Le Baron Perché

« C’est le 15 juin 1767 que Côme Laverse du Rondeau , mon frère, s’assit au milieu au milieu de nous pour la dernière fois. Je m’en souviens comme si c’était d’hier. Nous étions dans notre salle à manger de notre villa de Combreuse : les fenêtres encadraient les branches touffues de la grande yeuse du Parc. »

Tandis que le France se déchaine dans le brasier de ses luttes historiques, le narrateur nous présente le récit de son frère ainé alors âgé de onze ans. Au cours d’un repas,  le jeune baron  se refuse à l’ignominie : dévorer goulûment un plat d’escargot avec les siens. Ses illustres parents le disputent et son frère cadet semble vouloir se préférer se ranger de leur côté ce jour là. Pour montrer son mécontentement, Côme décide de passer sa vie dans les arbres. Dès lors, ses pieds ne toucheront jamais plus le sol.

On entend le crépitement du bois sous les pieds de l’enfant qui parcourt les cimes des saules et des frênes à la rencontre du chant des oiseaux, d’une petite fille, Violette, dont la balançoire est accrochée à l’une des branches de la yeuse et qu’il aimera convulsivement pendant vingt ans. Il correspond avec les Lumières  et accueille auprès de lui un truand recherché dans tout le royaume à qui il transmet son goût pour la lecture.  Coiffé de sa toque faite en chat, il découvre des parcelles du monde qui lui étaient inconnues lorsque les murs de sa demeure formaient un obstacle à son horizon.

Le Baron perché prend racine dans la « Trilogie des ancêtres » qui comprend déjà le loufoque Vicomte pourfendu et qui n’a plus qu’à attendre la publication du Chevalier inexistant pour parfaire sa réflexion sur la condition humaine moderne. Ce conte philosophique met en scène une figure drôle et touchante qui commet l’affront d’être en marge de ses contemporain. Cette posture qui lui fait surplomber le champ visuel de ses semblables est une métaphore du siècle des Lumières. Mais plus encore, Côme illustre la proposition d’une résistance face à un monde ainsi qu’à des idées arbitraires qui nous sont données comme des vérités absolues.

Le génie de Calvino s’exprime ici : la langue qu’il invente la folie créative de son histoire sont si plaisantes et accessibles que l’on pourrait aisément les glisser entre des mains de tous âge.

Le psoriasis littéraire, La démangeaison de Lorette Nobécourt

Lorette Nobécourt signe avec son auto-fiction La démangeaison une expérience éprouvante pour un lecteur non averti. Cette histoire suinte le mal, le putride au même titre que les maux de peau dont souffre l’héroïne, Irène. C’est dans un souffle continu, exsudant la folie, que la narratrice explicite les méandres de sa raison très personnelle à travers son besoin irrépressible de s’arracher la peau, de creuser ses membres ; le lecteur se trouve tantôt témoin, tantôt pris à parti et tantôt violenté par ce discours d’un noir pragmatisme:

« Je suis contre le malheur et la croyance au bonheur également. Mes infirmités sont ailleurs. On les connait… ».

Ce dernier pousse volontairement le liseur à se demander si fermer le livre ne lui offrirait pas l’opportunité d’une échappatoire, d’une délivrance. Un instinct de protection face aux souffrances qui sont décrites sans fioritures, avec l’honnêteté de ceux qui les vivent.

Une machine littéraire efficace accompagne le récit. Le début de l’oeuvre est marqué par l’utilisation de phrases incisives, courtes, preuves qu’Irène est en train de constituer un discours, son discours mais qu’elle n’a pas encore reçu le don de parole. Les pensées du personnage s’allongent et se complexifient en parallèle à l’écriture de Lorette Nobécourt. C’est l’instant où Irène s’approprie le langage, où elle sort de sa condition de victime. Lorsque, par le fait d’un déplacement de culpabilité, Irène chute à nouveau, on assiste au retour de ces phrases à vif. La narratrice se détache du monde, elle rend la parole après avoir vécu une désillusion insupportable.

L’héroïne entretient une relation fusionnelle, presque érotique, avec la langue, l’écriture; par la jouissance de leur possession elle guérirait et dépasserait sa haine. Cette haine qui réside au creux de questions simples « pourquoi? », « dans quel but? », questionnement omniprésent d’Irène face à ce qu’elle considère comme son handicape, son psoriasis. La littérature comme moyen de ne plus souffrir de la distance que ressent Irène par rapport à la société, par rapport au monde.

Un texte à vif, une littérature de l’urgence qui ne souffre d’aucun compromis. C’est l’aveu sincère et brutal d’un ressenti intolérable.

« Je suis désormais de toutes les histoires. Je suis dieu puisqu’il m’est égal qu’il y ait un dieu. Je suis tout le monde parce que je ne suis personne. Puisque je ne joue plus aucun rôle; puisque j’ai cessé d’avoir une idée quelconque de ce que je devais être ».

La geste des exilés, pacte obscur

La geste des exilés, pacte obscur 

Bettina Nordet

 

« A présent, l’amour et le renoncement, la compassion et le sacrifice, ronces inextricablement mêlées, m’enserrent telle une vierge de fer, me dépouillant de tout ce que je suis. Et pourtant, je n’éprouve aucune révolte ». Mais un sentiment de révolte, Jana à légitimement le droit d’en éprouver : on l’espace de quelques heures, tout ce qu’elle croyait, pensait être et vivait part en fumé. Elle se retrouve propulser au cœur d’une machination millénaire avec pour seules armes, son intuition, son ironie décapante et un démon beau comme tout qui ne peut la supporter que sur une terre consacrée ! Autant dire qu’elle n’est pas prête de retrouver une vie normale.

