Ton père, Christophe Honoré (éd. Mercure de France)

     Ton père est une œuvre écrite par Christophe Honoré, publiée par Mercure de France en 2017. Elle fait partie de la collection « Traits et Portraits » de l’éditeur, qui amène les auteurs à se confier et à parler d’eux-mêmes. Cette collection a une vraie cohérence visuelle, puisque chaque couverture répond au même code : c’est sobre, il n’y a pas d’illustration, rien pour véritablement attirer l’œil. Le nom de l’auteur et le titre du livre sont écrits en blanc sur un fond coloré uni, et le nom de la collection est écrit dans une police plus grande que le titre lui-même. La couverture est faite d’une matière un peu gaufrée, ce qui me fait penser à ce que je faisais enfant, avec un petit outil qui me permettait d’avoir un résultat ressemblant. Pour le livre qui nous intéresse, le fond est rouge, et le titre est écrit dans une police sérif. Cet aspect épuré de la couverture a l’air de montrer que l’important est le contenu, et non pas la forme.

C’est un livre fort. Un livre violent. Un livre qui, mêlant autoportrait et fiction, s’inscrit pleinement dans l’actualité. Christophe Honoré est un écrivain et réalisateur qui était sûr de lui, sûr de ses convictions et qu’il ne faisait de mal à personne. Il était intimement persuadé qu’il avait instauré un nouveau modèle de famille, et qu’il vivait en toute tranquillité. Mais la réalité est toute autre. Un matin, alors que sa fille va à la boulangerie, seule, elle revient avec un mot et une punaise. Honoré n’y prête tout d’abord pas attention. Puis, petit à petit s’insinuent le doute, la menace et le danger. Sur ce mot, une phrase courte et fondamentalement homophobe est inscrite : « guerre et paix : contrepèterie douteuse » (père et gay). C’est le début d’une remise en question complète, depuis l’époque où l’auteur s’est rendu compte de son homosexualité. On lui refuse le droit d’être père, parce qu’il ne correspond pas aux normes hétérosexuelles, de la famille parfaite avec un père, une mère et un enfant fait de façon naturelle. Il est vu comme une menace pour son propre enfant, et on le lui fait savoir. On lui indique à lui en même temps qu’aux autres qu’il est connu, que sa fille est connue, que quelqu’un sait où ils habitent. Il est un mauvais père. Un mauvais père pour la simple et bonne raison qu’il est gay. De nombreuses questions lui traversent alors l’esprit, dès le début du roman : « Pourquoi avoir punaisé ce billet sur ma porte ? Pourquoi ne pas le glisser au-dessous ? Pourquoi s’attacher à l’afficher ? Pourquoi ce désir de proclamer ce que l’on a tenu à me dire ? Mais tenait-on à me dire quelque chose ou plutôt à me signaler ? […] ». Ces questions sont l’amorce d’une mise en lumière de l’homophobie ordinaire, que l’auteur n’a jamais voulu considérer, mais qui pourtant s’est ancrée dans sa mémoire. Ce billet ressemble à de la délation, comme s’il était un criminel en cavale.

Honoré nous immerge dans sa vie, dans son passé et dans son histoire. Avec un langage parfois cru, il se livre au lecteur, il lui parle de ses doutes et de ses sentiments. Nous découvrons une partie de son adolescence, sans pourtant savoir s’il s’agit de fiction ou de réalité. Depuis son enfance, il s’est constitué un mur d’illusions, se persuadant que tout ce qu’il entendait sur son homosexualité n’était rien ; pourtant, son propre père le rejetait pour cette raison, et il recevait de nombreuses remarques désobligeantes, voire méchantes. C’est une véritable remise en question qui s’opère après le mot punaisé sur sa porte, épisode suivi de deux autres « blagues » du même genre : deux semaines après, il trouve devant sa porte une crotte de chien posée sur la couverture d’un livre de Gide, écrivain homosexuel ; de plus, l’instituteur de sa fille reçoit quelques temps après une enveloppe avec deux photos de la chambre de sa fille. Sur ces photos sont insérées des éléments faisant partie de la vie sexuelle d’Honoré : une photo d’un DVD pornographique gay et un godemiché. C’est une totale intrusion dans son intimité, dans l’intimité de sa sexualité, dans l’intimité de sa famille. Quelqu’un s’amuse à lui faire comprendre qu’il est une honte ; quelqu’un de son propre entourage.

Le style d’Honoré est particulier, et il ne faut pas s’y arrêter : ce qu’il livre, ce qu’il exprime, est plus important, et soulève des problèmes très actuels, qui sont loin d’être résolus. Son écriture est parfois très crue et peut mettre mal à l’aise, parce qu’elle ne laisse que peu de place à l’imagination. Je ne sais pas si ce sentiment que l’on peut ressentir à la lecture est causé par notre société hétéronormée, qui, depuis longtemps, assimile la sexualité homosexuelle à un tabou et à un sentiment de dégoût. Ce qui est sûr, c’est qu’Honoré se bat contre cette vision, autant dans ses films que dans ses livres ; il se bat pour que le monde se rende compte que son mode de vie peut être tout aussi normal que celui des autres, il suffit de l’accepter. Cependant, ces passages crus sont très vite oubliés par ceux où Honoré laisse parler sa détresse et son désespoir, et ceux où son amour pour sa fille transparaît. Ces moments nous emportent, nous remplissent de peine ou de tendresse : l’auteur ne parle pas que de lui, il parle de tous les homosexuels qui vivent les mêmes refus, les mêmes rejets, les mêmes doutes. De nos jours, si l’homosexualité est un peu mieux tolérée, il ne reste pas moins de nombreux combats à livrer, notamment le droit à la paternité ou la maternité des personnes homosexuelles.

Ton père n’est pas un livre pessimiste. Ce n’est pas seulement une dénonciation des injures faites aux homosexuels, encore aujourd’hui, en 2017. C’est surtout une ode à la vie, à l’amour, à la paternité, à l’homosexualité : malgré l’accusation qu’on lui porte, Honoré ne baisse pas les bras ; il se questionne, il hésite, il a peur, mais il continue de vivre comme il le faisait avant. Il ne se met pas à l’écart de sa fille, il ne renonce pas à sa vie sexuelle, même si cette dernière est mise entre parenthèses le temps de résoudre la situation dans laquelle le mot punaisé l’a mis. La fin du livre est un vrai soulagement, on le perçoit et on le ressent. La vie peut enfin reprendre son cours normal.

