La Rouille, Eric Richer (éditions de l’Ogre)

Chronique littéraire

La Rouille, E. Richer

Dans La Rouille, la nouvelle plume d’Eric Richet m’a beaucoup touchée. Son livre, je le trouve riche, d’abord par son écriture, mais aussi par les sujets multiples qu’il aborde. L’auteur développe, à travers les 370 pages que contient le roman, les problèmes de drogue, de ceux des milieux défavorisés – ou simplement moins riches, écartés de la société. Il relate le passage d’un âge à un autre, la rupture d’une frontière.

La Rouille, c’est l’histoire d’un adolescent, Noí, qui vit dans une casse automobile avec son père. C’est l’histoire d’un jeune qui a vu mourir son chien, Lupus, son repère dans un monde brutal, sans comprendre pourquoi. D’un jeune qui, depuis, s’est raccroché à son souvenir pour survivre à ses journées. Qui n’a trouvé d’autres solutions que de se défoncer au détergent pour oublier sa famille. Sa famille, c’est son père, Tarj, un homme dur, insensible ; mais surtout son grand-père qui, lui, est complètement tyrannique. C’est lui qui a assassiné son chien, le laissant sans défense face au monde brutal de la décharge. Il a toujours son oncle, qui le soutient, ne le juge pas, lui permet de prendre un bol d’air pur, d’être libre de temps en temps. Cependant, il se perd dans la drogue, la défonce. Noí c’est un adolescent suivi par un requin fantomatique, le reflet de Lupus. Un adolescent perdu, traumatisé, en quête d’espoir.

« Une éthernité pour le garçon. Le solvant carcinogène l’avait aidé à repêcher des fragments de l’esprit atomisé de son chien, dispersés çà et là par les plombs de chasse. Black Shark ? Une émanation synthétisée de Lupus, le garçon en était persuadé, poisson-pilote de l’essence même du chien noir, qu’il restait à rassembler, à libérer. »

La Rouille, c’est avant tout le récit d’une enfance difficile, d’un passage de l’enfance à l’âge adulte, dans l’incompréhension totale. Dans ce roman, Eric Richer se met dans la peau d’un gamin qui ne trouve pas sa place et refuse de grandir en suivant les rites de sa famille. Le « Kännöst », c’est ce rite qui l’angoisse. Ne pas savoir. La drogue lui permet d’éviter, en quelque sorte, ses responsabilités. De fuir. La rouille, c’est aussi, pour moi, le temps qui passe, la famille qui se dégrade. C’est la couleur orange, agressive, de la mort. La rouille se fond dans le milieu automobile ; c’est la marque du temps, normale, inévitable – comme la mort.

Le style d’Eric Richer est puissant, prenant. Il peut être construit d’une manière fluide comme ressembler aux balbutiements d’un nouveau-né – ou de ceux d’un drogué. Son écriture retranscrit les émotions qui louvoient dans l’esprit empoisonné de Noí, aussi bien qu’elle retranscrit la violence des gestes et des paroles.

Noí grimpe, s’arrache du sol. Escalade. Interminable. Lâcher du lest. Bouteille larguée. Impact. Culot cassé. Le distillat de pétrole qui s’échappe, qui rejoint le requin. La cordelette, coincée. Sous la rangée. Sous les carcasses. Descente. Chute libre. Noí atterrit.

J’ai été conquise dès le premier chapitre. Emportée, ballottée par les sentiments de l’adolescent en plein mal-être. Ce livre, il vous prend au fond de vous, et il ne vous lâche plus.

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Et j’abattrai l’arrogance des tyrans, de Marie-Fleur Albecker (éditions Les forges de Vulcain) (par Charlotte Libert)

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est le premier roman de Marie-Fleur Albecker, publié aux Editions Aux Forges de Vulcain pour la rentrée littéraire 2018 à la couleur sanglante évocatrice qui saute aux yeux. Couplée aux fourches et à la couronne jaune en bas à droite, la couverture contribue à présenter le contexte médiéval dans lequel se déroule ce roman historique tout en donnant le ton révolté et revendiqué par le roman.

