 1966, à travers les secrets de la ville espagnole. Une enquête policière à la poursuite d’un auteur maudit, contre une milice espagnole meurtrière et toujours corrompue. Une enquête qui permettra au jeune Daniel de croiser la route d’un ancien espion de la guerre civile devenu vagabond, de personnages ayant tous des passés lourds et significatifs, de partir à la recherche de l’identité d’un auteur oublié, dans une Espagne meurtrie bien avant la guerre civile.

 Plusieurs histoires, plusieurs époques, toutes reliées et toutes différentes, toutes en même temps et à des époques différentes.

Pour le premier volet d’une trilogie, Carlos Ruiz Zafón nous offre une épopée haletante et fantastique grâce à un scénario extrêmement bien ficelé et irréprochable. Il nous mène dans les fin-fonds de l’histoire espagnole dans un voyage hors du temps : enfance, adolescence et vie adulte se mêle inextricablement  et sont constamment en parallèle. Une écriture simple et un personnage haut en couleur, ancien-espion, bercent et rythme le fil de l’histoire, pour nous plonger sans aucune difficulté dans un environnement vieux de 60 ans, qui nous devient vite familier.

Les 672 pages de L’Ombre du vent seront les plus courtes et les plus haletantes que vous (re)lirez.

Camille Gautron

Une tragédie de la guerre (Le quatrième mur, Sorj Chalandon) – Amélie Palladin

Le Quatrième mur – Sorj Chalandon (éditions Grasset/format livre de poche)

Roman découvert en 2014 durant la période scolaire, en première plus précisément pour le cours de français. J’ai étudié quelques extraits pour l’oral de bac de français. C’est un livre que j’ai lu la plupart du temps en salle d’étude au lycée, parfois dans le bruit, parfois dans le silence. Je l’ai donc lu par bribes, entre plusieurs cours, mais à chaque lecture, il m’a bouleversé chaque fois un peu plus pour au final me marquer à vif.  Cela ne m’a pas empêché d’être happée par cette histoire si bouleversante qui, à visée scolaire au départ, a finalement évolué en intérêt personnel. C’est un récit qui utilise nos émotions, qui sait appuyer là où ça fait mal, qui retranscrit pour nous, lecteurs de l’Occident, la situation dramatique de l’Orient.

On immerge, ou presque, dans l’histoire avec un début in medias res pour le moins traumatisant. C’est un début qui donne le ton, choquant, à la fois incompréhensible. On ne sait pas ce qui se passe, on ne sait pas pourquoi le narrateur se retrouve dans une telle situation. Mais la force de ce début réside bien dans ce processus de « mise en bouche » direct, qui installe une forme prononcée du suspense.

L’auteur n’hésite pas à utiliser des phrases courtes, parfois hachées, pour retranscrire de manière crue, direct, les ressenties de son expérience.

C’est un récit original par les procédés théâtrales utilisés avec notamment les didascalies, qui font le lien avec la pièce Antigone de Jean Anouilh.

C’est un livre que je scinderais en deux parties :

La première est longue, s’étire et peut parfois pousser à l’ennui. C’est une partie qui pose la situation du personnage principale, son état d’esprit, son monde, sa vie avant ce qui va suivre. On suit donc un jeune professeur d’histoire, George, dans les années 80 qui enchaîne grèves et manifestations. On suit son rapprochement avec un juif, Samuel, qui lui fait part de son projet assez fou : celui de monter une pièce de théâtre à Beyrouth, capitale du Liban, la mythique pièce Antigone de Jean Anouilh. En pleine guerre, il veut recruter des acteurs issus de camp différents, souvent opposés.

La deuxième est plus courte, heureusement pour nous peut-être, pleine de tensions, de suspense, d’attentes, d’espoir et d’horreur. Samuel, malade, demande à son ami de le remplacer. On suit le personnage avec, comme bagage, son univers, sa façon de penser, de vivre, incompatibles avec l’ambiance qui règne là-bas. On assiste, impuissants, à la rencontre explosive, non sans conséquences, de ces deux mondes si différents.