(Alexia Veron)

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Sœur écarlate, Mark Lawrence

Un titre d’un rouge frappant, écarlate, précédé de celui de l’auteur d’un blanc immaculé. C’est vers ces grandes lettres flamboyantes que l’œil est tout de suite attiré. L’image saturée de détails au-dessus suffirait pourtant à elle seule à monopoliser l’esprit. Une jeune femme en tenue de guerrière, sabre en main, ferme les yeux et lève la tête avec dédain. Derrière-elle, un décor antique, déjà en ruine et en proie à l’automne, disparaît dans une brume discrète. Il y a plus marquant que tous ces détails ; ce rouge qui s’affiche sur les vêtements du personnage féminin, ce sang qui la macule et qui renvoie inéluctablement au titre, à son contenu et sa couleur. L’éditeur, lui, se fait tout petit. Un « B » sans prétention en bas à droite signale au lecteur « je suis là, moi aussi  » mais le verra-t-il vraiment ? Dans ce titre c’est le poids tout entier du livre qui s’exprime ; derrière le rouge et le blanc écrasant, 600 pages.

 

Le choix de la Fantasy

Je dois l’avouer, je ne suis pas convaincue. La couverture qui semble crier « Oui, je suis bien un livre de fantasy » verse dans le cliché et me rebute quelque peu. La quatrième de couverture qui vante une histoire sanglante pour appâter un lecteur en recherche de sensations fortes m’apparaît comme un leurre. Quelques citations de journaux et magazines spécialisés affirmant haut et fort les nombreux mérites du livre sont de trop également. Pourtant, je ne saurais dire pourquoi, je veux donner une chance à cette histoire. Peut-être parce que la biographie de l’auteur, chercheur en intelligence artificielle, occupant son temps libre « à un lopin de terre et à brasser de la bière tout en évitant tout ce qui s’apparente aux loisirs créatifs » me fait sourire et m’intrigue. Peut-être s’agit-il aussi d’esprit de contradiction ; la Fantasy est un genre peu apprécié en France et pour vendre, certains éditeurs n’hésitent pas à recourir aux clichés, aux images et phrases chocs qui attirent l’œil plus que l’esprit. Pourtant, derrière ces choix marketing, il y a des mots, des histoires, des émotions merveilleuses qui méritent plus. J’ai donc ouvert le livre, lu les deux premières lignes et j’ai su. Ce livre est bien plus que sa couverture criarde et sa quatrième de couverture crâneuse ; il a un potentiel, quelque chose à livrer, une expérience à raconter. Je n’ai pas été déçu.

L’histoire de Nona, petite fille pauvre d’un village de la grisaille, condamnée à mort, puis sauvée de justesse par l’étrange abbesse du couvent de la Mansuétude, est riche en émotions, en images et en apprentissages. C’est l’histoire de la formation d’une femme ; formation spirituelle, physique et intellectuelle au sein d’un lieu de piété qui détonne avec l’image traditionnelle de religion.

C’est une histoire qui m’a touchée tant elle fait écho à notre société, tant elle ravive des images et des situations propres à notre monde alors même que l’action se déroule dans un univers imaginaire. Sous mes yeux, 600 pages de rebondissements, de jugements révisés, de questionnements ; le livre a toujours un coup d’avance sur le lecteur, il ne cesse de surprendre et est lui-même un objet de réflexion sur la vérité, thème central de l’histoire.

La vérité, c’est celle des légendes, des dogmes religieux, des institutions politiques, puis celle de l’histoire même qui prend vie sous nos yeux. L’auteur, sous le prisme du merveilleux et de l’épique, amorce une réflexion profonde sur les légendes en train de s’écrire. Nona est elle-même l’objet d’une prophétie versatile qui se fait tantôt tissu de mensonge, tantôt message divin d’espoir. Le lecteur est poussé à forger sa propre opinion.

« – Les prophéties, cela n’existe pas, Nona. Enfin… si, mais elles émanent des fous, ou de personnes qui avaient autrefois l’oreille du peuple en raison de leur sagesse, et qui, en vieillissant, ont perdu cette sagesse sans perdre pour autant l’envie d’être écoutées. Il n’y a rien de magique là-dedans. La magie ne fonctionne pas  comme ça.

[…]

Nona resta silencieuse, tenaillée par sa blessure, par ses mains et ses poignets qui la brûlaient. Mère Vitrage n’était ni robuste, ni dotée de bons réflexes […] Pourtant en usant de la vérité et du mensonge, elle avait mis en branle des rouages successifs, et avait fini par déplacer des montagnes, précipitant la chute des puissants et menant le monde à la baguette. » p.240

 

« Leur façon de traiter des amitiés aussi fragiles que malléables, leurs loyautés changeantes, leurs sourires, leurs embrassades, les regards de travers et les dos tournés, sans oublier la mécanique cachées des coeurs… l’enfant se rendait bien compte que tous ces codes, qui valaient aussi bien pour l’entourage de l’empereur que pour les pensionnaires du couvent, dépassaient son entendement. » p.240

La religion se donne à voir sous différents prismes et points de vue. Elle est une vérité imposée qu’il est interdit de remettre en cause et pourtant ; n’est-elle pas elle aussi une légende faites par et pour les Hommes ? C’est une des nombreuses questions que l’auteur introduit sans réellement la poser, la laissant se dessiner à travers les interrogations de la jeune Nona.

« -J’en ai assez vu comme ça. Bien plus que vous du haut de votre couvent bien douillet, financé par les travailleurs de la ville et les cultivateurs du Goulet  qui sont obligés de patauger dans la boue. A quoi rime le sacré s’il ne vous permet pas de vous nourrir et de vous vêtir ? Cet endroit change des gamines en vieilles dames qui prient pour les péchés du monde sans jamais les avoir sous les yeux.

[…]

– Tu as raison, Nona, répliqua l’abbesse en hochant la tête d’un air songeur. […] Si nous passions notre vie ici, nous n’aurions que peu de chose à offrir au monde, et nous le connaîtrions si mal que nous serions bien en peine de formuler des prières adaptées… Si nous n’étions pas au fait du chaos et de la confusion qui règnent hors de ces murs, au pied du Roc de notre foi, nous ne pourrions pas apprécier à sa juste valeur la sérénité que nous cherchons à atteindre. » p.133

Derrière ces grandes vérités se cache celle plus humble des corps et des cœurs humains. L’auteur a étudié le mécanisme des émotions et cela se ressent. Chaque chapitre est une nouvelle étape de la formation de Nona et amène un nouveau rebondissement, occasion de donner une autre vérité sur les personnages et l’action. Le chercheur en intelligence artificielle joue avec les émotions humaines, les croyances et fait valser le lecteur.