Marie-Fleur Albecker nous expose la montée en puissance des soulèvements du peuple anglais qui n’en peuvent plus des taxes et des impôts du gouvernement. 1381, c’est la guerre de Cent Ans contre les français mais 1381, c’est aussi la Peste Noire qui a fait des ravages partout en Europe. Le peuple ne comprend pas pourquoi il doit se battre et envoyer leurs enfants faire la guerre pour leurs seigneurs alors que c’était justement en échange de cette protection, censée leur être apportée, qu’ils travaillent pour eux : « « Est-ce Justice que les gueux doivent mourir par milliers pour les intérêts des puissants ? Est-ce Justice d’avoir tenu dans ses mains le sang qui coulaient entre ses jambes après une journée de travail pour le seigneur ? Est-ce Justice d’avoir dû épouser son violeur ? Est-ce Justice de devoir payer chaque année le peu d’argent gagné à la sueur de son front au seigneur ? Est-ce Justice que les paysans meurent dix, quinze, vingt ans plus tôt que les seigneurs ? Est-ce Justice ou est-ce violence ? Combien de votre sang et de votre sueurs versés avant que vous ne disiez non ? ». L’injustice face à cette nouvelle taxe est ce qui motiva des hommes comme Wat Tyler et Jakke Carter, d’abord de libérer l’innocent serf Robert Belling puis de montrer sur Londres pour faire entendre raison au Roi, à l’époque considéré comme le représentant de Dieu sur Terre, de Sa Justice et de sa Vérité bien que ce soit loin d’être le cas dans les faits.

C’est pour nous faire entendre leurs voix, mais surtout celle d’une femme, pas quelqu’un d’important, juste une femme comme représentante de toutes les autres, que ce livre se présente. Ainsi, l’autrice nous propose un roman historique cependant on ne peut plus actuel puisqu’il place comme éléments centraux la femme, les révoltes et la justice dans un monde où elles n’avaient pas encore leur place à travers le personnage de Johanna. Femme intelligente et rêvant à la Liberté et la Vérité religieuse mais bafouée, violée, mariée deux fois sans amour, et surtout révoltée. Révoltée par la politique de son époque et de cette société patriarcale qui la brime et l’empêche d’être elle-même ; révoltée de son statut de femme, révoltée de son statut de paysanne, c’est en marchant vers Londres qu’enfin elle se libère de son mari et de sa condition.

L’intention de l’autrice est donc de nous plonger dans le quotidien des petites gens, ceux qu’on ne connaît pas, mais que nous pouvons imaginer en s’inspirant toujours au maximum de faits historiques réels sans cesse ponctués de termes relevant du langage familier voir vulgaire de notre époque. Cela crée un réel décalage, permettant de retenir continuellement l’attention du lecteur, surtout quand certains évènements historiques semblent un peu difficile à suivre : « A ce moment, Johanna a vu un truc étrange. […] « Ouais, va-t-en la vieille, casse-toi ! A moins que t’aies besoin d’un bon gros vît ? Je peux te présenter le mien ! » Merde, les mecs ont toujours la même chose en tête. Ils n’ont rien dit quand tu as fait signe à la femme de remonter en chariot, on ne va pas se faire la mère du Roi quand même, mais toujours, ils ne pensent qu’à ça. Les porcs ». (page 102).

Néanmoins, quand les sources manquent ou qu’elles ne semblent pas assez objectives, ce qui peut arriver surtout qu’à cette époque-là, (seuls les nobles et les religieux pouvaient lire et écrire) l’autrice nous signale directement dans le roman qu’il faut prendre ses propos avec des pincettes : « Je ne me représente pas bien la chose, puisque les mecs du château avaient dû les repérer depuis quelques bons kilomètres, et auraient donc eu tout loisir de les mitrailler de pierrailles, flèches, huile bouillante, ou de les recevoir au moins avec une solide garnison au débarquement […]. Et pourtant, ils ont libéré Robert Belling sans coup férir » (page 72). Le narrateur s’exprime clairement, donne son avis de façon explicite et subjectif et nous rappelle de toujours questionner nos sources.

