Le psoriasis littéraire, La démangeaison de Lorette Nobécourt

Lorette Nobécourt signe avec son auto-fiction La démangeaison une expérience éprouvante pour un lecteur non averti. Cette histoire suinte le mal, le putride au même titre que les maux de peau dont souffre l’héroïne, Irène. C’est dans un souffle continu, exsudant la folie, que la narratrice explicite les méandres de sa raison très personnelle à travers son besoin irrépressible de s’arracher la peau, de creuser ses membres ; le lecteur se trouve tantôt témoin, tantôt pris à parti et tantôt violenté par ce discours d’un noir pragmatisme:

« Je suis contre le malheur et la croyance au bonheur également. Mes infirmités sont ailleurs. On les connait… ».

Ce dernier pousse volontairement le liseur à se demander si fermer le livre ne lui offrirait pas l’opportunité d’une échappatoire, d’une délivrance. Un instinct de protection face aux souffrances qui sont décrites sans fioritures, avec l’honnêteté de ceux qui les vivent.

Une machine littéraire efficace accompagne le récit. Le début de l’oeuvre est marqué par l’utilisation de phrases incisives, courtes, preuves qu’Irène est en train de constituer un discours, son discours mais qu’elle n’a pas encore reçu le don de parole. Les pensées du personnage s’allongent et se complexifient en parallèle à l’écriture de Lorette Nobécourt. C’est l’instant où Irène s’approprie le langage, où elle sort de sa condition de victime. Lorsque, par le fait d’un déplacement de culpabilité, Irène chute à nouveau, on assiste au retour de ces phrases à vif. La narratrice se détache du monde, elle rend la parole après avoir vécu une désillusion insupportable.

L’héroïne entretient une relation fusionnelle, presque érotique, avec la langue, l’écriture; par la jouissance de leur possession elle guérirait et dépasserait sa haine. Cette haine qui réside au creux de questions simples « pourquoi? », « dans quel but? », questionnement omniprésent d’Irène face à ce qu’elle considère comme son handicape, son psoriasis. La littérature comme moyen de ne plus souffrir de la distance que ressent Irène par rapport à la société, par rapport au monde.

Un texte à vif, une littérature de l’urgence qui ne souffre d’aucun compromis. C’est l’aveu sincère et brutal d’un ressenti intolérable.

« Je suis désormais de toutes les histoires. Je suis dieu puisqu’il m’est égal qu’il y ait un dieu. Je suis tout le monde parce que je ne suis personne. Puisque je ne joue plus aucun rôle; puisque j’ai cessé d’avoir une idée quelconque de ce que je devais être ».

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