 » – Je n’ai pas toujours été moniale. J’ai eu un fils, et il était toute ma vie. Quand je l’ai inhumé, ma peine m’a consumée. Cette peine était-elle sacrée ? Était-elle unique ? Nos maux et nos folies se répètent à l’infini. Génération après génération, nous commettons les mêmes erreurs. Mais nous ne sommes pas pareils au feu, au fleuve ou au vent… Nous ne sommes pas un chant dont les modulations se répéteraient à l’infini, ou un lot de chiffres qui se reproduirait jusqu’à ce que le monde périsse. Une histoire est inscrite en nous. Tes parents… ton père avec ses tunnels dans la glace, ta mère avec l’Eglise de l’Espoir, qu’ils  t’aient tous deux chérie ou abandonnée, restent au plus profond de toi ; ton sang garde le souvenir d’eux. […] Oui, une histoire est inscrite en nous, une histoire qui s’enrichit à chaque nouvelle naissance ; elle a une mémoire, et celui lui permet de nous changer, si bien que nous passons par plusieurs états successifs. » p.133-134

De manière plus symbolique « Vérité » est également le nom de la capitale, ville qui se situe en contre-bas du couvent et où les personnages font des passages éclairs sans jamais prolonger leur séjour. Il serait alors possible d’y voir là une image de ce qu’est réellement la « vérité »; un milieu grouillant de subjectivité dans lequel on ne peut résider de façon permanente mais qui transparaît parfois au détour d’un chemin.

 

De nouvelles conceptions de l’amour

 

Il me semble également intéressant de souligner le milieu presque exclusivement féminin dans lequel évolue Nona. En Fantasy, les femmes sont rarement sur le devant de la scène, du moins pas dans cette configuration. Ici, il n’est pas question de trouver l’amour, de se réaliser par le biais de son pendant masculin mais de trouver sa voie malgré les attentes de la société. Ce n’est pas pour autant qu’il n’est pas question d’amour. L’amour s’exprime là sous toutes ses formes sans pour autant enfermer les femmes dans un rôle passif. L’amitié y est particulièrement mise en avant. L’auteur, dans une écriture tout en image et en sentiment, évoque les premiers émois d’une enfant en passe de devenir jeune femme. Les disputes, les déclarations, les passions sont violentes et ce dans tous les sens du terme. Sans poser de mots véritables, peut être pour ne pas enfermer l’ « amour » dans des schémas réducteurs, Mark Lawrence peint les palettes d’un cœur qui ne genre pas son amour, qui n’a pas été bridé par une société réprimandant certaines formes de passion. Il n’y a ici ni homosexualité, ni hétérosexualité, seulement un sentiment fort de fidélité et de tendresse qui transfigure les grands dogmes de la société, faisant de l’amitié la seule vérité valable, au-dessus même des dieux.

 

Une volonté d’élévation du genre

 

Enfin, si les thèmes abordés suffisent à eux-seuls à affirmer le poids de ce livre dans les littératures de l’imaginaire, il est tout de même intéressant d’observer son format qui affirme une autre sorte de poids ; des pages pleines, une police d’écriture économique, des phrases longues au vocabulaire fourni. Qui peut encore dire que la Fantasy est une littérature d’enfant ? Mark Lawrence est un universitaire et cela se ressent dans son écriture. Les tournures de phrases sont recherchées et il est évident que l’auteur s’est fortement documenté sur des sujets d’ordre scientifique, religieux et philosophique avant de s’attaquer à la rédaction de son roman.

Cependant, c’est ce même « poids » qui pourra également devenir point noir. Les grandes envolées littéraires de l’auteur apportent parfois un peu de longueur, pouvant décourager le lecteur lors des passages fastidieux. Les longues descriptions de scènes épiques, les détails à profusion qui témoignent d’une volonté de tout dire, de tout montrer, sont parfois décevantes et ne laissent que peu de place à l’imagination. Quant à la profusion de savoir qui déferle au fil des pages, si elle s’avère parfois intéressante, il est plus honnête de dire que sur le long terme elle est  inutile et superflue. D’une manière générale, les descriptions viennent complexifier l’intrigue sans raisons légitimes. Ces erreurs coûtent au livre un manque de dynamisme apparent.

« Se tournant vers sa camarade, Nona la découvrit déjà en garde, les yeux plissés sous l’effet de la concentration, sans le moindre sourire ou rictus de défi.[…] La posture « en lame de couteau » relevait du bon sens : il s’agissait de présenter à l’adversaire la zone d’attaque la plus réduite possible, tout en offrant à celle qui l’adoptait une bonne stabilité, grâce à l’écartement des pieds. […] » p.101

Avec la noble ambition de vouloir écrire une œuvre complète, sans faille, l’auteur dessert quelque peu la belle histoire qu’il livre dans ce roman. En effet, si l’écriture reste propre, nette avec parfois de beaux effets de style il n’en reste pas moins qu’elle est surchargée, à l’image des idées qu’elle souhaite véhiculer.

Pourtant, une fois la dernière page tournée, tout est pardonné. Je ferme ce livre, vibrante d’émotions, emplie d’une réflexion nouvelle sur notre propre conception de l’amour, de la religion et plus particulièrement des vérités, celles qui s’affirment par le prisme d’une subjectivité et viennent bouleverser l’Histoire.

La fantasy, offre au lecteur la possibilité d’aborder le monde sous un autre angle que la littérature générale. Elle permet de mettre à distance notre société pour mieux en pointer les dysfonctionnements, mieux parler des sujets qui font de nous des êtres humains. Soeur écarlate, bien que présentant quelques lacunes, s’inscrit dans cette visée et tend à montrer au monde de la littérature que l’Imaginaire, tous genres confondus, a encore de belles réflexions à livrer à l’humanité.

Soeur écarlate de Mark Lawrence, publié en Septembre 2017 aux éditions Bragelonne.