En somme, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est un roman aux enjeux multiples : celui de mieux faire comprendre le contexte politique tendu de cette période du Moyen-Age, ravagé par les guerres et la maladie tout en donnant aux petit peuple, à ceux qui ont fait leur pays, une voix, leur voix et surtout celle d’une femme, essayant d’exister par elle et pour elle dans ce monde où tout lui est hostile, où tous les hommes sont des tyrans.

Pense aux pierres sous tes pas, de Antoine Wauters (éditions Verdier) (par Clarisse)

 

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Pense aux pierres sous tes pas est un roman écrit par Antoine Wauters en 2018. Dans cette oeuvre l’auteur relate l’histoire d’une famille paysanne, pauvre, où sont élevés des jumeaux, battus, rejeté par leur père et en tension avec la mère. L’histoire se déroule dans un pays en proie à de grands changements politiques. Ces enfants cherchent par tous les moyens d’échapper à leur réalité, pour eux l’unique manière de s’évader de tout cela est de s’abandonner l’un à l’autre. Pourtant, les parents vont faire tout ce qui est en leur pouvoir afin de les séparer, après que celui surnommé « Paps » découvre Léonora et Marcio dans la plus intime proximité. Alors, qu’adviendra-t-il des jumeaux après cette séparation ? 

En effet, cette fiction peut paraître désobligeante, puisqu’il est question d’inceste dès le résumé. Pourtant, lors de la lecture nous oublions que les personnages sont en fait jumeaux, ils sont plus que ça, ils apparaissent comme des « amants » maudits. L’écriture de l’auteur permet d’oublier le détail, pourtant pas anodin, de la fraternité. 

Cela est possible grâce à la plume de l’écrivain puisque le monde dont il nous parle est entièrement fictif, nous nous retrouvons dans un pays et un temps inconnu, illustré par cette citation : « on vécut dans un temps hors du temps » (p.36) au chapitre 3. Ce temps hors du temps et ce pays imaginaire permettent également au lecteur de s’y projeter, ou bien d’y retrouver son propre pays, sa propre séparation.

C’est la peur d’être seuls pour ces jumeaux, la peur d’être une unique personne qui les poussent l’un vers l’autre, ils ont cette volonté de s’aimer pour potentiellement ne former qu’une seule et même personne, c’est ainsi que le personnage de Léonora s’exprime : « tout petits déjà, l’idée d’être nous-mêmes, c’est-à-dire nous seulement, nous terrorisait ». 

Cette fiction est plus qu’un roman sur l’inceste, effectivement, Wauters semble mener une guerre contre les institutions et le concept d’identité qui les soutient. Il s’attaque tout d’abord à la famille, l’Etat ensuite (avec ce qu’il comporte d’organisations sociales, de commerces et de consommations).

Pour ma part, cette oeuvre est la découverte de cette rentrée littéraire 2018, je dirais même la découverte de l’année entière en terme de littérature. Je ne connaissais pas cet auteur,  mais dorénavant, je vais suivre son actualité de très près. Ce roman m’a d’abord intrigué par son titre, puis par son résumé qui m’a tout de suite fait penser à l’univers faulknérien, alors si vous aimez Faulkner autant que moi vous allez aimer ce récit. En dépassant les aspects qui me faisaient penser à William Faulkner j’ai aussi apprécié cette histoire, par son originalité, malgré l’extrême complexité des personnages et les complications de la vie. J’ai également été attiré par la simplicité et la modernité de la langue, cette langue qui soulève des images, des sensations chez le lecteur. Tout lecteur peut se projeter dans cette histoire dans la mesure où le temps est hors du temps et que ce pays est imaginaire. Cette oeuvre est plus qu’un roman sur l’inceste mais plutôt une histoire sur la séparation de deux êtres qui s’aiment, tout lecteur peut alors se retrouver dans cette histoire. Il y a beaucoup plus dans ce roman, il suffit juste de dépasser l’écriture et de lire entre les lignes de Wauters. 