« La fille a relevé la tête. Le garçon a ouvert d’autres yeux. L’instant fut magnifique. Deux acteurs se mesuraient. Ni chrétien, ni sunnite, ni Libanais, ni Palestinienne. Deux personnages de théâtre. Antigone et Créon. Elle le narguait. Il la défiait. Elle irait jusqu’à mourir. Il irait jusqu’à la tuer. Il sont restés immobiles une minute, corps penché en avant, tendus l’un vers l’autre, se prenant par les yeux sans un mot. » (p.188, 189)

« Je suis entré dans le camp. Je suis entré dans le désert. Odeurs d’ordures brûlées, de rance, d’égout. J’ai pensé au silence de Marwan. Le jour se levait avec peine, le vrai. Les fusées éclairaient encore Sabra, de l’autre côté. J’ai marché. Avancé en presque aveugle. Je suis entré en enfer par un boyau, une ruelle dont je pouvais toucher les murs en écartant les bras. J’ai vu le premier mort. Un homme, pieds nus, en pyjama. Il était couché sur le ventre, écrasé dans la poussière. Je me suis agenouillé. J’ai reculé, main sur la bouche pour chasser la charogne. J’ai cherché de l’aide autour de moi, frappé à la première porte. Elle était entrouverte. Des chaussures étaient alignées sur son seuil. J’ai pensé à Boucle d’Or, à la famille ours de ma fillette en paix. Les sandales du père, les claquettes de la mère, les chaussures des enfants. J’ai passé la tête, j’ai appelé doucement. Je suis entré. » (extrait p.262/263)

 

« J’avais hurlé qu’ailleurs dans des berceaux, des bébés avaient eu la gorge tranchée. Que des enfants avaient été hachés, dépecés, démembrés, écrasés à coups de pierres. Et ma fille pleurait pour une putain de glace ? C’était ça son drame ? Une boule au chocolat tombée d’un cornet de biscuit ? » (p.297)

« Il a traversé le quatrième mur, celui qui protège les vivants. » (p.324)

 

Le Messager – Markus Zusak (Anne Villeneuve)

Le livre s’ouvre en plein milieu d’une scène d’action. Pas commun, mais ça donne le ton. Le ton du livre aurait pu très rapidement devenir contemplatif, extérieur, le lecteur aurait pu regarder le personnage changer de loin, confortablement assis dans son canapé.

Là, on est dans la tête d’Ed, on assiste au changement en direct, et peut-être qu’on va changer avec lui, comme il nous le fait remarquer.

(“Je vous le demande :

Vous feriez quoi à ma place ? Dites-moi. Je vous en prie, dites-le moi !

Mais vous êtes bien loin de ça. De vos doigts vous tournez ces pages étranges qui relient votre vie à la mienne. Vos yeux sont en sécurité. Cette histoire, ce n’est que quelques centaines de pages supplémentaires dans votre esprit. Mais pour moi, c’est ici et maintenant. Il faut que j’en finisse et, chaque fois, je penserai au prix à payer.”)

C’est cette scène d’action qui va tout changer, c’est “l’élément perturbateur” : un braquage de banque absurde et hilarant, avec un braqueur nul et incroyablement laid, une voiture pourrie et quatre amis qui vont traîner leur carcasses tous ensembles jusqu’aux dernières pages.

Les quatre amis sont Marv, Ritchie, Audrey et Ed. Ed, c’est le héros du livre et celui qui va arrêter le braqueur de banque. C’est un loser : il a un job nul, il est amoureux de sa meilleure amie Audrey depuis toujours et vit tout seul dans une petite baraque avec son chien, Le Portier, sans race précise qu’il a hérité de son père, et qui “pue d’une puanteur dont il est impossible de se débarrasser”. (les mots d’Ed)

Suite à ce braquage, Ed va commencer à recevoir des cartes à jouer. Sur ces cartes, des adresses, des énigmes, des indices, et au bout du compte, des gens à sauver.