Marie Gréau

 

Ce Que Murmure La Mer, Claire Carabas

front

 

En observant le livre dans mes mains, je remarque le symbolisme de l’illustration qui orne l’objet. On peut croire que l’image suffit à représenter l’écriture. Le mouvement de la chevelure ainsi que la thématique aquatique poussent ma réflexion vers un remous poétique qui rythme le roman. Mon propre regard est attiré par celui luminescent du personnage illustré. A travers les yeux de la sirène s’inocule un calme presque sans vie. L’absence de vivacité dans ce regard suggère presque une méditation sur les échos que lui adresse la mer. Le bleu profond de l’eau accompagné de ses multiples teintes met en valeur le corps diaphane de la créature mythique  qui parait se fondre dans l’eau. Ce fondu permet de rendre plus perceptible les écailles de la queue qui prennent la forme de larmes versées, malgré cette altération entre les différents corps (celui d’eau et de chair). Un autre élément de l’eau révèle l’univers de la sirène et sa situation. Les plantes aquatiques dénotent avec subtilité des liens infrangibles qui emprisonnent la créature. Le calme poétique est alors rendu plus cruel et plus paradoxal.

                La petite sirène, dans son jardin d’anémones se tourne vers moi, sa lectrice, et rencontre mon regard. Ses yeux débordent d’envie de voir le monde humain. Sa curiosité la pousse vers un monde si diffèrent du sien. Je connais tout de ses pensées, de ses tracas, je vis à l’intérieur d’elle. Néanmoins, je sais comment se nomme l’homme qu’elle a aperçu. Je connais les pensées d’Yvon.  Rien ne semble venir de l’extérieur. Tout n’est qu’intériorité et je me retrouve prisonnière de leurs pensées. En tant que lectrice, j’assiste impuissante à ce débordement psychique qui affecte les deux protagonistes. La mer est omniprésente et impose son rythme désarticulé au récit. Une fois sur terre, mon impuissance s’intensifie. La frustration m’accompagne à chaque mot lu. Je connais pourtant leur histoire, je sais ce qu’il advient mais je ne peux m’empêcher de prier pour un revirement. Il arrive enfin. Ce revirement si attendu donne au texte une originalité dont je suis reconnaissante.  Une originalité qui pointe du doigt l’immortalisation de la petite sirène en victime de l’amour. Ainsi, elle me murmure une autre version, celle d’une créature qui a su devenir puissante malgré les adversités qui sont survenues. Le roman prend l’apparence soudaine d’un récit initiatique qui fait état des sacrifices d’une jeune fille de ses illusions, de ses rêves, de sa nature jusqu’à arriver à maturité et devenir femme.  Alors, d’autres que moi auront peut-être la curiosité de connaitre son histoire et le courage d’écouter le chant de la sirène jusqu’aux dernières notes.

 

Margaux

Bakhita, Véronique Olmi

Bakhita, ou le récit d’un destin hors du commun

« Pour qu’une histoire soit merveilleuse, elle doit être terrible à son début. » Voilà ce que confie Véronique Olmi lors d’une interview pour RTL. Bakhita n’a que sept ans lorsqu’elle est enlevée dans son village du Darfour. Dès lors, elle connaît toutes les atrocités, physiques et/ou morales, de l’esclavage. Cette petite fille devenue prématurément adulte, voit son monde d’enfant souillé. Pourtant, elle se raccroche à ce que la vie a de plus précieux : l’espoir. Elle aura plusieurs « maîtres » tout au long de son existence et ne gagnera véritablement son indépendance que suite à un procès retentissant à Venise, orchestré par la Mère Supérieure d’un couvent en Vénétie.  Elle mène une vie de religieuse jusqu’à sa mort en 1947, et est canonisée en 2000 par le pape Jean-Paul II.

Un long travail de recherche et d’écriture

Bakhita est un personnage réel dont Véronique Olmi retrace la vie sans pour autant en respecter la chronologie exacte. Le projet d’écriture commence deux ans plus tôt. Alors qu’elle se promène, elle aperçoit le portrait de Bakhita près de la petite église de Langeais en Touraine. Aussitôt, V.Olmi est subjuguée. Elle confiera à Paris Match qu’elle s’est sentie « kidnappée » par cette femme. Elle entreprend un travail de recherches conséquent et  se tourne alors vers le livre officiel de la vie de Bakhita paru à l’époque en Italie. Elle s’y rendra également et ira interroger les sœurs qui avaient accueillies la religieuse en Vénétie. En pleine écriture d’un autre roman, l’autrice décidera de se pencher sur la vie hors du commun de cette femme qui fut esclave, domestique puis religieuse, afin de lui donner une seconde vie. Elle fait également un très grand et lourd travail de recherches sur l’esclavage au XIXe siècle, et en particulier au Soudan, l’un des pays majoritairement présent dans le roman. Elle a d’ailleurs pris contact avec plusieurs historiens qui ont pu l’aider à ce sujet et lui donner des informations précieuses sur la condition de vie des esclaves. L’autrice mettra deux ans à écrire Bakhita. Toujours pour Paris Match, elle confie qu’avec Bakhita elle a « appris la gratitude. Malgré tout, la vie est un cadeau. Ce livre a mis ma vie entre parenthèses pendant deux ans. J’ai été passionnée par Bakhita, je me relevais la nuit pour écrire. Mais je ne voudrais pas recommencer ce parcours. J’espère que mon roman amènera à des réflexions sur le racisme et les différences. Qu’on soit davantage dans le silence et moins dans le jugement ».

Une épopée extraordinaire

Bakhita traverse les grandes périodes de l’Histoire et nous permet d’avoir un panel d’informations assez large. Aussi, nous traversons les villages africains, subissons l’esclavage, le colonialisme, les guerres arabes, les conflits mondiaux du XXe siècle ainsi que la montée du fascisme. Certes succinctement, car il ne s’agit pas d’un roman d’histoire, mais de façon à ce que l’on voit la véritable combattivité  de Bakhita au fil des ans.  Elle parcoure presque 100 ans d’Histoire et survit à tout. De plus, les dates permettent aux lecteurs de suivre sans encombre le cadre spatio-temporel du roman. Des dates qui permettent également de comprendre que plus l’Histoire progresse, plus le monde change et les mentalités aussi.

Une épopée extraordinaire car Bakhita connaîtra toutes les horreurs de l’esclavage. Toute jeune, elle subit les violences physiques et morales de ses bourreaux, ces derniers brisant son innocence d’enfant. Terrorisée, apeurée à son enlèvement, elle en oublie son prénom. Plus tard ça sera sa langue, sa culture, son village et tout ce qui touche à son enfance. Lors d’une interview, on demande à V.Olmi comment Bakhita a t-elle pu rester elle-même après son vécu ? Elle répond que Bakhita c’est l’histoire d’une force intérieure et d’une forme d’intelligence. La vie est un cadeau et il faut le protéger. La petite fille s’est enfuie deux fois et V.Olmi précise qu’elle avait l’intelligence de savoir où placer sa survie. Quand il fallait se taire, elle le faisait, quand il y avait l’espoir d’une fuite, elle saisissait l’occasion. Bakhita c’est l’histoire d’une résistance intérieure très forte. C’est cela qui lui vaudra son salut pour l’Italie où elle supplie son cinquième maître, le Karthoum, de l’emmener avec lui.