Je vous laisse sur une citation de l’auteur à propos de son oeuvre, en s’inspirant du poète Carlo Bordini :

« La femme y est la terre promise de l’homme, le temps y fait office de médecin, la liberté suprême y culmine dans le pardon. Pour le reste, « Patience, vous saurez (en lisant) tout ce qu’il faut savoir. En attendant, il est bon de ne pas savoir. Ce suspens remplace l’éternité. »

Et J’abattrai L’arrogance des Tyrans, de Marie-Fleur Albecker (éditions Les Forges de Vulcain)(par Sorenza)

Marie-Fleur Albecker jeune romancière signe ici son premier roman Et j’abattrai l’arrogance des Tyrans aux éditions les forges de Vulcain. Elle nous plonge dans l’Angleterre du XIVème siècle, où la monarchie est affaiblie après le passage de la grande peste et la guerre de Cent ans, pour faire face à cette crise qui ruine le royaume le roi décide d’augmenter les impôts mais les paysans se rebellent, c’est la fois de trop. Et parmi les héros de cette première révolte, on retrouve une héroïne (si ce n’est la seule) Johanna, une jeune femme qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui pourrait être qualifiée de sorcière au vu des points vus progressistes qu’elle adopte pour son époque. Il est évident puisque que l’on parle d’égalité, il serait temps de parler d’égalité entre les hommes et les femmes. Avec sa formation d’historienne Marie-fleur Albecker nous propose un voyage à l’époque médiéval où une jeune femme va faire valoir ses idées mais aussi s’interroger sur des questions qui pourraient malheureusement être aujourd’hui encore d’actualité.

Grâce à son passé d’historienne, l’autrice nous décrit avec précision et habileté l’univers dans lequel nous allons naviguer avec Johanna sur près de 200 pages. Le rythme est un peu lent à démarrer, mais elle prend le temps de poser les bases avec un contexte détaillé et fourni. Mais surtout elle nous présente notre héroïne Johanna, on en apprend un peu plus sur elle et son passé : on sait que c’est une femme à part et qui a été avec premier homme (John) qui l’a violé sans aucune pudeur, elle demande réparation mais on constate que la justice n’est pas de son côté en tant que femme : « Johanna s’enfuit, pleine de colère. Colère que nul ne compris puisque John était quasiment son mari, après tout. De quoi se plaint-elle. Johanna se dresse de haine, mais veut réparation, elle veut reconnaissance. Elle demande réparation. Johanna veut ce qui lui est dû. Viol ! Johanna porte le crime sur la place publique, Johanna porte plainte devant le plaid, le tribunal civil, elle demande justice, elle demande, comme c’est son droit pour les crimes de sang à porter l’affaire devant la justice du Roi. Le plaid est bien embêté par cette femme qui crie ses droits. ». (Pages 20-21). C’est un peu une Me Too avant l’heure, car elle veut sortir de son quotidien ennuyant et va profiter de cette révolte pour pousser son mari à y participer, ainsi elle trouve un but – elle va vers quelque chose, quelque chose de positif enfin jusqu’à ce qu’elle finisse par être rattrapée. Elle va rejoindre cette demande de justice mais aussi se questionner sur sa position de femme dans un groupe composé exclusivement d’homme.

Ce qui est intéressant et fait toute l’originalité du roman, c’est qu’elle mélange l’époque du Moyen Age avec un langage très actuel que l’on retrouve très souvent dans la bouche de Johanna, et le roi Richard a des allures d’un « Brad Pitt » jeune, ce choix est très intéressant et montre peut-être sa volonté de créer un décalage mais aussi rapprocher cette époque de nous.

Elle pause là un des nombreux sujets d’interrogation qui seront plusieurs fois abordés dans le roman, celui de la place de Johanna en tant que femme. Nombre de choses énoncées pourraient faire grincer les dents de plus d’une d’entre nous tant cela résonne à notre époque. Johanna est une femme en avance sur son temps, certes mais cela reste une femme avec des préoccupations de femmes. Dans un monde où la femme est considérée comme un objet de reproduction, Johanna se questionne sur son désir et ses envies. Elle a su amener ce sujet avec beaucoup de délicatesse mais surtout de mordant et c’est ce qui fait son charme.