Le point fort du roman réside dans son écriture fluide et simple. Les intrigues sont bien menées, et les réponses données au compte-goutte : ce qui rend la lecture plus intense. On dévore le roman dont le but de comprendre les intentions des personnages tout en échaffaudant toute sorte de théorie dans notre tête. Toutefois une certaine frustration peut naître du fait qu’elles ne sont données que tardivement dans l’histoire. Le fait que l’histoire se déroule en France est plutôt rafraîchissant, on retrouve avec plaisir certains lieux connus de Paris, Marseille avant de d’aller faire un tour en Australie et un long séjour en Eden.

L’érotisme forcément présent dans ce genre de roman est savamment dosé, bien qu’on y retrouve tout de même l’éternel cliché : une panoplie de beaux jeunes hommes (toutes espèces confondues), sexy et bandants, qui ne peuvent malheureusement exister que dans les bouquins et le cœur de notre héroïne qui s’éprend du démon qui la protège et bien que qu’il lui voue une haine féroce.

Cela reste un roman agréable et détonant dont le point fort est sans conteste son personnage principal qui détruit quelque peu le mythe de la jeune demoiselle en détresse au bord du désespoir.

Ludwig van Beethoven – Grande Sonate Pathétique Opus 13

Couverture sobre, minimaliste. Telle se présente extérieurement la partition de la Sonate pathétique de Beethoven.

Les pages sont écornées – la partition a du vécu – et les lignes sont annotées – des doigtés, principalement – sur les sextuplets, septuplets et nonuplets de quadruples croches du Grave qui introduit cette sonate: j’ai acheté la partition d’occasion.

La sonate est en trois mouvements – Grave/Allegro di molto e con brio, Adagio cantabile et Rondo allegro. Exception faite pour cette dernière partie, chaque début de mouvement commence sur la page de gauche: le but est, sans aucun doute, de gagner le maximum de place. La partition s’en trouve nettement aérée et d’autant plus lisible qu’elle permet au musicien de mieux appréhender la structure – structure à laquelle nous reviendrons ultérieurement. Le numéro des mesures est également indiqué à chaque début de ligne, ce qui permet un très bon repérage.

Toute la sonate, musicalement parlant, est un jeu de clair-obscur, de dualité. Sur le plan visuel, cette complémentarité est totalement appréhendable.  Ca se voit déjà rien que sur la première double-page, qui présente le Grave à gauche, et le début du Allegro di molto e con brio à droite. La structure est typiquement classique: très bien rangée, trop bien rangée; Beethoven, malgré les divers fantasmes que l’on nourrit contre lui ou en sa faveur, était bien pointilleux. On le sent dans les longues phrases écrites, les ponctuations soigneusement choisies – en musique, on préfère le terme de cadence: parfaite, imparfaite, picarde, plagale, italienne, etc. Pour faire simple, il faut y voir des virgules, des points-virgules, des points d’exclamation, des points d’interrogation: et ça devient ennuyant de prévisibilité.

Des phrases très longues donc, et des développements trop bien travaillées: on se dit « Quand tout cela va-t-il se finir? » C’est un peu le reproche que l’on peut faire au maître de Bonn, il a du mal à être éloquent, et du coup il nous fait de très grandes tartines. Mais quelles tartines! Dans le deuxième mouvement, l’Adagio cantabile donc, la première double-page est magnifique de sobriété et de rangement: la basse d’Alberti, typique du classicisme, fondation-même du mouvement, contraste violemment avec la tempête nébuleuse qu’est le premier mouvement.

La théâtralité de l’oeuvre est visible: je reste encore et toujours impressionné par la toute première double-page. Il s’en dégage quelque chose de très magistral et solennel, avec tous ces accords compliqués. Debussy prétend, avec son Monsieur Croche antidilettanteque Beethoven ne savait pas écrire pour le piano. Je pense, honnêtement, qu’il avait le don de monter des architectures musicales tout à fait admirables. Et puis, entre nous… une partition beethovénienne ouverte sur le pupitre d’un piano, c’est tout de même beau!

 

Souffleur

A rebours ce que donne une parcelle de vie.

Le départ aujourd’hui, 6 novembre 2015, à Chemillé

C’est un souvenir, un chemin parcouru enfant, une fois par mois peut-être

Sur la route dans le creux d’un virage il y avait un souffleur de verre

Le geste était inquiétant fascinant. Elle revenait souvent avec un petit animal fragile

A Chemillé, la maison était grande et vieille, elle y entrait comme dans un siècle ancien

Associée pour toujours à la lecture de Proust.

La dame au chignon blanc était aveugle et son  sourire voyait pour elle

La dame en robe de noire de veuve qu’elle n’aurait jamais été écrivait des poèmes

des mondes d’enfants, de petits chiens, de chats lovés

Ce qu’elle voyait à l’intérieur des yeux.

On ne sait jamais si ça vient de là, l’envie

 

Stéphane Bouchet

Dans la recherche entreprise pour savoir et dire qui j’étais en numérique. Google m’a annoncé, en 0,38 secondes et parmi 340 000 résultats que j’étais MORT. C’était l’un des derniers résultats peut être, mais quand même.

Facebook, les copains d’avant et d’autres prétendaient silencieusement le contraire, mais ça n’a pas suffi à me rassurer.

Si comme moi cette sérieuse entreprise vous fait cette révélation ou d’autres, vérifier ici.