V.Olmi confie que Bakhita est un puis de lumière et de bonté. Malgré tout ce qu’elle a vécu, elle garde en elle ce comportement d’être humain qui cherche à survivre tout en veillant sur l’autre. C’est avec Binah, à qui elle ne lâchera pas la main pendant plusieurs pages, que l’on découvre ce comportement, presque maternel, qui la pousse à protéger cette petite fille plus jeune qu’elle. Peut-être parce que l’espoir se partage.  Bakhita trouve des ressources dans tout désespoir. En Vénétie, dans son couvent où elle apprend la vie de religieuse, la femme qu’elle devient s’occupe encore des enfants. « Elle a toujours trouvé une ressource dans une main tendue » confie l’autrice. Durant cinquante ans, elle s’est occupée des enfants pauvres, perdus, abandonnés et c’est sa bonté d’âme qui fait d’elle une figure emblématique aujourd’hui.

Dans ses mémoires, Bakhita précise qu’elle n’en veut à personne. Comme elle le  dit, peut-être que ses bourreaux ne se rendaient pas compte de ce qu’ils faisaient. Elle poursuit en disant qu’elle n’aurait peut-être pas été religieuse sans eux. Doit-elle son salut à son destin ? A son destin d’esclave ?

« Je n’ai jamais détesté personne.
Qui sait, peut-être qu’ils ne se rendaient pas compte du mal qu’ils faisaient ?
Si je rencontrais ces négriers qui m’ont enlevée et ceux-là qui m’ont torturée,
je m’agenouillerais pour leur baiser les mains, car si cela ne fût pas arrivé,
je ne serais pas maintenant chrétienne et religieuse.
Les pauvres, peut-être ne savaient-ils pas qu’ils me faisaient si mal : eux, ils étaient les maîtres et moi j’étais leur esclave. De même que nous sommes habitués à faire le bien, ainsi les négriers faisaient cela, par habitude, non par méchanceté ».

Bakhita est un modèle de foi et de courage. Sans aucune animosité, elle raconte son destin hors du commun dans ses mémoires qui ont été beaucoup lues dans toute l’Italie.

 

Image libre de droit

 

Bakhita, Véronique Olmi, ed. Albin Michel, 2017

 

Interviews, interviews

 

 

 

 

 

 

Marion Joliquin : Tout un monde lointain (2017), Célia Houdart (éd. P.O.L.)

Les premières impressions, avant même la lecture – avant même l’ouverture. C’est un petit format, un peu granuleux au touché. La couverture est très épurée : un titre bleu foncé sur un fond pâle de rayures verticales beiges et roses. Rien n’annonce ce que l’on va trouver dans ce livre, le mystère est entier.

Je n’ai pas vraiment choisi ce livre, il s’est comme imposé à moi. On me l’a prêté et je l’ai lu avec la plus simple des curiosités, sans penser à aucun moment en faire une critique. J’avais été cherché en librairie un livre de la rentrée pour l’utiliser à cette fin, mais je ne l’ai jamais ouvert. Je n’aime pas lire un livre que j’ai chercher. Si je lis, c’est par hasard. Je rencontre les livres un peu comme je rencontre les gens – c’est l’histoire de quelques heures puis le moment prend fin, mais le souvenir reste.
La lecture s’est faite le temps d’un week-end. Assise sur ma chaise jaune canari, mon balcon trop petit ne me permet que d’être à moitié dehors. Les pieds sur la rambarde, l’équilibre est précaire – je peux à tout moment basculé et m’étaler sur mon joli lino vert. Pourtant, le soleil de ce mois de septembre est comme un dernier vestige de l’été et je profite de ce moment. Ce livre, c’est un peu une bulle hors du temps.
La lecture a durée trois heures, en deux temps, et le souvenir en est presque intact. C’est un signe qu’il m’a vraiment plu : il m’arrive souvent de vouloir savoir la fin sans vraiment être intéressée par ce qu’il se passe et de sauter plusieurs dizaines de pages, ou au contraire d’être désintéressée au point de ne pas vouloir savoir la fin et de laisser le livre prendre la poussière sur une étagère. Là, je l’ai dévoré en un instant mais je l’ai fixé dans ma mémoire.

Des personnages et de leur relation

Gréco, vieille femme et ancienne designer, qui a décidé de prendre sa retraite à Roquebrune-Cap-Martin. « Vieil oiseau bagué », élégante et raffinée, accordant une importance au moindre détail, Gréco est liée à deux personnes : une italienne qu’elle a régulièrement au téléphone et son avocat. Avant, elle était amie avec le propriétaire de la village E.1027, assassiné par un amant jaloux. Depuis sa mort, la création d’Eileen Gray a été vandalisée puis mise sous scellée. Gréco compte bien récupérer cette villa, se considérant comme étant la plus légitime compte tenu de la grande amitié qu’elle entretenait avec son ancien propriétaire.
Un jour, lors de l’une de ses promenades quotidiennes, Gréco se rend compte que le scellé a été brisé et que quelqu’un est entré dans la villa, alors qu’elle-même n’en garde qu’un souvenir nostalgique. Pour tenter de résonner les squatteurs, Gréco pénètre dans ce lieu devenu interdit. C’est ainsi qu’elle va faire la connaissance de deux jeunes gens, Tessa et Louison. Tessa est l’opposée de Gréco et les deux femmes vont parfaitement se compléter : alors que Gréco est maintenant âgée, Tessa est encore jeune. L’une est ancienne designeur, l’autre est étudiante en danse: deux oppositions, ici encore. D’une part, l’une a finis quand l’autre commence à peine ; d’autre part, la première était au service d’un art mobilier et utilitaire quand la seconde met en avant son corps comme moyen d’expression de son imaginaire. Le corps est également motif d’opposition : Gréco est toujours dans la retenue, l’élégance et le raffinement. Tessa, elle, est totalement libre vis-à-vis de son corps : ses vêtements sont originaux et décalés, mais surtout pas indispensable à une jeune femme qui aime se mettre nue. Malgré tout, ces deux femmes vont s’entendre et se comprendre. C’est au contact de Tessa que Gréco va apprendre à vivre pleinement sa vieillesse, non pas en attendant l’heure fatidique de sa fin mais de vivre pleinement l’instant présent. Louison est un personnage beaucoup plus complexe. Son genre en lui-même est flou :bien qu’il soit présenté comme un homme, il a plusieurs caractéristiques attribuées aux femmes, notamment son maquillage et son prénom. Il aime se travestir, brouiller les pistes. De la même manière, il aime mettre en scène sa propre mort de manière très macabre, suscitant le dégoût et l’effroi chez son entourage. En sa présence, l’image morbide est fausse mais la peur éprouvée est bien réelle.
On pourrait considérer la villa E.1027 comme un personnage à part entière. En effet, c’est entre ses murs que se rencontrent les trois personnages. Comme un espace hors du temps où la réalité n’a plus cours. Surtout, c’est dans cet espace fermé – ce huis-clos – que Gréco renoue avec ses souvenirs d’enfance qu’elle avait toute sa vie refoulé. Le passé se confronte au présent, et l’avenir incertain de Gréco perd de sa gravité.