Dans la continuité, l’autrice place régulièrement Johanna face à des opposants exclusivement masculins. Comme je l’ai dit plus haut elle est la seule femme dans la révolte et elle se retrouve seule à exposer ses idées devant une assemblée d’homme qui veulent bien l’avoir avec eux mais elle ne doit surtout pas trop parler. Cette dualité était aussi touchante que révoltante, car c’est une voix qui vaut aussi bien qu’une autre mais qui n’existe pas et par conséquent ne peut pas se faire entendre. Mais Johanna continue de se battre.

En parlant de voix, à quelques reprises, l’autrice incorpore plusieurs points de vue, souvent dans un même chapitre, de personnages de l’histoire. Cette polyphonie est intéressante puisque, elle intervient à plusieurs moments clés de l’histoire et permet d’avoir plusieurs angles d’approche sur une même situation. Cela permet aussi d’instaurer un autre rythme qui casse avec celui qu’elle avait voulu instaurer qui était rapide mélangeant les pensées de Johanna et quelques petits rappels historiques. Cela est comme un break ou le lecteur peut reposer son cerveau et digérer les tonnes d’informations que l’autrice nous donne. Cela permet un panorama différent sur une même situation mais aussi instaure comme une atmosphère tendue puisque chacun se retrouve au milieu de cette gigantesque tempête qu’est cette révolution, chacun avec leurs convictions et cette volonté de s’en sortir.

La révolution et son processus sont au cœur de l’ouvrage, s’en est même un des piliers. J’ai trouvé qu’elle voulait décrire avec précision le processus de révolte que l’on peut retrouver encore à notre époque (comme l’a été le printemps arabe par exemple). C’est un sujet sensible, complexe mais qu’elle arrive à rendre accessible, compréhensible mais surtout humain à travers les yeux de Johanna qui se retrouve au milieu d’une telle liesse populaire. « c’est en chœur, dans ces moments d’unité, de communion, peut-être fugace mais plein d’une émotion réelle, c’est là peut-être que se font les révolutions – toutes les révolutions, celles qui renversent pour toujours l’ordre politique, mais aussi les petit révolutions, celles qui se font dans nos têtes, dans nos corps et dans nos cœurs, celles qui bouleversent à jamais notre façon de voir le monde et qui, si nous n’y prêtons pas attention, peuvent nous rendre aigri au fil du temps, parce que cela nous a apporté un espoir si grand que peut-être le monde allait changer, vraiment. C’est là foule, que Johanna a décidé qu’elle ne leur en voudrait pas, aux hommes, d’êtres faibles et lâches et de ne pas la voir pour ce qu’elle était ; qu’elle a décidé qu’elle faisait partir d’eux ; qu’elle était ; en somme, un homme, et qu’elle se débrouillerait des conséquences plus tard, plus tard, quand tout serait fini. Avez-vous entendu, déjà, une foule hurler autour de vous, à la fin du monde ? Ou bien sans doute juste à la joie de l’oubli de l’humiliation pendant ces longues minutes où toutes les tensions et les douleurs se libèrent d’un cri ? » (Page 155). La révolution qu’elle décrit à travers l’une des figures de Watt Tyler, le leader, qui décapite les juges mais refuse les pillages – la notion de justice est importante, il n’est pas question de profiter de la révolution pour s’enrichir mais de faire entendre sa voix. Elle voulait montrer que les révoltes au nom de la justice sont quelque chose d’ancien et de récurrent.