En ouvrant ce livre et en le lisant, on s’engage à suivre le voyage d’Ed vers le changement. Ce changement, c’est à mes yeux Audrey qui l’explique le mieux :

“ – J’ai l’impression que tu t’éloignes. Depuis que tout ça a commencé, tu es devenu différent.

  • Différent ?

Je pose la question mais je sais que c’est vrai.

Je plonge mes yeux dans les siens. Audrey insiste :

  • Oui. Avant tu étais, c’est tout. [] Et maintenant, tu es quelqu’un, Ed.”

Tout au long du livre, Zusak alterne brillamment les passages drôles, d’autres immensément tristes, terrifiants ou magnifiques. L’écriture efficace, simple et brillante de l’auteur sert très bien le propos du livre, et Ed joue son rôle de messager jusqu’au bout. Son dernier message est pour nous, lecteurs, pour changer nos vies et nous-mêmes à la suite d’Ed.

Le Messager est un “feel good book”, c’est à dire un livre qui fait se sentir bien. La morale est belle, et lorsqu’on le referme on se sent gigantesques, comme si on pouvait vraiment changer le monde et les gens.

Souvent, la fin est ce qui est

Ce livre s’adresse à tous les losers comme Ed, ceux qui viennent d’une ville pourrie, ont un job pourri et une vie pourrie.

Ce livre d’adresse à ceux qui sauvent et à ceux qui ont besoin d’être sauvés.

Pour finir, une citation :

“J’adore le rire de cette nuit.

Nos pieds courent et je ne veux pas que ça s’arrête. Je veux courir en riant dans l’éternité. Je veux éviter ces moments de gêne, quand la réalité des choses s’enfonce comme une fourchette dans notre chair, nous laissant planté là tous les deux. Je veux rester ici et maintenant et ne jamais aller ailleurs, là où on ne sait ni quoi dire ni quoi faire.

Pour l’instant, contentons-nous de courir.

On court droit dans le rire de la nuit”

Iouri et Kurt à l’assaut de la Bulgarie

Les cosmonautes ne font que passer – Elitza Gueorguieva

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Source : Couverture du livre illustré par Philippe Bretelle, (photo de Charlotte Rosz)

Avant de vous parler du roman en lui-même, il me semble nécessaire de vous présenter Elitza Gueorguieva. Cette jeune femme est née en 1982 en Bulgarie, plus précisément à Sofia. De plus elle est francophone (cocorico !!!) puisqu’elle travaille à Paris depuis quinze ans. Le monde du livre ne la connaît que très peu voire pas du tout. Ceci est normal car avant d’être auteure, elle est avant tout cinéaste et performeuse. Elle a ainsi produit deux documentaires de création, son dernier film étant Chaque mur est une porte écrit en 2013. Elle fait également de la performance textuelle pour des manifestations telles que la Manifesta. Elle a aussi écrit de courts textes pour Dyonisies (publication dans le cadre du festival Hors-Limite 2015), Jef Klak et Vue sur cour (recueil de textes sur la BNF). Elle est aussi co-fondatrice du collectif de performance chôSe.

Revenons en à l’auteure et donc au livre puisque c’est tout l’objet de cet article subjectivement critique. Ainsi Les cosmonautes ne font que passer a été publié aux éditions Verticales en cette rentrée littéraire 2016. Ce roman assez court (184 pages) se précise comme le premier roman de l’auteure. Malgré sa jeune carrière littéraire, Elitza a vu son roman être nominé pour le prix de la page 111 (mais n’a pas remporté le prix). Ce prix assez délirant s’inscrit parfaitement dans le ton parfois humoristique de ce roman.

Et voici le moment que vous attendiez tous ! Que ce passe-t-il dans ce roman ? Beaucoup de choses :

a) on est en Bulgarie,
b) dans les années de l’état soviétique puis dans l’ère post-soviétique,
c) et l’on suit une jeune fille âgée de sept ans.