Le roman se termine par un dialogue, quelques mots en réalité :
 » -Ils sont morts ?
– Non, ils dorment »

Des mots et des détails

Le livre est court – 200 pages à peine – et c’est ce qui m’a attiré. J’aime les lectures intenses, qui durent peu mais qui restent longtemps, qui tiennent en haleine tout en arrivant à surprendre à la dernière phrase.

Les descriptions sont très importantes : elles donnent vie au roman en représentant parfaitement le réel. Houdart prend le temps de décrire l’environnement de Gréco, la nature et la villa étant comme des personnages à part entière.
Quand elle écrit que les « cactus et les agaves sortaient de sections de grillage comme des langues », la comparaison nous permet de convoquer notre imaginaire pour que nous puissions au mieux nous représenter ce qu’elle a voulu nous faire voir. Elle décrit avec une grande précision, mais sans fioritures, le monde dans lequel se trouve Gréco, qui est en tout point semblable au notre. En réalité, la plus grande force de Célia Houdart est de parvenir à mettre des mots sur ce que nous voyons tous les jours mais qui reste en nous à l’état de penser. Elle décrit le terrain « plus sec et caillouteux », « avec des racines d’arbres entrecroisées qui affleuraient ». Elle nomme la pluie qui arrive, non pas en disant « la pluie arrive » mais en décrivant le phénomène : « Elle sentit des gouttes sur son visage. La pluie fit de petits ronds sur le papier journal ». Mais surtout, elle parvient à décrire l’ambiance sonore qui, par définition, ne peut pas être représenté : « Le léger chuintement du vent dans cimes et les plantes, et le chant peu à peu effacé d’une tourterelle. »

A côté de cette réalité parfaitement représentée, des éléments plus mystérieux viennent se glisser. C’est, par exemple, la femme-dans-la-fenêtre, qui se montre puis se cache pour ne se dévoiler qu’à la fin.

Au croisement de l’avenue Aristide-Briand et de l’avenue Diable-Bleus, Gréco guettait toujours, au troisième étage d’un petit immeuble, une femme qui se tenait dans l’encadrement de sa fenêtre. Elle apparaissait en silhouette, derrière un rideau de tulle. On ne savait pas ce qu’elle regardait. Qui elle était. C’était la femme-dans-la-fenêtre. Elle était toujours là. Gréco […] se penchait un peu pour observer les moindre changements de cette image dans son cadre : une inclinaison imperceptible de la tête ou du buste, un bras plus en arrière, une oscillation du rideau. A l’aide de ces menus indices, Gréco tachait d’imaginer l’humeur de cette femme, quelques éléments de sa vie.

Cette figure mystérieuse, presque éthérée de femme, fait partie de tous ces petits éléments, disséminés dans le roman, qui le relie au réalisme magique.

Un lien avec le réalisme magique

Je ne peux pas lire Tout un monde lointain sans penser à une oeuvre en particulier, qui m’a beaucoup marqué : Pedro Paramo de Juan Ruflo. Je ne sais pas ce que c’est cette chose si semblable entre les deux oeuvres. Peut être l’impression constante de flotter entre le rêve et la réalité. Ou bien la mort, toujours présente mais jamais tout à fais là, parce qu’elle est fainte dans Tout un monde nouveau et parce qu’elle est déjà arrivée dans Pedro Paramo. C’est aussi l’ombre planante d’un personnage qui n’est plus de ce monde : l’ancien propriétaire de la villa dans Tout un monde nouveau, dont la mort est l’évènement nécessaire à toute l’intrigue, puisque sans cela la villa n’aurait pas été abandonnée. Dans Pedro Paramo, c’est Pedro Paramo lui-même, le père tant recherché mais qui est réalité déjà mort. C’est enfin cet ambiance étrange, un peu surnaturelle qui est présente partout dans Pedro Paramo et incarné par la femme à la fenêtre dans Tout un monde lointain.

Toutes ces correspondances me sont venues d’une simple phrase : « Elle sentit des gouttes sur son visage. La pluie fit de petits ronds sur le papier journal ». Dans Pedro Paramo, le rapport à la pluie est très important, comme si l’eau qui tombait du ciel lavait toutes les douleurs qu’avaient connus la terre et ceux qui y vivent.
Alors, à la lecteur de cette simplement phrase

Elle sentit des gouttes sur son visage. La pluie fit de petits ronds sur le papier journal

dans Tout un monde lointain, j’ai pensé à

L’eau qui gouttait creusait un trou dans le sable de la cour

ou encore

A l’aube, de grosses gouttes de pluies sont tombées sur la terre. Elles sonnaient creux en s’imprimant dans la poussière molle et légère des labours

Les citations ne sont pas venues si claires dans mon esprit mais comme une impression de familiarité.

Alors, non, Tout un monde lointain n’a pas grand chose à voir avec le réalisme magique en soi. Mais pour moi, le lien avec Pedro Paramo est évident.

On ne lit jamais une œuvre pour ce qu’elle est, comme si elle était seule au monde. A chaque fois qu’on lit, à chaque fois qu’on regarde un film, qu’on écoute une musique, viennent à nous tous ce que l’on a déjà vu et entendu. Ou alors, cela voudrait dire que l’on oublie ce que l’on fait au fur et à mesure. Donnez un même roman à deux personnes, elles n’en auront pas la même lecture.

Frappe-toi le cœur-Amélie Nothomb

 

 

Frappe-toi le cœur, vingt-cinquième roman d’Amélie Nothomb et peut-être le premier d’une nouvelle ère.