La fin n’est pas un « Happy End » comme on aurait coutume de le dire, mais c’est une révolution qui se termine dans le sang. En effet elle n’avait pas vraiment de programme politique précis, elle était portée principalement par la ferveur des paysans et il ne faut pas se le cacher c’est en général réellement ce qui se passe, elle va se finir sur un échec. Cela pose aussi la question de comment on continue à vivre après avoir participé à ce genre de trans. Et on peut dire que pour Johanna c’est pire que mourir puisque, elle retourne à sa vie ennuyeuse du départ « Ce fut alors comme si rien ne s’était passé » (pages 191) mais un espoir demeure cependant c’est que cette révolte et ces idées auront laissée et ça Johanna en est convaincue : « puis elle se dit que peut-être c’est signe d’espoir, que les idées du monde meilleur ne se soient pas éteintes, peut-être qu’elles continueront à ramper insidieusement, toutes petites, elles finiront par gagner. Mais pour elle, c’est fini pour elle qui souffre d’un double fardeau de l’idéal pour lequel elle s’est battue et d’une révolte de femme qui parait absurde à tout ceux qui l’ont entendue. Seule, entièrement. » (Page 194).

Marie-Fleur Albecker comme beaucoup de femmes de sa génération a des comptes à régler et le fait savoir à travers cette peinture historique où résonne la voix de Johanna comme un échos à toutes les autres voix qui porte sur des interrogations universelles. Cette tragédie amène à réfléchir sur notre société actuelle qui a certes beaucoup évolué depuis le Moyen-Age, mais certains sujets résonnent encore, malheureusement, aujourd’hui.

C’est pour moi une très belle découverte, une histoire très prenante même si parfois le côté historique prend un peu trop le dessus. Les sujets abordés sont malheureusement très actuels mais son traité de façon innovante et vulgarisé. L’usage de langue et les touches d’humour de l’autrice sont pour moi ça vraie force.

 

Désintégration, d’Emmanuelle Richard (éditions de L’Olivier) (par Marie-LouPaitre)

Désintégration d’Emmanuelle Richard

aux éditions de l’Olivier

 

Désintégration d’Emmanuelle Richard, c’est une lecture dont les mots résonnent, qui ne peut contourner une réflexion sur notre société.

Récit d’une expérience singulière, portée par une narratrice qui refuse l’immobilité, la passivité, traversée par des sentiments qui la transforment et la font évoluer. Parcours singulier d’une jeune femme en fac de lettres, enchaînant des jobs de caissière, conseillère téléphonique, serveuse dans la restauration rapide… Il y a les relations avec les autres, les hommes essentiellement : amis ou amants, qui se résolvent le plus souvent par la prise de conscience d’un décalage insurmontable.

Il s’agit du travail et des relations de pouvoir, du sexe et des relations de pouvoir, des classes sociales dont cette jeune fille est déclassée. Le milieu social moyen dont elle est issue conditionne sa vie de précarité économique.

Il y a l’explosion de colère, de haine qui a atteint son paroxysme après les humiliations et les mépris essuyé∙es ; il y a cette frontière entre « Eux » et elle. Parfois passive résignée elle est avant tout révoltée, refusant cette honte illégitime mais qui lui est, semble-t-il, inhérente aux regards que les gens lui portent.

« Je devins raciste. J’avais beau avoir la même gueule qu’Eux, je me mis à haïr en continu tous les Blancs aisés, confortables, assurés et rassurés de la grande ville. Je rêvais de Marianne décalquée. »

La dimension autobiographique qui gouverne le texte, comme le souligne le directeur des éditions de l’Olivier : Olivier Cohen, le transfigure tant par le ton franc dont use l’autrice que par les émotions qu’il porte et que, nous, lecteur∙ices pouvons se représenter. Elle nous immisce au plus près, et partage ses maux honnêtement.

C’est ce que la littérature peut proposer de plus beau : un regard, des fragments de vie qui pour certain.es, sans l’avoir lu, n’existeraient pas.

C’est un livre sur les marges, méprisées et négligées, dans la continuité de la prose de Virginie Despentes.

 

Le plus : les références qui créent une polyphonie enrichissante.

 

 

Pense aux pierres sous tes pas, de Antoine Wauters (éditions Verdier) (par Elisa Ayrault)

Pense aux pierres sous tes pas, une histoire dure et simple à la fois.