Vous vous demandez pourquoi une telle forme stylistique pour vous donner le gros de l’histoire. C’est de cette façon que cette jeune fille décompose le monde qu’elle perçoit. Et le lecteur assiste durant l’histoire tout d’abord à l’évolution de cette fille à travers sa jeunesse jusqu’à la fin de son adolescence, mais aussi au changement du monde qui l’entoure. Que ce soit dans l’aspect culturel, politique ou encore dans la vie de la ville.
Elle vit donc dans une époque communiste où elle rêve de devenir cosmonaute comme Iouri Gargarine puis connaît l’importation de la culture américaine notamment à travers la musique rock et Kurt Cobain. Cette transition se retrouve par ailleurs très symboliquement sur l’illustration de la couverture du livre. En parlant de cette couverture, elle fonctionne assez bien pour attirer l’attention du lecteur sur l’objet.

C’est donc une histoire très personnelle puisque le traitement du point de vue de cette fille se traduit par l’utilisation de la seconde personne du singulier, autrement-dit par « Tu ». Au contraire de cette personne qui a posté son avis sur Senscritique, il ne faudrait pas voir cette approche stylistique comme un défaut mais plutôt comme une force. Une force car elle implique fortement le lecteur dans l’expérience que se fait cette jeune fille par rapport au monde qui l’entoure. Mais tout cela se fait dans une naïveté apparente afin adoucir toutes les situations sérieuses que la fille rencontre dans ce roman. Cette innocence est aussi mise en avant par des situations hilarantes et bienvenues.

Ainsi l’auteure aborde plusieurs choses dans ce livre. La plus évidente étant la jeunesse et ce regard particulier sur l’environnement selon l’âge. Elle traite aussi de cette vie vécue en Bulgarie (n’oublions pas que Elitza Gueorguieva a aussi vécue dans ce pays) et dont le roman pourrait alors s’apparenter à un mélange de fiction et d’archives. Mais le thème le plus révélateur semble être la façon dont la politique et sa culture (communiste ou américaine) influence la vie d’une personne et ses rêves. Par ailleurs, une fois lu le livre dans son intégralité, on peut voir que le titre Les cosmonautes ne font que passer reflète bien ces thématiques et correspond tout à fait à ce qu’à voulu raconter l’auteure.

En bref, c’est un superbe premier roman où l’on peut découvrir une certaine idée de la vie en Bulgarie s’inscrivant dans l’Histoire européenne connue de tous. De plus, ce livre est très facile à lire et surtout le plaisir de la lecture est là ! On espère donc qu’elle continuera son travail d’écriture et si possible y retrouver la fraîcheur et le caractère désopilant de ce texte.

« Quelques jours plus tard c’est officiel : le Père Noël, en fait, n’existe pas. Tu apprends cela à l’école, en manifestant ton indignation face aux nouveaux changements, à la suite de quoi plusieurs camarades de classe te confirment la chose. Tu paniques et tu cours vers Constantza pour lui annoncer la nouvelle, qu’elle n’a pas l’air d’entendre pour la première fois. Tu es affectée d’apprendre qu’elle s’en doutait depuis longtemps et qu’il n’y a que toi pour croire encore au Père Noël à l’âge de huit ans, te dit-elle avec condescendance. Ayant pisté la trace des colis, elle s’était aperçue que ceux du nouvel an n’arrivaient ni de Sibérie, ni de Laponie mais de Grèce comme tous les autres ; te le dire aurait brisé tes rêves, te dit-elle en te prenant dans ses bras et tu te rappelles sur-le-champ que c’est ton amie éternelle à qui tu pardonnes tout. »

À retrouver le livre sur le site de l’éditeur ou plus directement ici.

Une très courte interview de l’auteure est également disponible sur ce lien, un article intéressant s’y trouve aussi sur le site de l’Humanité. Retrouvez-la aussi dans l’émission Danse des mots sur RFI.

Auteur : Pannetier Maxime