L’histoire est celle de Diane, rejetée et surtout jalousée depuis la naissance par sa mère qui aime pourtant sincèrement son frère et sa sœur. Elle, qui est délaissée et bafouée, cherche pourtant à comprendre ce qu’elle a pu faire pour mériter cela et essaye de trouver des explications rationnelles pour excuser sa mère.

I Perception de soi, regard d’autrui, relation mère-fille

Dans ce roman les deux figures maternelles vraiment mises en avant sont deux figures cruelles, destructrices et ignorantes.

« D’une rive à l’autre du jour ou de la nuit s’étendait l’infini : pendant un siècle de lumière ou d’obscurité, il ne se passait rien. Parfois, la déesse indifférente s’emparait d’elle pour la changer ou la biberonner » :

Les hommes eux sont faibles et effacés.

« Diane s’aventura dans le couloir, frappa à une porte, n’obtint pas de réponse, ouvrit et tomba sur Stanislas, couché sur son lit, les yeux ouverts, regardant le plafond » :

C’est donc une histoire totalement féminine, une relation mère-fille qui se joue sous nos yeux avec de plus une psychologie des femmes détaillée. Les deux héroïnes ont vécu la même enfance, elles sont persécutées par leurs mères et ont un cruel manque d’affection. Leurs vies se construisent donc d’abord sur une perception d’elles-mêmes déformée par le regard de leurs mères. Diane, très intelligente, comprend que ce n’est pas normal et se demande ce qu’elle a bien pu faire et va donc redoubler d’efforts pour espérer un tout petit peu d’attention de la part de sa mère. Les filles sont ici les plus fortes et les plus actives, puisque malgré leur passé compliqué, elle prennent leur vie en main et se libèrent du joug de leurs mères de manière plus ou moins radicale. Puis vient la solidarité entre ces deux filles qui sont finalement plus sœur que si elles l’étaient vraiment, par les événements similaires qu’elles ont pu vivre.

Nous est donc décrit ici la violence que l’on peut retrouver dans les relations humaines, avec des rivalités, des manipulations …

II Évolution de l’écriture et de la perception de l’auteur

Si d’habitude Amélie Nothomb a un ton brut et dur, selon ses détracteurs, ici on la retrouve avec une écriture plus fluide, plus dépouillée. On ne retrouve plus les marques stylistiques de l’autrice, pas de signes extérieurs de richesse, pas de vocabulaire soutenu, incisif, mais plutôt une sobriété stylistique tout au long de l’œuvre :

« Quelques jours plus tard, elle trouva un mot dans son casier : « Désolée de ce malentendu. Venez dîner ce soir chez moi, à 20 heures, en tout simplicité ».

La jeune femme en eu les larmes aux yeux ».

Amélie Nothomb serait-elle donc dans une nouvelle ère de son écriture ?

Cette question nous amène à une autre réflexion : doit-on mettre les auteurs dans des cases et sous prétexte que nous n’avons pas aimé un ouvrage doit-on abandonner la lecture des autres ? Peut-être serait-il bien de s’ouvrir et d’apprendre à évoluer, grandir avec l’auteur dont le style change avec le temps.

III Autrice : un objet marketing plus que son œuvre

Une chose frappante lorsque l’on regarde la couverture et la quatrième de couverture de cette œuvre, ou même de tous les autres ouvrages d’Amélie Nothomb, c’est que le produit mis en avant n’est pas le récit mais l’autrice elle-même. Le nom de l’écrivaine est écrit en gros, en rouge au-dessus de tout, juste avant un grand portrait d’elle. Le titre, lui, est écrit en plus petits caractères, en blanc, et comme caché dans le coup de la femme.

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La quatrième de couverture est, elle, dépouillée de tout résumé, seule la citation de Musset à laquelle le titre fait référence est inscrite, seule sur un fond blanc. Il n’y a donc aucun indice sur le thème aborder par le livre. Le lecteur est invité à acheter le livre simplement pour l’autrice, parce qu’il aime son univers ou parce qu’il l’a déjà vu dans les médias, mais pas parce que le roman serait susceptible de l’intéresser.

(Élodie Lestage)

C’est le cœur qui lâche en dernier (Margaret Atwood)