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Dans Pense aux pierres sous tes pas d’Antoine Wauters, l’auteur nous dépeint un véritable univers, un ailleurs. On ne sait situer ce pays, qui est entrain de vivre une véritable rébellion, dans lequel vit Léonora et Marcio deux enfants, des frères et sœurs jumeaux qui sont liés par un amour interdit. Mais lorsque Paps, leur père découvre leur attachement, il décide de les séparer. Léonora part alors vivre chez Zio et Marcio est contraint de rester à la ferme de leurs parents.

Ce livre éveille toutes sortes de questionnements chez le lecteur. Antoine Wauters nous embarque dans un imaginaire bien à lui. L’histoire est contée par Léo, jeune enfant qui rêve de liberté, de pouvoir vivre son amour pour son frère sans arrière pensée. Mais la vie va lui démontrer qu’elle est parfois cruelle et dure. Dans le livre, il n’y a pas vraiment de dialogue. Cette absence de dialogue et cette narration continue happe le lecteur. J’ai plutôt eu l’impression d’être en compagnie de Léo, qui me relatait son enfance et ce qu’elle a vécu. Je trouve que cette forme d’écriture nous donne réellement le sentiment que Léo a réellement existé et qu’elle nous conte son histoire. Peut-être aussi parce que l’écriture est simple mais reste tout de même belle. L’auteur a utilisé des expressions, du patois et j’avais la sensation que c’était une personne à part entière avec ses coutumes et son langage qui me racontait son histoire. 

Ce livre aborde de nombreux thèmes assez difficiles : il y a tout d’abord la relation entre le frère et la sœur. C’est un sujet difficile en temps normal et c’est particulièrement compliqué de l’aborder de manière intelligente dans un livre. Antoine Wauters a réussi dans Pense aux pierres sous tes pas, a faire oublier aux lecteurs, le côté dérangeant de cette relation entre un frère et une sœur. Léo nous relate à sa façon , avec ses mots crus, ses expressions et son patois, son histoire avec son frère. Elle nous narre ses sentiments avec tant de vérités, que je n’ai pas été dérangé par le sujet abordé : l’inceste. Il est resté pour moi secondaire. Antoine Wauters a su mettre en avant les sentiments et les ressentis de ses personnages, qui m’ont fait oublier la relation incestueuse du frère et de la sœur.

L’ouvrage, malgré son écriture fluide, expose des émotions ou des scènes très violentes. Le lecteur y découvre des enfants qui ont perdu tout espoir en l’amour de leurs parents et qui les poussent a entretenir alors une relation incestueuse, puis plus tard a avoir des relations pour s’échapper de la réalité. Mais au-delà du désespoir des enfants, c’est également celui des parents, qui y est abordée.

En somme, le livre relate de nombreux thèmes assez complexe, mais toujours avec simplicité. Ce livre aurait pu être une lecture difficile, pour laquelle j’aurais du m’accrocher afin de la finir. Mais au final, non, je l’ai lu simplement, comme si une vieille amie, Léo, me relatait son histoire, certes compliqué, mais avec naturel et simplicité. J’ai aimé me plonger dans cette histoire dure, qui m’a permis de me dire que la vie est parfois cruelle et brutale, mais que cela fini souvent par s’arranger.

 

Trois fois la fin du monde, de Sophie Divry (éditions Notabilia) (parLou Dubiez)

Sophie Divry, Trois fois la fin du monde. Notabilia, 2018. 240 pages.


L’histoire débute sur un braquage qui a mal fini : Joseph voit son frère se faire tuer devant ses yeux par des policiers avant d’être lui même incarcéré. L’autrice raconte le milieu carcéral avec beaucoup de justesse dans ses propos comme dans le ton choisi, d’une oralité cru et d’un argot de cellule. La première fouille qui transforme un homme, la proximité des corps, ne jamais être seul, la faim, la fatigue, le bruit, les cris, les coups des gardiens et des autres détenus… On découvre avec horreur la réalité des prisons et leurs injustices, sur laquelle l’autrice s’est documenté. Cette première partie, aussi courte que dense, n’est pourtant pas le sujet central du livre. Si Sophie Divry aime changer de style d’un roman à l’autre, elle l’applique encore plus spécialement ici en changeant du tout au tout au sein même de son livre.