          On nous a collés ici sur cette couverture : vous pouvez maintenant y voir un homme et une femme vulgairement retravaillés par un logiciel de retouche à la licence hors de prix. Nous sommes ainsi passés de la couleur au noir et blanc fades tranchés par des vêtements oranges vif, le même que celui porté par les captifs américains. Nos visages ont été coupés au cadrage. Nous ne sommes plus que des corps transpercés sur toute la page par les lignes plates d’un électrocardiogramme, blanches et lumineuses. Entre les lignes, le nom de l’auteur, « Margaret Atwood » et le titre plus bas, « C’est le cœur qui lâche en dernier ». Lecteurs, il vous sera impossible de déceler en cette couverture si le livre concerne plutôt le milieu médical suggéré par certains indices ou la passion obsessionnelle d’un homme pour une femme devinée dans le titre. Ainsi se présente le livre, l’objet sur lequel nos corps ont été plaqués et sur lesquels il est possible d’y voir de l’amour entre deux êtres subjectifs ou plutôt deux spécimens dont le visage importe peu pour l’expérimentation scientifique.
          Imprimés et reproduits des milliers de fois, nous avons été vendus, passés en caisse, brassés inlassablement pour finir la face coincée entre les livres d’une bibliothèque. Nous étions destinés à être vendus beaucoup. Il fallait tirer un gros chiffre parce que Margaret Atwood, c’est vendeur ! Et d’ailleurs ce nom en immense, aussi grand que le titre nous écrase et déforme la couverture dont le message principal devient l’auteur. Derrière nous, sur la quatrième, un rappel du succès de La servante écarlate, un développement sur l’auteur. Vous l’aurez compris, vous devez acheter ce livre parce que c’est Margaret Atwood qui l’a écrit et que de gros chèques ont été signés pour faire de son succès une certitude. Derrière nous toujours, se tient le résumé parfaitement réalisé. C’est l’histoire d’un couple plongeant dans la misère, vivant dans leur voiture et luttant pour s’en sortir qui accepte la proposition de vivre dans une ville construite de toute pièce et aux allures paradisiaques. La seule condition est qu’ils passeront un mois en prison et un mois dans leur maison qu’ils céderont à d’autres résidents au moment de leur départ. Mais un jour, un billet laissé sous le frigo va faire chuter tout le système, celui d’une femme brûlante de désir pour son homme. Se crée ici une passion obsessionnelle pour cette femme dont la rencontre est interdite et qui va donc devoir être organisée et automatiquement transgressive. Vendeur ici encore. Mais vous découvrirez que cette passion si prometteuse sera vite évacuée pour faire apparaître un autre pan de l’histoire plus importante. Vous comprendrez donc que cette couverture est pensée pour faire vendre et que seuls nos corps plaqués présentent l’intérêt de la lecture.
          Si vous ouvrez les premières pages et commencez la lecture, vous sentirez rapidement une brutalité, la même avec laquelle sont exposés nos corps sous une couche de vêtements oranges criards. Le vocabulaire cru, la violence avec laquelle les mots parviennent sont les caractéristiques de ce roman qui provoque le malaise. Vous qui êtes habitués à des expressions emballés dans du « politiquement correct » vous serez sans doute interpellés et écorchés dans le parcours des lignes de l’histoire et des dialogues. En plus de faire sortir de la langue ce qu’elle peut donner de plus brutal, les thèmes abordés sont « tabous ». Alliez donc le tabou aux paroles brutes et vous aurez l’écriture de Margaret Atwood. Sexe, argent, dérives scientifiques, amour et psychose, tous les sujets « sensibles » sont ici exposés et portés à leurs limites, comme si du monde dont elle aurait fait les contours d’un coup de crayon gras, l’auteur en avait fait surgir le pire.
          Cette vision sombre efface toute la poésie que vous auriez pu déceler entre nous, pauvres personnages sur cette couverture faisant pourtant acte de tendresse par nos mains et bras entrelacés. Il y a une forme d’amour mais elle semble corrompue par tous les vents de la société qui la malmènent. Ainsi l’amour est plus vite perçu comme la peur de se retrouver seul, comme la nécessité de convenir à l’autre et de répondre à ses besoins, comme une passion systématiquement remplacée par la lassitude et l’agacement. Parler du cœur qui lâche en dernier c’est parler de la mort certes, mais c’est parler de la passion qui s’éteint, de ce feu cornélien cliché qui fait de nous, personnages mais aussi reflets de vous, lecteurs, êtres humains, des êtres sensibles uniquement, aveuglés, sourds. Ici ce n’est pas le cas, l’amour n’est plus cliché. Il n’est pas un cœur, il est un corps, un cerveau emprunt à l’obsession, à la jalousie, à la haine.
Si vous avez vu des corps plaqués, c’est tout à fait ce dont il s’agit. Une matière vacante prise dans une société, dans des sentiments, prise par hasard et pouvant finir euthanasiée par une malencontreuses suite d’événements.
           Loin de la passion que vous auriez pu au premier abord envisager, l’ouvrage que vous tenez là est plutôt à considérer dans sa dimension transhumaniste c’est à dire la prise de pouvoir par la science, la croyance en un avenir régi pas ce qu’on appelle le progrès, le numérique, la robotisation, l’expérience sur le corps en vue de son abolition. Vous trouverez cela dans le livre parce que cette ville pourtant si élogieuse se verra le lieu de disparition mystérieuse, trafic de corps et expérimentation médicale. Les personnages deviennent des rats de laboratoires pris au piège dans un bulle dorée dont ils ne peuvent comprendre tous les ressorts parce qu’ils sont tenus dans le secret. D’autres plus grands, plus responsables et plus riches tiennent les rennes et ont des intérêts bien plus haut que la simple ambition de vivre à l’abri et en sécurité dans une maison résidentielle.
Il sera difficile de parler de suspens dans l’écriture de Margaret Atwood. Vous, lecteurs, serez trompés par le résumé au dos qui vous promet une quête obsessionnelle. Le suspens tient véritablement en comment nous allons, nous autres personnages, nous sortir de cette ville utopique. La surenchère des événements concerne davantage la folie des dirigeants qui se pensent concernés par des intérêts mondiaux. Ce qui est appelé progrès se révèle pourtant uniquement motivés par la recherche de profil et l’on est bien loin de l’image du chercheur bienveillant voulant améliorer la face du monde.
« Personne n’est plus respectueux des libertés individuelles qu’Ed, mais ils le savent tous – Ed affiche ici un sourire de conspirateur -, ces prétendues libertés ne se mangent pas, ce n’est pas la nature humaine qui paye les factures et de toute façon il fallait bien faire quelque chose pour soulager la pression qui s’amassait dans la cocotte-minute de la société. Ne sont-ils pas de cet avis ? »
Un homme, une femme. Ils s’aiment. Ils font l’amour. Soit. Mais si l’on considère cet homme et cette femme comme des corps, ils sécrètent des hormones qu’ils appellent amour et ils ont des rapports sexuels motivés par la préservation de l’espèce. Si vous vous attendiez à de la tendresse romantique, vous serez surpris de trouver à quel point le sexe est traité dans sa violence. Si dans la perspective transhumaniste l’Homme est voué à devenir conscience uniquement et se débarrasser de son corps, le sexe fait partie des renoncements qu’il doit accepter quitte à ce qu’il s’injecte de temps à autre une dose d’endorphines. Pourtant et puisque l’objectif transhumaniste n’est pas encore acquis, l’homme doit assouvir ses pulsions sexuelles et c’est ici que peuvent apparaître les robots, évolution de la poupée gonflable, dont les dysfonctionnements laisseront place à des situations loufoques. Atwood laisse voir un univers régi par le sexe mais où ce dernier perd sa saveur charnelle pour ne demeurer qu’un processus robotique et désincarné ainsi facilement transposable techniquement.
« Un mec s’est fait prendre comme dans un étau. Il a été piégé comme un rat pendant un quart d’heure. Il a fallu un électricien et trois techniciens numériques pour le dégager, et il s’est retrouvé avec une bite en tire-bouchon pour le restant de ses jours ».
             Atwood c’est vendeur. Incontestablement. Mais si l’on met de côté ici toute la machinerie du marketing, si Atwood se vend c’est parce qu’elle plaît. Elle traite ici l’ultra contemporain et remet en question la notion de progrès sacralisée par la technique infinie. Elle expose le fait que les laboratoires remplacent les églises et que les microscopes remplacent les crucifix. Elle invite à admettre que le progrès peut être contesté et refuser, que certains grands se placent en position de supériorité du fait de leur savoir et de leur argent et c’est bien ce que tendent à montrer nos corps aux visages coupés arbitrairement plaqués sur cette couverture. Personnages, on nous a donné vie dans ce bouquin comme deux vulgaires objets d’expérience à la fois scientifique et littéraire. Profiter de ce sacrifice car vous avez peut-être encore besoin de nous pour prendre conscience.