Au bout d’un tiers de notre lecture, l’histoire bascule complètement. On apprend qu’une explosion nucléaire, d’origine inconnue, a détruit la moitié de l’Europe. Cette deuxième partie est écrite comme une sorte de court poème, pour dire l’incapacité de dire, et ne sera finalement qu’un Deus Ex Machina pour le narrateur. Rare survivant à ne pas avoir été touché par les radiations, Joseph profite de ce moment pour s’enfuir du convoi censé amener les prisonniers en “zone libre”, non contaminée. Mais pour lui la zone libre, c’est celle interdite, loin des flics. Commence alors une troisième partie, qui est pour le narrateur un retour, au départ voulu et nécessaire, à la solitude. Dans une ferme isolée Joseph débute l’apprentissage d’une vie en autarcie, à travers les travaux manuels, le rythme du soleil, des saisons et de la nature qui n’arrête jamais, elle, de vivre. Pour seule compagnie dans un monde dépeuplé, un mouton noir et une chatte rousse. L’hiver est peut-être le point de rupture de cette vie en solitaire. L’hiver qui empêche les travaux physiques et laisse la pensée prendre toute la place. Occuper l’espace. Peut être avons nous, toujours, besoin de quelqu’un à nos côtés pour ne pas devenir fou. Cette question sera tout l’enjeu de ce livre, qui ne demande pas à être répondue mais au moins à être posée.

Trois parties, “Le prisonnier”, “La catastrophe”, “Le solitaire” ; trois fins du monde pour le narrateur. Une dystopie poétique, qui se veut à la fois une expérience littéraire mais aussi une expérience de pensée. L’autrice cherche à explorer tant les forces de l’homme que ses faiblesses, ses fêlures. Le besoin de solitude, la liberté à être, mais aussi ce besoin de sentir une présence, une voix, celles de l’autre. Ces tensions, centrales pour Sophie Divry, sous-tendent tout le roman jusque dans le choix des narrations. L’autrice passe du “je” au “il”, alternant donc des phases très orales et d’autres qui laissent surtout la place à la pensée et l’intimité de Joseph, et au déploiement de véritable moment de grâce, comme de folie. On alterne également – et paradoxalement – entre la dureté de la proximité, qui incite le narrateur à se construire des monologues poétiques en lui même, pour s’évader et entre la dureté de la solitude, où Joseph se parle à lui même à coup de vocable de racaille pour rythmer ses actions. Le passage à la troisième personne du singulier permet de donner à lire quelque chose de plus poétique et épuré, qui correspond à l’évolution du personnage et son apprentissage d’un monde fini.

Une lecture dense et sublime sur fond d’humanité en fuite.

 

“Avec un peu de patience, peut-être que son corps va monter, comme une goutte de rosée s’évapore, peut être que les étoiles vont le prendre, le soustraire à la gravité, et qu’il pourra quitter cette terre.
Oui c’est cela. Que les étoiles le prennent, que les étoiles l’aspirent, qu’il sombre dans le ciel.

Emmitouflé dans ses laines, il regarde la fin de l’homme. Parce que, là-haut, il en est sûr, il n’y a pas d’hommes, enfin.

Il faudrait parvenir à détruire ce monde.
Si les étoiles l’embrassaient, si, sur une fraction de seconde de leur révolution, elles pouvaient le prendre dans leurs lumières, et plus tard, plus loin, le laisser tomber dans un autre pays. pas un pays étranger, mais un pays parallèle. Où on se réveillerait animal ou plante, où s’échangeraient les peaux comme les saisons passent, où il pourrait se laver d’une pensée comme on nettoie une table ; il suffirait de tendre une main et d’enlever les souvenirs qui font souffrir et qui travaillent. »


“Mais leur ordre est encore lisible. Leur ordre veut survivre même sans eux. Leur ordre résiste. Dans ces panneaux pour faire redouter la morsure d’un chien. dans leur Réserve de chasse, Interdiction de pêcher, Attention alarmes, dans leur systèmes de sécurité. Dans leur Défense de stationner, leur portes blindées et toujours, toujours, dans leurs petits panneaux Propriété privée.”